Ontogénèse de l’être de classe
Simon Verdun ( 1 )

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Introduction

 

I) « Comment l’être de classe peut-il exister ? » : le sujet et son procès de production

a) Psychanalyse : vers un dépassement

b) Génétique du corps-sujet

c) La conversion de l’Œdipe sexuel en universel de classe permet de dégager les concepts nouveaux du sérieux et du frivole

 

II) « Comment l’être de classe peut-il durer ? » : la problématique socio-économique de l’être

a) Le cycle de distribution de la dialectique sérieux et frivole : meurtre du père/fidélité au père

b) Le marxo-freudisme, culture de la marginalité, idéologie parfaite du libéralisme-libertaire

c) L’inconscient de l’inconscient

 

III) « Comment l’être de classe peut-il mourir ? » : vers une résolution politique de la crise

a) Le schizophrénisme, mal radical et névrose objective (de classe) –  Variation sur le système de la marginalité

b) Reconversion des valeurs se fera en référence à l’intention originelle de la morale bourgeoise

c) La reconversion proposée est stratégie révolutionnaire. 

 

 

 Introduction

 

Cette étude sur l’être de classe (bourgeois) est essentiellement motivée par un mystère. Ce mystère est celui de l’incroyable permanence, ou plutôt maintien, forcément dialectique, du statu quo qu’est le mode de production capitaliste. Et ce, malgré les multiples passages d’un sous-mode de production à l’autre (entre autres, corporatisme, manufacture, grand commerce, capitalisme concurrentiel libéral et période actuelle du capitalisme monopoliste d’état). Nous n’aurons pas ici pour objet les différentes mutations économiques (même si elles seront bien évidemment prise en compte) mais la survie de l’ordre bourgeois en tant que tel, en dépit des constantes mutations de la famille bourgeoise (gestion des surplus démographiques, redistribution des surplus dans les différents secteurs de l’économie), des mœurs, de la culture et des valeurs morales.

Comment, en dépit de la constante expansion de la production, rendue nécessaire par le passage aux sous-modes de production, mais aussi de l’affrontement entre les anciennes mœurs (tradition) et les nouvelles (libérales et permissives), la fissure au sein de l’être de classe bourgeois réussit-elle à se suturer ?

En quoi ces apparentes contradictions dans la gestion de l’accumulation primitive, se manifestant par la confrontation parfois directe entre les deux figures sociologiques que sont celles du père (ancienne économie) et du fils (nouvelle économie), se révèlent être en réalité une simple dualité de complémentarité ?

Cette étude se veut être une proposition de réponse. Elle dira la profonde complicité, ignorée par ceux même qui y participent, du père et du fils.

 

Nous présenterons et adopterons la méthodologie constituée par Michel Clouscard, et principalement les développements présentés dans le second livre de ” L’Être et le Code” (« La génétique du sujet : l’accession à l’entendement (Du cri à la logique des propositions)»), dans “Le Frivole et le sérieux” et dans “Néofascisme et idéologie du désir”. L’être de classe désigne dans notre optique à la fois une posture existentielle, un rôle socio-économique et une justification idéologique légitimant une position objective au sein du procès de production. De manière large, il désigne toute pratique bourgeoise mettant en relation situation objective et existentiel subjectif.

La logique de l’être de classe présentée dans ce travail permettra d’englober à la fois la grande bourgeoisie traditionnelle (celle des grands monopoles du secteur secondaire, des moyens de productions industriels) et la petite-bourgeoisie animatrice du procès de consommation ou non directement productive engendrée par le CME : les nouveaux métiers institutionnels, métiers du tertiaire, y compris intellectuels, ou de l’industrie de la mode, du loisir, du plaisir. Y compris (et surtout) la frange qui se prétend la plus radicalement en dehors de la logique de la social-démocratie libérale : le système de la marginalité, nouveau parasitisme social permis par le néolibéralisme, et autres tenants de l’idéologie « contestataire ».

Aussi la généalogie de l’être de classe permettra–t-elle de révéler la logique d’un non-dit et d’un non-su.

En ce sens, l’être de classe participe d’un inconscient. Notamment quand la manière de contester est en fait une 4 double manière de profiter, c’est-à-dire, authentique être de classe. L’être désigne à la fois le dire et le faire. Il embrasse à la fois la revendication subjective et la posture objective : cet inconscient sera donc dévoilé à partir d’une situation bien réelle.

Son ontogénèse et la description de sa situation objective de classe permettront de combattre la plus puissante de ses malices, le plus gros de ses mensonges, la plus formidable des impostures : le Même se prétendant « anti », le bourgeois se prétendant contestataire.

La problématique de l’être de classe engage donc aussi bien une situation objective, qui sera décrite scientifiquement dans les catégories sociologiques et économiques, que la part la plus cachée, la plus intime (et même refoulée) de l’existentiel de classe. Nous mettrons, pour ainsi dire, les « pieds dans le plats ».

L’être de classe, comme inconscient, est la solution apportée à ce questionnement existentiel qui travaille l’individu bourgeois, particulièrement lorsqu’il se prétend contestataire :

« comment vivre sans produire ?

Comment assumer une position essentiellement parasitaire ? ».

Pour refouler ce non-dit, pour assumer cette participation à un jeu dont les dés sont pipés depuis le départ, toutes les franges de la bourgeoisie vont produire un arsenal intellectuel et moral que nous désignerons comme « compensatoire ».

Cet arsenal est camouflage idéologique, extrêmement riche et varié (de la morale traditionnelle, en passant par le freudisme, qui se radicalisera en freudo-marxisme à un certain moment de développement de la société industrielle).

L’ontogénèse de l’être de classe est le versant de l’idéologie compensatoire produite par cette posture de parasitisme.

