Note de Lecture
sur l’Introduction de “l’Être et le Code”
Gilles Questiaux (2008)

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Cet article  de Gilles Questiaux date de 2008.  Avec l’accord de l’auteur, cette “note de lecture” est extraite de son blog  http://www.reveilcommuniste.fr/article-15637105.html

Il propose notamment que  ” l’ introduction de 47 pages devrait être éditée en brochure vu la grande richesse philosophique”. 

S.B.

 

 

Note de lecture sur l’introduction

de “l’Être et le Code”,

la thèse de Michel Clouscard

 

15 Mars 2017 , Rédigé par Réveil CommunistePublié dans #Théorie immédiate, #GQ

Photo rectifiée, excuses et merci.

L’Harmattan, 2003, première édition 1973. CR de lecture de GQ (14/01/2008, revu en février 2013)

Il est bon de rappeller l’importance du plus grand penseur marxiste français, et du plus grand de tous les marxistes universitaires, dont l’influence reste trop faible. Il est décédé en 2009.

On ne pourra pas lire tous les livres mais on pourra se passer d’en lire beaucoup après avoir lu et médité celui là.

Il s’agit d’une thèse éditée de matérialisme dialectique, discipline révolutionnaire brouillant les frontières académiques, simultanément sociologique, historique, philosophique, psychanalytique, voire économique, plus de 600 pages très denses, qui sont aussi une « histoire de France » qui décrit la genèse rationnelle des catégories de la subjectivité bourgeoise (et dans l’état actuel de toute subjectivité), de son esthétique, de son art et de ses plaisirs comme oubli de la production ; l’oubli de la production est le diagnostic de gauche au problème de l’inauthenticité bourgeoise, qui s’oppose au diagnostic de « l’oubli de l’être » réactionnaire des heideggériens. Walter Benjamin avait préfiguré cette analyse.

«  De la critique de l’épistémologie bourgeoise à la raison dialectique » Cette introduction de 47 pages devrait être éditée en brochure, vu sa grande richesse philosophique dans le champ du matérialisme dialectique et au delà. Il s’agit d’une polémique dont le but est de dégager une problématique et une méthodologie originale, décisive ; celle du surgissement du sujet de la connaissance dans l’histoire, que l’on associe au moment de la Révolution française et au nom du philosophe Kant.

Clouscard, sociologue, né en 1927, décédé en février 2009, est connu comme celui qui a eu l’audace iconoclaste de théoriser Mai 68 (dans sa face étudiante) comme une contre-révolution petite bourgeoise, point de vue longtemps maudit qu’il a amplement développé dans un petit livre au titre suggestif :Néofascisme et idéologie du désir  (1973). Cette prise de position ne l’a pas rendu populaire dans l’extrême gauche, et l’a exposé à des récupérations de type droitier autoritaire (Gramsci aussi a fait l’objet de telles falsifications). A contre courant de la débâcle gauchiste sa pensée est d’une grande profondeur et nous met sur la voie d’une solution pour remédier à la fracture toujours plus aggravée entre la « gauche » et les classes populaires.

Clouscard expose que Kant est à l’origine de l’épistémologie contemporaine, mais un Kant repris et abâtardit par la tradition néokantienne qui prend le pouvoir dans le champ philosophique après la chute de l’hégélianisme universitaire, dès la deuxième moitié du XIXème siècle. Même Husserl, pourtant à l’origine des écoles existentialistes qui se veulent une critique de cette tradition, en est un représentant caché. Il prétend faire du sujet transcendantal un objet du savoir, le saisir d’une intuition directe et mystique, et ne parvient qu’à le faire tomber dans le formalisme logique, tout en donnant un sens métaphysique et intemporel à des contenus empiriques contingents, totalement déterminés par les résultats de la lutte des classes. Clouscard : « la stratégie de l’idéalisme subjectif est d’établir un hiatus entre l’existentiel et le savoir, entre la pratique et la théorie, entre la classe cultivée et la classe productive ». En bout de course cela donne ce que François Chatelet avait nommé la PSU (philosophie scolaire universitaire), l’éclectisme invertébré enseigné sous le nom de “philosophie” dans les programmes scolaires.