 

Aussi notre analyse débutera-t-elle par une critique du freudisme et de l'”anti-freudisme”, comme dualité de complémentarité et donc  fondement de l’idéologie du libéralisme. La déconstruction de la logique du freudisme permettra de comprendre son infléchissement en freudo-marxisme, comme prétendue idéologie de l’émancipation, mais répondant en réalité à la spécificité du mode de production qu’est le capitalisme monopoliste d’Etat (CME).

Nous reprendrons, par analogie, la formulation des trois problématiques clouscardiennes qui structurent le “Traité de l’amour fou” :  

  • « Comment l’amour-fou peut-il naître ? »
  • « Comment l’amour fou peut-il durer ? »
  • « Comment l’amour-fou peut-il mourir ? »

Ces trois problématiques fondamentales, recoupées en problématiques de l’être de classe formeront le versant scientifique de la catégorie de mystère. Le mystère est occultant, religieux, il a pour fonction de ne pas dire : le traitement scientifique sera la réponse apportée face à ce non-dit.

Aux trois problématiques de l’être de classe, une réponse sera apportée.

  • A « Comment l’être de classe peut-il exister ? », nous répondrons par une ontogénèse matérialiste du corps-sujet selon un isomorphisme du microsocial et du macro-social.
  • A la question « Comment peut-il durer ? », c’est-à-dire se transmettre dans le temps par une constante suturation de l’ordre bourgeois constamment menacé, nous analyserons le système de contradiction interne de la parenté et la mauvaise foi qui tente d’occulter les différents cycles de distribution de l’extorsion de la plus-value (problématique socio-économique de l’être).
  • Enfin, le dernier volet sera plus politique, stratégique, mais s’exprimera dans les termes de la  philosophie morale. Il est la tentative de réponse apportée à la névrose : « comment l’être de classe, posture d’imposture, peut-il mourir ?», renoncer de lui-même à sa logique parasitaire.

 

  • La critique matérialiste investira les catégories morales bourgeoises et nous proposerons, à la manière cartésienne, une morale transitoire dite « morale concrète ». Concrète car morale politique, enrichissement de l’interférence des statuts sociaux acceptation de la réalité du procès de production (éthique de la praxis). Le projet politique (passage au socialisme) devient alors le remède objectif à une crise morale (« civilisationnelle », dirions-nous aujourd’hui), reconnue comme névrose de la société néocapitaliste, au dernier moment de sa décadence. Bien loin de tout référentiel transcendant ou moraliste, la notion de “décadence” se fera concept : elle sera définie selon les catégories de l’économie politique. C’est le contraire exact du retour au religieux, ou à l’idéalisme.

 

I) Le sujet et son procès de production

 

Pour commencer, le lecteur devra nous autoriser un détour théorique.

La méthodologie de définition de l’être de classe, selon des catégories nouvelles, mi-sociologiques, mi-économiques, doit reposer sur des principes élémentaires expliquant la génétique de l’individu, en son origine organico-affective primaire (que la psychanalyse tend à nier en hypostasiant les projections symboliques).

Cette génétique est le préalable nécessaire pour transposer l’Œdipe psychanalytique, en ses fixations sexuelles en un Œdipe restauré, enfin scientifique : aux termes de la démonstration, les catégories socio-économiques permettront de détruire les fixations substantialistes à tendance idéalistes ; l’Œdipe sexuel  comme problématique parasitaire  se convertira en Œdipe de la praxis comme réconciliation du principe de plaisir et du principe de réalité, nouvelle compréhension de l’économie politique du corps-sujet et de la famille.

L’Œdipe de la praxis, en son réalisme radical  deviendra alors isomorphe à la « société civile », c’est-à-dire au procès de production et de consommation. L’analyse de la dérive de l’idéologie du freudisme et du freudo-marxisme définira en creux les fondements éthiques et philosophiques de la lutte des classes. Et c’est à partir du dépassement de cette dérive qu’on pourra comprendre comment sortir de “l’hégémonie de la société civile” consommatrice pour une alliance entre “société civile” et travailleurs collectif.  

Commençons par annoncer d’emblée notre intention et l’articulation de notre démarche. Il s’agira, dans l’ordre, de montrer que 

1)  la psychanalyse (freudienne) est, sous ses airs de scientificité, l’idéologie compensatoire du libéralisme classique, mais qu’elle permet néanmoins un progrès de la connaissance, en fournissant un modèle susceptible d’être réinvesti pour proposer une ontogénèse de l’individu.

2) cette ontogénèse matérialiste devra proposer une explication du développement du corps-sujet en des termes historiques et politiques, et ce à partir du non-dit de la psychanalyse.

 3) le procès de production l’individu ainsi défini permettra de dégager les concepts nécessaires pour penser l’être de classe. Mais aussi repenser l’isomorphisme entre famille et société civile hors des déterminations historiques apportées par la succession des rapports de production.

En fin de parcours donc, la psychanalyse sera “remerciée”. Aux deux sens du terme : on lui reconnaîtra ses mérites pour manifester les conflits, exposer le conflit entre la stagnation dans une consommation parasitaire  ( consommer sans produire ) et autonomie par l’accès au principe de réalité  (produire pour consommer ).  On reconnaît alors le progrès fondamental qu’elle a permis d’introduire, à savoir l’historicité du sujet dans la génétique du sujet. L’enjeu est alors idéologique, gnoséologique et politique. Mais la psychanalyse, comme moment théorique  du concept d’ontogenèse, sera jugée inapte à l’explication de la formation du sujet logique, car ne permettant par d’expliciter l’être de classe. Comme thérapeutique, la psychanalyse manque –partiellement– sa cible. Quoique théorique, ses déterminations  est “volonté de ne pas savoir”, émanation de la dialectique des  trois étants de la bourgeoisie après 1789 : le matérialisme positiviste gestionnaire, le romantisme, le romanesque ( pour cela se reporter à ” De la modernité : Rousseau ou Sartre” )  

Remerciée pour son mérite, mais remerciée car congédiée, dépassée, réduite à une idéologie historiquement constituée et socialement située, la psychanalyse s’inscrit comme développement théorique de la bourgeoisie libérale pour le freudisme orthodoxe, puis idéologie parasitaire de la nouvelle bourgeoisie et de certaines couches moyennes pour le freudo-marxisme, ce que nous chercherons à démontrer plus tard.

Il restera à étudier alors la critique de la théorie du sujet par Lacan par Clouscard,  critique qui excède le cadre des premiers moments de cet exposé. Car cela conduit à une proximité théorique avec la critique de l’épistémologie néo-kantienne dans l’introduction de “L’être et le Code” 

 

A) Psychanalyse : vers un dépassement.

 

La critique du freudisme opérée par Clouscard est assez particulière.

Elle est principalement détaillée dès le début du second livre de L’Être et le code, en I, B, 2 (« La psychanalyse : son aliénation politique et sa vertu épistémologique »). Cette critique est à la fois remontée aux axiomes de bases du freudisme, contestation de la suffisance de ces derniers ; et critique sociologique, c’est-à-dire définition de la catégorie socio-culturelle concernée par le discours freudien, lequel est à l’origine, rappelons-le, une thérapeutique. Parce que le discours freudien exprime la situation d’une classe déterminée à une période déterminée, il sera invalidé comme épistémologie totalement satisfaisante mais confirmé comme savoir de classe, c’est-à-dire dispositif idéologique. Et c’est justement le rôle de l’anthropologie historique (sociologie de la connaissance) que de révéler le conditionnement historique du savoir. La critique épistémologique et purement théorique d’une démarche (philosophique), si elle est nécessaire, est toujours non suffisante si l’on veut la démasquer comme position de classe.

 

En ce sens, la critique clouscardienne de la psychanalyse est révélatrice de la manière qu’a Clouscard de mener l’ensemble de ses polémiques, manière qui parait surprenante au premier abord, mais qui lui permet de jouer sur les deux tableaux (scientifique et politique).

Epistémologiquement donc, la psychanalyse comme savoir de classe se trahit par une double omission. Elle pêche par réduction, et cette réduction révèle une praxis de classe (à laquelle le corps psychanalytique, l’organisme tel qu’il est appréhendé par la Freud, correspond). La méthode freudienne a pour volonté de dévoiler le corps en son historicité, en sa dynamique génétique : le corps organique brut (nourrisson) va progressivement se trouver doté d’un sens, au cours d’une mutation élémentaire et décisive mettant en jeu tout un complexe de mutations affectives et de projection vis-à-vis de ce référentiel que sont les rôles sociaux du père et de la mère. Le passage du corps-sujet de l’organique brut au sens de l’organique se déroule dans un processus de totale passivité du corps, lequel est défini comme une simple grille interprétative permettant des fixations affectives par projections symboliques.

Ces dernières atteignent leur paroxysme dans la situation de crise radicale qu’est le complexe d’Œdipe. La première réduction est la réduction dite « organicoaffective » du corps. C’est que le corps psychanalytique « joue en circuit fermé » (Lettre ouverte aux communistes, p.99) ! L’organisme tel qu’il est défini par Freud est, d’abord dans son immaturité, un corps biologique, immédiat, traversé de pulsions, parfois violentes, corps libidinal, caractérisé par des instincts (de vie ou de mort), ou par la si problématique notion d’« élan vital » et placé ensuite,  par le jeu des fixations affectives et symboliques, dans un jeu dialectique avec lui-même, de type libidinal.

En sa généalogie, donc, la psychanalyse propose un corps libidinal qui « ne s’est constitué que par des représentations symboliques du principe de réalité (le père) ou par des abstraction culturelles (le surmoi) ou par des réductions aussi scandaleuses pour la connaissance matérialiste de la réalité elle-même (le ça) ». Pour l’épistémologie psychanalytique si l’organique acquiert un sens, c’est par le seul jeu de la libido et du symbole (dont le symbole du père est aussi le principe opératoire de cet ensemble) ! La réduction est scandaleuse : sont éclipsés tous les référentiels sensibles et politiques de la constitution du corps-sujet ! Une « historicité parcellaire du sujet est proposé comme nature humaine » (EC, II, B, 2).

La psychanalyse se fait abus de pouvoir politique, et même terrorisme culturel : elle impose au champ du savoir un certain stade (dit « organicoaffectif »), stade pulsionnel libidinal couplé du rôle des projections symboliques comme causalité exclusive du développement de la subjectivité en prenant bien soin d’écarter tout référentiel perceptif, gestuel, en bref, référence à tout un univers fonctionnel (activité du corps) dont la finalité est d’ordre pratique. Le corps, dans sa genèse, est « réduit à sa moindre activité ; son énergie est niée, au-delà des fixations au père et à la mère. Le corps est pure passivité ; sa réception est réduite à l’univers de la sensation selon la grille interprétative des fixations affectives » (nous soulignons).

Cet « oubli », ou plutôt cette volonté de ne pas savoir, Clouscard va le rattacher à une situation politique, et situation politique de classe. La psychanalyse sera définie comme l’idéologie historiquement nécessaire d’une classe sociale alors en crise, à un moment du capitalisme concurrentiel libéral (économie traditionnelle). L’oubli du sensible est négation du monde de la praxis (« le monde de la praxis est nié par l’hypostase organico-affective »), car ignorance de la culture du fonctionnel élémentaire. L’importance exclusive donnée aux projections symboliques, où le conflictuel du relationnel (haine du père, amour de la mère) se trouve formalisé selon des modèles proposés par « l’avant-garde » esthétique, qui atteindra sa plus grande radicalité avec le formalisme de Lacan (où le monde du langage et du signe sera proposé comme la réalité-même) est la traduction d’une certaine culture bourgeoise, cantonnée à la seule sphère du superstructural, totalement coupée de la sphère de la production directe, et vivant le statut névrotique comme référentiel du statut mondain.