Pour Clouscard, sociologue critique, les sciences humaines sont le modèle du savoir tautologique, et il développe à l’appui l’exemple fameux du questionnaire qui contient toujours les réponses. « La sociologie est le discours qui se dit sociologique, discours de sociologues, licence de sociologie, science empirique d’une empirie ». Les prétentions du formalisme logique, et de la linguistique structurale sont tout aussi déplacées. Le code rationnel inconscient des sociétés sans histoires (étudiées par Lévi-Strauss) sert de norme à l’expulsion de l’histoire (et du progrès des forces productives) hors de la pensée. Il y a deux inconscients, pour Clouscard, celui de la pensée sauvage et celui de la pensée  historique. Pour Clouscard la réalité du progrès de l’un à l’autre ne fait aucun doute.

Le problème théorique central est celui de la production historique du sujet de la connaissance. La méthode historique de Clouscard reprend le sérieux de Kant pour critiquer le néokantisme. La critique de l’idéologie néokantienne révèle à partir de ses contradictions ce que la bourgeoisie non seulement ne veut pas connaitre mais nie. Il faut écrire la théorie de l’ensemble précapitaliste qui produit ce sujet transcendantal. Ce sera l’Être et le Code. Sa thèse pourra donc se lire comme une histoire de la France du Moyen Age et des Temps modernes, avec un détour du coté de la génétique psychologique du sujet.

Clouscard définit sa méthode historique à trois niveaux ; définir les implications historiques du sujet transcendantal en montrant que le sujet de la connaissance est historiquement produit. Puis critiquer la dichotomie formalisme-empirisme caractéristique de l’épistémologie néokantienne, et sa retombée mystique husserlienne, puis proposer la science de l’histoire, qui autorise une logique concrète (car le réel est rationnel), enfin reprendre les implications modernistes du néokantisme,  dans le champ idéologique libertaire prétendument freudo-marxiste en reconvertissant le couple idéologique: inconscient/structure en couple scientifique : négatif/champ de production. L’idée grossièrement résumée est la suivante : aux deux classes opposées, celle qui produit et celle qui consomme correspond la dichotomie entre le signe et le référent. Le système de signe est liberté des consommateurs, répression des producteurs. Bien entendu cette liberté n’est que recyclage de modèles et de stéréotypes, redéposés en héritage dans la conscience, et l’inconscient de l’individualisme bourgeois par les étapes de la constitution historique de la subjectivité. En cela Clouscard me semble fondamentalement hégélien, chaque sujet d’un “moi” singulier n’étant qu’une espèce de remise en jeu du l’histoire totale du sujet de la lutte des classes, de l’Antiquité à l’époque du sujet transcendantal (la Révolution française).

Par la polémique contre le néo-kantisme, la méthodologie s’est précisée, elle consiste à relever le négatif du discours néo-kantien, elle permet de passer du néokantisme à la raison dialectique (terme repris de Sartre, mais avec la ferme intention de se resituer à l’intérieur de la science de l’histoire commencée par Marx).

Le corps –sujet de l’individuel bourgeois est lui même historiquement produit, il faudra voir comment. Le corps-sujet est méconnu, toute notre connaissance du corps sujet, du singulier corporel est bourgeoise ou féodale, mythe romanesque, poésie des classes dominantes. Clouscard propose sa définition du corps sujet :  passage de la substance au sujet de la connaissance. Pour lui Lacan est en net recul sur Freud dans la connaissance de l’historicité des données corporelles.

Pour Clouscard, et il tentera de l’illustrer tout au long de la thèse, c’est la logique de la production, c’est tel mode de rapport de classes qui répartissent, définissent, délimitent l’être et le code, aussi ce n’est que par la relation historique, dialectique que l’on peut préciser la relation être-code. « L’être de l’épistémologie bourgeoise n’est que le déchirement historique, la distance d’un producteur frustré de sa production et d’un consommateur non productif.

La liberté bourgeoise est la négation de la nécessité, le bourgeois est libre par l’aliénation de l’ouvrier ». Le moment de mai 68 est celui d’un nouveau capitalisme, qui doit liquider les déterminations religieuses, morales. “Comment régulariser une production hédoniste quand on n’est pas producteur? Comment jouir sans culpabilité ? Comment ne pas nommer le problème politique (incidemment on retrouve là la critique de toute l’idéologie « antiparti » des collectifs et des réseaux qui veulent disent-ils “faire de la politique autrement”).

Conclusion à Clouscard :

« La raison dialectique ne se laissera pas intimider par le terrorisme culturel du néokantisme et de la démagogie libérale, qui sont, hélas, les références implicites d’une intelligentsia qui se dit (et se croit) révolutionnaire ».

L’évolution réactionnaire de cet intelligentsia intellectuelle et artistique en Occident (mais aussi dans les anciens pays socialistes) lui a amplement donné raison.

 

Gilles Questiaux