Cette passivité est passivité intégrale de la bourgeoisie libérale du tertiaire, coupée non seulement du monde du travail ouvrier (paysan, prolétariat), mais encore du monde de la grande bourgeoisie de la production industrielle et des finances (industrie, pouvoir politique). Dépossédée non seulement de l’expérience de la production, mais aussi du pouvoir politique. Double dénuement qu’indique également par la négation de tout référentiel politique dans le développement de la singularité, où le système de la parenté vécue comme contradiction interne et déchirement radical occupe tout le lieu de la praxis. Inutile de préciser que dans cette génétique, est évincé tout relationnel avec le macrosocial et avec les conduites constituées par l’histoire (autrement dit, avec le… politique) au profit  intégral du champ micro-social qu’est la famille (cellule de base du macro-social).

Le mode d’explication psychanalytique est la traduction de cet être de classe qui apparait à un certain moment du développement capitaliste, comme épistémologie propre à la critique radicale du système de l’avoir et de la propriété foncière (critique du père, de la vieille bourgeoisie capitaliste puritaine), mais totalement coupée (élitisme, mondanité, snobisme) de la nouvelle classe engendrée par l’industrialisation qu’est la classe ouvrière.

A un certain moment du développement cependant, et plus particulièrement au moment du passage au capitalisme monopoliste d’état, tout le champ de ces métiers du tertiaire et de la libre entreprise (professions libérales, cadres, enseignement, petit patronat) va perdre de son sérieux professionnel. En même temps que l’exaspération accrue de l’exploitation du prolétariat, la posture de consommateur parasitaire (consommation sans la production) va se faire de plus en plus difficile à assumer et à refouler : « la consommation est une maladie : « névrose », lorsqu’elle est celle de l’irresponsabilité politique et du parasite. La « société de consommation », alors, a multiplié les besoins ; la consommation est sans freins. La bourgeoisie qui s’est libérée de la tradition, et qui refuse l’universel concret la logique et l’ordre du procès de production], est déséquilibrée, en crise. La psychanalyse, alors, est curative »

 

 

 

B) Génétique du corps sujet

 

La psychanalyse aura toutefois permis deux sortes de progrès.

Premièrement, comme idéologie de l’émancipation, non encore révolutionnaire puisque ne proposant que la régulation de la nouvelle consommation pour la classe bourgeoise, elle aura permis de porter la critique du moralisme de la société puritaine, répressive mais au combien hypocritement consommatrice, telle que la décrit Marx dans le Manifeste sur l’adultère bourgeois (« nos bourgeois, non contents que femmes et filles de prolétaires soient à leur disposition, pour ne rien dire de la prostitution officielle, trouvent le plus grand plaisir à séduire réciproquement leurs femmes respectives », II « Prolétaires et communistes »). En ce sens elle est progrès éthique : elle est principe de gestion et de régulation quand tout référentiel transcendant (religion) est abandonné. Mais elle est également (et c’est ce qui nous intéresse plus fondamentalement ici, pour proposer la génétique de l’individu qui doit présider à l’ontogénèse de l’être de classe) progrès épistémologique. Si la psychanalyse pêche par réduction référentielle (négation du monde de la praxis et de tout référentiel politique, hypostasie d’un certain stade au détriment de la totalité du devenir organique), elle franchit une grande étape en proposant de substituer une génétique dynamique de la subjectivité, reconnue dans sa relation avec une structure (ici le système de la parenté) à un fixisme naturaliste (« nature humaine », ou organisme brut). « Pour la première fois, le sujet est connu et reconnu, comme historicité. Sa singularité est acquisition *même si limitation aux fixations …+. Une dynamique est créatrice de l’ontologie. L’être  est produit par son histoire (mais histoire du sujet). S’il y a substance, c’est substance acquise, selon un différentiel. Et c’est dans la cellule de base, de la cité (la famille), par le relationnel que le sujet se constitue. La psychanalyse a donc révélé l’historicité du sujet, sa dynamique créatrice, son lieu référentiel. C’est dans ce sens que nous définirons aussi la dynamique du sujet » (EC, livre 2, chapitre 1, I, B).

La psychanalyse, comme proposition d’une « dynamique créatrice de l’ontologie » est déjà ontogénèse. Mais ontogénèse partielle, nous l’avons vu. Qui pourtant possède une certaine réalité : en décrivant un corps formé indépendamment de tout institutionnel politique élémentaire, méconnaissance et même négation du procès de production, le corps de l’idéologie libérale comme « corps privé de praxis » permet de reconstituer la « pensée sauvage » et la situation des sociétés primitives (dont le seul horizon référentiel est la prohibition de l’inceste, soit le système de la parenté, et où la division du travail n’a pas encore créée le procès de production propre à la société de classes).

Ainsi, « si l’Œdipe est universel, c’est qu’il est l’élémentaire et le commencement ». Mais il convient alors de corriger le tir, en proposant une modélisation d’ontogénèse de l’individualité intime satisfaisante, et adaptée à la société de classe : elle seule permettra d’appréhender correctement l’ontogénèse de l’être de classe. Ce que Clouscard prendra en charge. A cela, la psychanalyse servira de modèle, selon un référentiel élargi, qui prendra en compte la totalité du macro-social, et non seulement sa cellule de base.

Il ne sera pas question ici d’expliquer la totalité de la génétique du sujet, telle qu’elle est effectuée par Clouscard, ce qui nous prendrait trop de temps. Pour une vision de l’ensemble complet de la démonstration, le lecteur pourra toujours se référer au livre II de l’Être et le Code. Nous mettrons seulement en évidence les moments de la démonstration où la subjectivité, l’intimité intérieure seront mises en relation avec le relationnel politique (qui est situation de classe, dépassant la simple dualité parentale), et par laquelle elles se trouveront dotées d’un contenu de classe.

 

Nous poserons cependant le principe fondamental d’une telle ontogénèse du corps-sujet : le champ macro-social et le corps sont deux modes d’une même entité, placée dans une relation d’ordre tautologique. Cet « isomorphisme de la société civile et de la corporéité » laissera ensuite la place aux différents moments du sujet, comme théorie du développement interne, philosophie de la nature mais réduite à la seule génétique du sujet comme progressive intériorisation du rythme social, et synchronisation du rythme organique interne et du temps relationnel externe (passage du rythme de la mère aux structures temporelles de la vie quotidienne, moment du politique). Le moment de l’irruption du politique sera le dépassement du « blocage » au stade organico-affectif, auparavant arbitrairement privilégié par l’épistémologie psychanalytique comme causalité exclusivement explicative de la subjectivité. Ce stade sera remis à sa juste place, au sein de la totalité génétique du devenir, et en dehors de toute hypostasie.

Au contraire de « la psychanalyse qui dit la situation de classe [mais qui a] a identifié cette situation à celle du sujet universel » (Être et le Code, Livre 2, 10 chapitre 2, A. 4 « Le complexe d’Œdipe ; la première scission de l’organique, commencement du mémorable politique »), l’ontogénèse proposée permettra d’appréhender la subjectivité de n’importe quel individu, selon la variable de ses fixations personnelles déterminées par… le macrosocial (politique) et la situation de classe dans laquelle se trouve son système de la parenté.

Autrement dit, c’est une radicale inversion du cycle des fixations psychanalytiques, qui seront remises « de la tête sur les pieds ». Les fixations freudiennes sont dites « qualités secondes de l’organico-affectif ». C’est « le circuit politique qui véhicule les fixations ; le corps n’est qu’un relais » : c’est déjà le principe du dépassement du contexte psychanalytique par les déterminations purement politiques. Le vrai cycle des fixations (haine du père, amour de la mère) a son origine dans l’économico-politique, le macro-social, qui se reconduit selon des modalités différentes dans le relationnel micro-social (relation homme-femme, couple, relation du système de la parenté à l’enfant), qui se reconduira à son tour dans les fixations existentielles de l’enfant (« Comme nous l’avons vu, le politique, dans sa signification macro-sociale, se reconduit dans le microrelationnel qu’est le relationnel du couple. Et l’organico-affectif, chez l’enfant, se constitue dans sa projectionimitation vers la structure parentale »). En réalité la psychanalyse prend les effets pour les causes !

C’est le relationnel (macro-socialement déterminé, qui prend son contenu dans les rapports de classes) des parents qui explique les fixations, lesquelles peuvent expliquer les conduites adultes. L’Œdipe alors, comme fixation de crise au référentiel de la parenté n’est pas un « passage » obligé, du moins dans sa version paroxystique (haine du père, amour de la mère). Au contraire, il est un accident, et si ce complexe est actualisé effectivement, alors il est un accident nécessaire, en raison d’une certaine situation de classe… bourgeoise ! Le complexe Œdipien est un complexe bourgeois (nous le verrons) ! Et il permettra d’expliquer une névrose propre à l’être de classe !

Dès lors, c’est toute la psychanalyse qui est minée en ses axiomes de base et dans ses conclusions. La psychanalyse sera invitée à une véritable reconversion. Et pour cause : au référentiel libidinal, sexuel (éternel, organique) se substituera le référentiel politique (contingent, selon les situations de classe). L’Œdipe sexuel, comme description partielle d’une situation paroxystique (mais situation particulière de classe, et non pas « universelle », fait politique et non pas « fait naturel ») se convertira en Œdipe de la praxis. C’est tout ce renversement opéré par Clouscard dans son ontogénèse du corps-sujet que nous allons maintenant tenter d’expliquer.

 

 

c) La conversion de l’Œdipe sexuel en universel de classe 

permet de dégager les concepts nouveaux du sérieux et du frivole

 

Nous sommes, nous l’avons dit, dans l’impossibilité de restituer ici entièrement la genèse du corpssujet. Le lecteur devra donc nous laisser opérer une reconstruction rapide de l’enchainement des 11 différents moments. L’analyse du moi opérée par Clouscard se déroulera sur trois plans. Formulons d’abord quelques principes méthodologiques qui doivent nous éviter toute tentation de réification de la connaissance (représentation positiviste d’un « moi » en couches successive) : l’explication devra rendre compte à la fois de la successivité historique de ces plans et de leur compénétration (en même temps, cette compénétration ne doit pas faire oublier leurs spécificités propres). Sommairement, ces trois plans peuvent être décrits chronologiquement de cette façon :

1) plan de l’émotion (scission de la naissance, expérience étymologique de la finitude ;

2) plan des formes a priori de la sensibilité (première modalité d’être au monde, corporéité simple) ;

3) premier moment de l’affectivité et de sociabilité (la famille comme lieu d’accueil de la projection subjective).

 

Du point de vue du sens du développement génétique, la psychanalyse, comme première ontogénèse constituée, fournit un modèle. La psychanalyse dit le passage de l’organique brut au sens de l’organique. L’ontogénèse matérialiste, elle, dira le passage de l’organique au politique selon la médiation de l’affectivité (acquisition de l’être de classe). La reconstruction de la dynamique de l’ontologie passe par une reprise de l’idéologie bourgeoise qu’est la psychanalyse. Ses éléments seront repris, et ordonnés selon une autre logique, dans la totalité du devenir génétique. L’angoisse et la libido comme émotions originelles inscrites dans le corps seront conservées. Il s’agira de montrer comment elles y sont inscrites et comment le corps peut s’en débarrasser. Le premier moment de la dynamique de l’être est le moment dit ontologique, vécu dans l’intériorité du monde utérin. Ce moment ontologique est moment de l’innocence totale car moment de l’organique, où l’être, en symbiose parfaite avec le corps de la mère, assouvit continuellement son besoin. A ce moment, désir et satisfaction sont immanents et ne sont même pas distingués (sitôt que le désir apparait -si tant est qu’il apparait- il est sitôt comblé). C’est cette immanence désir-satisfaction qui forme l’être. Le singulier de l’organique va néanmoins expérimenter sa finitude, qui s’éprouve dans le traumatisme de la naissance comme fin de la relation d’osmose avec la mère (immédiateté du nutritionnel). L’osmose au corps de la mère va devenir relation à la mère et la relation étymologique devient relation d’allaitement. Cette déchirure et l’expulsion du monde utérin marque la fin de l’être, comme expérience de la finitude en soi de l’organique : « Le moi fait du traumatisme de la naissance son premier savoir ».

La naissance marque le début du processus de singularisation de l’organique. Va alors apparaitre, dans son univers existentiel le plus primaire, la distance entre appétit (appétence) et la satisfaction de cet appétit. Alors que le désir n’était même pas distingué de la satisfaction dans le moment ontologique, le désir s’éprouve désormais comme manque essentiel (brisure de l’être comme expérience temporelle). Le négatif, comme expérience du manque, va provoquer l’insatisfaction, laquelle tend continuellement à la restauration de l’être. Le positif sera la récréation de cette plénitude interne : dès lors qu’il est nourri, le bébé s’endort, et retrouve pour un instant un simulacre de la plénitude du stade d’osmose  prénatal.

L’idée essentielle est que ce déchirement de la naissance est déchirement définitif, traumatisme émotionnel. Il va aller en s’aggravant, en se répétant dans la croissance du singulier. Grandir est accentuation de l’impuissance ontologique : « l’être se pervertit dans le temps », car il va en s’éloignant perpétuellement de l’ontologie. C’est l’impossibilité de revenir au stade utérin. A l’être comme plénitude succède donc le désir comme présence indéracinable du négatif. Toute la question est donc de savoir comment l’individu va réussir à gérer ce négatif.

Pour le tourner en son contraire, en faire une positivité, un débouché relationnel : le négatif se fait alors principe d’autonomie, c’est-à-dire devoir d’action. L’affectivité, comme la rencontre entre l’organique et le relationnel, que le sujet va synthétiser, va permettre de gérer cette négation en la niant. Le développement de la subjectivité (qui en ce sens n’est pas autre chose que cette négation du négatif) va permettre l’abandon de la nostalgie névrotique pour le stade prénatal, tendance à la constante régression. La subjectivité va se développer par la progressive intégration de l’organique par le champ de la culture, de l’intersubjectif, c’est-à-dire du politique. L’affectivité va permettre cette unification de l’organique et du relationnel, et la gestion de la consommation par intégration du rythme de la consommation. C’est la libération progressive vis-à-vis du moment organique, alors repoussé dans le domaine du subconscient.

Cette première structuration de la relation natureculture fixe la dualité entre conscience (désir) et subconscient (souvenir de l’ontologique), et intervient bien avant les fixations telles qu’elles sont définies dans le modèle psychanalytique ! La culture n’est rien d’autre que cette négation du négatif, refoulé dans le subconscient ou dans les domaines superstructuraux de production de référentiels transcendants (religion et paradis perdu, art avec le « nationel » chez Holderlin). C’est la formation de l’imaginaire, du symbolique comme relation au passé, à l’ontologique. Ce sont les formes a priori de la sensibilité (premier stade, corporéité) qui vont autoriser le passage du négatif à la négation de ce négatif. Aussi le premier lieu de l’affectivité est-il le milieu familial. Ce milieu va assurer le passage de la nature au politique en donnant une loi d’intégration. La progressive libération de l’ontologique est consentement à une dynamique qui est celle du sérieux politique. Le développement du sujet et sa progressive autonomisation ne pourra passer que par ce stade de renoncement à l’ontologique, par une démarche d’un sujet qui remet en question son être acquis pour l’action de cet être : « un opérationnel est conquis, mais par le sacrifice de l’être *…+ par la dépossession partielle de l’ontologie, l’action est possible. Et c’est par cette compensation, qui est un progrès de l’autonomie du sujet et du relationnel, que la privation ontologique est non seulement acceptée, mais voulue ». A partir de ce stade du relationnel au sein du milieu familial, va intervenir la radicale rupture avec la psychanalyse. Le modèle proposé par Clouscard s’identifie bel et bien avec la situation paroxystique provoquée par le complexe d’Œdipe.

Le but est alors de rectifier ce complexe d’Œdipe, de créer un modèle différentiel à partir des précédents acquis. Le premier stade de la corporéité, où le corps était encore totale passivité avait fait apparaitre une dualité entre le père et la mère (amour pour la mère, hostilité pour le père). La mère apparait comme le lien possible pour permettre la restauration de l’être, elle est l’apport de la positivité du besoin restauré qui endort l’angoisse (même si la plénitude ne sera jamais reconquise), tandis que le père évince l’enfant de l’univers de la mère. Mais au stade où le corps n’a pas encore atteint l’équipement fonctionnel, il n’apparait pas encore comme le perturbateur de la consommation.

Cependant, dès lors que le corps quitte le répétitif, et s’insère dans un champ expérimental qui permet une certaine autonomie (fonctionnel acquis par le relationnel), le père va faire irruption dans le processus de consommation comme intervention de l’ordre de la cité. Sur le plan logique, le père sonne la fin de l’innocence, l’interdit de la passivité et du caprice de la consommation mimant l’immanence. En ce sens, comme représentant de l’ordre de la cité, il se caractérise par l’impatience d’arracher l’enfant à la mère, pour assurer son éducation (apprentissage de l’autonomie fonctionnelle), le préparer à l’apprentissage du métier, etc. Représentant de l’interdit, il provoque la frustration, mais en même temps, il apporte une solution possible, différentielle de celle de la mère, pour échapper à l’angoisse.

Par l’apprentissage, et l’élévation au stade sensori-moteur, la fonctionnalité va se faire progressivement autonomie : la fonctionnalité pourra alors créer lui-même l’objet de son besoin (arrachement à la contingence dans la distribution de la positivité, autosuffisance). Parce qu’il apporte cette solution, et qu’il peut être reconnu comme tel, le stade de la corporéité et des premières fixations affectives (amour pour la mère, hostilité pour le père) peut être dépassé. Mais a contrario, cette « progression normale du corps peut être arrêtée par la fixation à la situation paroxystique du premier stade, qui apparaît par la contradiction maximale de la société civile, celle de la bourgeoisie libérale de notre époque. (La psychanalyse qui dit la situation de classe *dans la situation du complexe d’Œdipe+ a identifié cette situation à celle du sujet universel.)

L’anormal, mais politique, est tel qu’il radicalise l’antagonisme père-mère, culture-société, haineamour, selon une événementialité traumatisante du sujet » ((Être et le Code, Livre 2, chapitre 2, A. 4 « Le complexe d’Œdipe ; la première scission de l’organique, commencement du mémorable politique »). Le complexe d’Œdipe est un syndrome radical, mais non-universel : il résulte de la radicalisation de la fixation affective du premier stade, dans le cas où l’enfant ne parviendrait pas à la dépasser par l’intégration du principe de réalité qu’est le père privateur de consommation. Dans ce cas, le corps devient statut névrotique de la subjectivité, statut névrotique qui est la résultante d’un… être de classe. Nous avons toujours insisté jusqu’à présent sur le fait que le micro-social relationnel qu’est la famille ne faisait que reconduire les rapports de production du macro-social. De même, la constitution des fixations de l’enfant (développement de la subjectivité) par la médiation de l’affectivité (cellule familiale) est la résultante de ce micro-relationnel.

La subjectivité névrotique de l’enfant négatrice du principe de réalité dans l’incapacité de dépasser l’angoisse étymologique 14 (puisqu’elle refuse d’assumer les conditions de ce dépassement, à savoir… l’acceptation de l’ordre du procès de production et du travail) ne s’actualise que dans le cas d’une contradiction radicale au sein de la société civile, contradiction objectivée par le couple de la bourgeoisie libérale. Si bien que l’on peut dire que cette crise n’est pas celle de l’enfant, mais celle d’une classe sociale. Si bien que l’on peut dire que le complexe d’Œdipe n’a d’explication sexuelle ou libidinale mais … politique ! Lequel doit être alors redéfini et restauré. Nous pourrions élaborer une description empiriquement naïve de cette crise, se manifestant à un certain moment du développement de l’enfant, dans la banalité de la vie quotidienne. Le père, qui fait irruption entre la mère et l’enfant, au moment où ce dernier est dans une situation en situation de consommation totale et capricieuse, impose l’interdit, la privation (nécessité du sevrage).

A l’interdit, le sujet répond par une protestation (cris et larmes). La mère, fidèle à son rôle social, s’attendrit face à la plainte, le père, fidèle au sien (praxis socialement déterminée par son statut, praxis qui est celle d’une politique dynastique, nécessité de la formation) s’exaspère. L’énervement entraîne des manifestations violentes (cri, intimidation, violence) qui marquent la rupture définitive avec l’innocence du premier mode de consommation. « A la bienveillance a succédé la sévérité ».

 

A partir de là, deux situations sont possibles.

Premièrement, la situation que nous désignerons comme non-névrotique. C’est le stade de développement du corps-sujet qui est atteint lorsque le rôle social du père n’entre pas dans un rapport trop différentiel avec celui de la mère. C’est notamment le cas, remarque Clouscard, au XIème siècle, dans le corporatisme, où le père est partie active de l’espace familial et affectif, et où la mère est aussi partie prenante du sérieux politique, de la gestion de l’ordre familial.

Pareillement, rajouterons-nous, dans la situation de la famille prolétaire, où les membres du couple doivent mettre en commun leurs salaires respectifs à la fin du mois. Le relationnel est alors dualité de complémentarité (nécessité de « joindre les deux bouts »).

Dans cette situation de non-contradiction interne au système de la parenté, le sujet qu’est l’enfant peut prendre en charge le négatif (la privation), sans que la faute soit entièrement rejetée sur le père : « aussi, si le premier stade est le moment de la coupure, de la distinction entre le père et la mère, c’est comme commencement d’un différentiel qui ne peut se fixer, s’actualiser en deux types de conduites (amour pour la mère, haine pour le père). L’animosité à l’égard du père est immédiatement résorbée, compensée. Il n’en reste pas moins qu’il a perturbé, d’une manière ou d’une autre, la consommation. Mais d’une manière qui n’est pas traumatisante ».

Le sujet acquiert donc un savoir qui se fait critique de la consommation, c’est-à-dire maîtrise de son activité propre. C’est le déplacement du stade organico-affectif au stade relationnel : le besoin n’est plus pris en tant compte isolément, du seul point de vue du corps (exigence de l’immanence désir-réalisation) mais inséré dans l’ordre de la relation et du système économique le plus élémentaire, le plus abstrait du point de vue de la catégorie, c’est-à-dire l’échange familial. La catégorie de besoin, de statut d’être  (organico-affectif), passe au statut de relation, système d’échange qui ouvre un lieu d’action commun, c’est-à-dire espace de sociabilité (reconnaissance). C’est le renoncement total à l’immanence : le négatif comme privation, circule de l’organique vers le politique, et n’est pas attribué névrotiquement à la personne du père. Ainsi, le sujet est préparé à la dialectique du dépassement du besoin, qui s’accomplira totalement dans les stades de développement ultérieurs (acquisition du langage notamment). Quoiqu’il en soit, le complexe d’Œdipe a été évité, le principe de réalité (praxis) a été reconnu : «que ce soit la source de la consommation ou le principe de la communication politique, deux conduites, maintenant relationnelles, d’échanges politiques, permettent de reconstituer une homogénéité qui n’a plus la perfection ontologique, mais qui permet une double efficacité du sujet. C’est son acte qui mérite, qui acquiert. L’opération créée, le sujet est centre de décision et non plus passivité. Alors il peut renoncer à une consommation qui est le lieu de l’angoisse, alors le négatif ne se fixe pas sur le père ».

La deuxième option correspond à l’actualisation du complexe d’Œdipe comme complexe politique. Il est provoqué par une situation de classe, laquelle est situation de la nouvelle classe bourgeoise au moment du passage du capitalisme concurrentiel libéral au CME. Au relationnel alors peu élaboré du prolétariat et de la paysannerie, mais qui se caractérise par une relative dualité de complémentarité, s’oppose le relationnel extrêmement politisés des nouvelles classes arrivistes. Leur relationnel est doublement miné, et par un double non-dit :

1) leur situation sociale est objectivement oppressive (mode de vie parasitaire, dans une situation économique où l’extorsion de la plus-value s’intensifie) ;

2) l’acquisition de cette situation est essentiellement arriviste, basée sur la soumission à l’argent et au pouvoir, faites de courbettes quotidiennes et donc objectivement humiliante.

Cette situation à la fois aliénante (car oppressive pour le producteur) et aliéné (oppression vécue dans l’intimité du couple) constitue la double face du non-dit, d’un refoulé qui mine la complémentarité du relationnel (misère affective de la bourgeoisie, cf Théorème de Pasolini), alors même que les rôles sociaux au sein du système de la parenté sont différenciés jusqu’à l’antagonisme (un exemple sociologique parmi d’autres, la bonne mère de famille au foyer). Ce qui était dualité de complémentarité dans la famille prolétaire est dualité de contradiction chez les nouvelles classes arrivistes et parasitaires. Le modèle de la contradiction qui va s’exprimer chez l’enfant dans l’actualisation du complexe d’Œdipe comme fixation névrotique est fourni par… le mode de dualité du couple bourgeois ! La relation de contradiction entre le père et la mère, au moment de la privation de consommation (sevrage), rend impossible le passage de la fixation à la mère (organico-affectif) à l’acception du principe de réalité (intériorisation du savoir qu’est la critique de la consommation). Alors que le fils issu des classes productives n’actualise pas la contradiction en un Œdipe mais au contraire, assumant le négatif, se fait « être pour soi » en soumettant sa propre consommation aux cadres culturels de l’échange, le fils de la nouvelle bourgeoisie arriviste revendiquera sa consommation contre le père, pourtant encore  représentant d’une certaine réalité productive (sérieux des métiers du tertiaire, cadres, petits patrons, professions libérales, professorat).

Le complexe d’Œdipe comme fixation névrotique de classe, constitutive de l’être de classe se fera revendication de la consommation comme volonté de retour à la passivité ontologique. Cette revendication se présentera même comme démarche anticipatrice, révolutionnaire (meurtre du père). Alors même qu’elle est la manifestation de l’être de classe le plus parasite qui soit, c’est-à-dire négation du procès de production. Nous avons opérée la critique radicale de la psychanalyse, selon une méthodologie de type matérialiste, et ce, dans une logique de dépassement et donc d’intégration de cette épistémologie. La psychanalyse a été utilisée par Clouscard comme modèle, mais replacée dans la totalité du devenir génétique, elle a vu se modifier la quasi-totalité de ses paradigmes.

” L’Œdipe psychanalytique, d’ordre sexuel a été converti en négation névrotique du principe de réalité qui s’impose même au père bourgeois dans le procès de production.  L’Œdipe est passé d’un statut universel, car défini selon de soi-disant « principes » de l’organicité (libidinalité) à un statut de classe, défini selon la logique même du relationnel politique. Tandis que certains vivent et assument l’accession au monde de la praxis et au monde politique, d’autres tentent de récapituler un stade pourtant définitivement révolu (moment organique).

Acceptation du monde de la praxis veut dire : reconnaissance de l’ordre logique du procès de production, lequel peut se résumer en un enchainement élémentaire, qui est une logique éthique : il faut d’abord produire pour consommer. Ou encore : la consommation présuppose la production. C’est le non-dit et refoulement constitutif de tout vécu bourgeois (exploitation ou parasitisme). La définition de l’Œdipe comme névrose de classe permettra de mettre à bas les plus grandes impostures, notamment lorsque le parasitisme le plus total se prétend révolutionnaire, alors qu’elle est seulement émancipation vis-à-vis du père, et donc vis-à-vis de la logique même de la production. L’Œdipe marque la scission fondamentale entre être de classe bourgeois et situation de classe prolétarienne : « révolution et émancipation, sont, à un certain moment de la logique de la production, contradictoires. L’émancipation se révèlera réactionnaire, néo-libéralisme ». Comme ne manque pas de le remarquer Clouscard dans une note (« Nous faisons allusion à Marcuse et à son auditoire »), la cible est l’idéologie freudo-marxiste, en tant qu’idéologie objective de ce nouveau parasitisme.

 

a suivre : 

 

II) « Comment l’être de classe peut-il durer ? » : la problématique socio-économique de l’être

III) « Comment l’être de classe peut-il mourir ? » : vers une résolution politique de la crise

 

Simon Verdun, 9 Juin 2017.