L’Empire Antique
Atomisation et Recomposition
du Système de Parenté
Troisième et Ultime Entropie

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Ceci est un extrait de “L’Être, la Praxis, le Sujet”. LIVRE IX, première Partie ” Le Corps Social ( Phénoménologie) – La Répetition Entropique. 

Clouscard y déploie ses talents de sociologue et de dialecticien pour comprendre le devenir de la cité antique vers l’impérialisme… fuite en avant. 

S.B. 

 

3

L’empire

– troisième et ultime entropie

 

a/ La logique et la phénoménologie du Vieux Monde. La répétition entropique  1 

b/ La conquête du pouvoir d’empire. Le chef de famille

Avant d’en venir au développement intermédiaire, celui qui écarte les extrêmes, qui est la voie de passage, la médiation vers le mode de production féodal, il nous faut proposer « un premier bilan » de la répétition entropique à partir de la mesure choisie : le système de la parenté. Ainsi, nous reprendrons le parcours de la phénoménologie selon l’essentielle catégorie de la logique.

Aristote sera notre guide. Tout concept, dit-il, se développe en extension et en compréhension. C’est-à-dire en quantité et en qualité, ainsi les femmes et la femme. Mais, ce qui est le plus important, c’est que ce développement se fait en raison inverse : plus l’extension se développe, plus la compréhension – le sens – se réduit. Appliquons cette conceptualisation à la répétition entropique, caractéristique majeure de la phénoménologie.

Cette répétition se développe selon une territorialité (extension) de plus en plus étendue : la tribu, la cité antique, l’empire. La compréhension chemine parallèlement mais contradictoirement. Plus la territorialité se développe et plus le sens se réduit.

Le système de la parenté, originellement, est celui de la plus grande compréhension et de la plus petite extension. En fin de parcours, de développement du Vieux Monde, ce sera le contraire. [ à savoir que le système de la parenté antique au stade esclavagiste est celui de la plus extension et de la moindre compréhension. S.B. ! ] 

*

 

Au commencement, donc, l’ontologie, la création de l’être, le plus grand pouvoir du système de la parenté puisqu’il a le pouvoir de l’ontologisation.

Ce pouvoir démiurgique est :

l’accès à la répétition – le devenir devenant l’identique, le Même ;

l’engendrement réciproque de l’endogamie et de l’exogamie.

Le système de la parenté est alors le tout de l’être. La sociabilité atteint la perfection de l’échange et l’assurance de sa durée. Cette perfection apodictique (vraie, réelle, nécessaire) n’est autre, alors, que l’être.

Une telle perfection ne peut être que le sacré : l’interprétation laïque de l’être, comme ontologisation, permet de révéler son ambivalence et ambiguïté constitutives : l’être-substance, en soi, intangible, fermé car porteur du sacré ou être du procès de production, objectivation de la praxis lorsqu’elle dispose des moyens de la reproduction sociale.

Tantôt le répétitif dit l’être, tantôt le moyen d’être ; tantôt il ontologise, tantôt il phénoménologise. Le même processus est porteur de la plus grande différence, celle du passage de la réciprocité de l’exogamie et de l’endogamie – à la contradiction, à l’antagonisme. Alors, s’ouvre le champ du devenir, comme développement de la chute de l’être, de la répétition entropique. Ce développement phénoménologique est d’abord celui du développement du tribalisme et le passage à la cité antique.

La cité antique est le moyen et le lieu de « l’urbanisation » de l’ontologie. C’est un premier rétrécissement, décisif.

L’être n’est plus le seul répétitif : l’ontologisation devient – et devient phénoménologie. Cette chute de l’être, de l’immanence parfaite, du non savoir, de l’identification de tous les attributs dans la substance décompose l’être par expérimentation et l’usage urbain. Le fonctionnel et le relationnel apparaissent en tant que tels. Ils deviennent le moyen de leur propre développement. Leur déploiement est créateur d’une spatio-temporalité qui multiplie les spatio-temporalités urbaines. Le fonctionnel, le relationnel, le spatio-temporel s’organisent en un système synthétique, la cité se fait outil de la cité, le développement de l’un de ses attributs entraînant le développement de l’ensemble. C’est ce mouvement urbain qui devient la nouvelle expérience de l’être. C’est le faire qui est l’être.

La praxis est créatrice d’ontologie. Elle est ontologisation ; Car l’être « premier », nous l’avons constaté, est, aussi, ontologisation. Son système d’immanences et de réciprocités est ontologisation. Mais la nouvelle ontologie « invente », pure création de la praxis, les moyens du devenir historique : le fonctionnel, le relationnel, le spatio-temporel de la cité en tant qu’ensemble organique totalement coupé de la première ontologisation2. Dans le premier cas, ces attributs de la praxis existent, aussi, évidemment, mais en tant que blocage de la praxis, parce que le répétitif est encore tout puissant. La participation à l’être sert alors de faire.

La cité antique inverse cette relation : le faire est l’être. Celui-ci devient « opérationnel ». La praxis a « gagné » trois opérateurs explorateurs du temps et de l’espace, de leur objectivation en spatio-temporalités qui se développent en histoire macro-sociale et micro-sociale, vie publique et vie privée. L’espace et le temps de cette création de la cité deviennent les formes (a priori) du vécu de la cité et du vécu de la conscience.

Le « bilan » du système de la parenté est un constat évident. Ce système ne fait que suivre le mouvement de la praxis. À l’origine, il est tout puissant, il ordonne l’être, il a le pouvoir d’ontologiser. En se répétant, il crée une apparence d’éternité. Il apporte la certitude d’être, la volonté d’être, en une période de manque effrayant. C’est le bon – et nécessaire – usage de l’ontologie.

Avec la cité antique, le rôle démiurgique du système de la parenté originel s’efface. il n’est plus qu’une modalité du relationnel, un mode de l’attribut, une détermination qui, certes, se conserve et se répète, mais comme une superstructure qui a perdu son infrastructure : la division du travail. Mais, alors, [le système de la parenté]  reprend du pouvoir, celui de la translation à la cité, pouvoir opérationnel de la superstructure sur la superstructure. S’immisce, dans la praxis de la cité, un système de la parenté venu d’ailleurs, d’avant, qui n’a plus la valeur de la nécessité, mais la valeur d’un jeu d’alliances qui, à l’origine de la cité antique, peut même avoir valeur de surdétermination.

Mais celle-ci s’efface au profit de la mixité qui sera la norme de la cité, la raison de sa puissance. Le système de la parenté sera l’expression de la mixité de clan et de classe (sociale). Le système originel se prolonge dans la mesure où il consent au partage du pouvoir civique. Du coup, il perd l’essentiel de son pouvoir d’ontologisation. Alors, la dualité, la contradiction, apparaissent dans l’être. Celui-ci se déchire, il devient la dualité sans réconciliation des Pénates et de la loi. Le système de la parenté – après avoir été le moyen de conciliation des contraires – se fait le lieu d’un irréductible conflit : Antigone et Créon. 2

L’empire achève le parcours de la répétition entropique du système de la parenté originel. Il est la perte totale de la nécessité originelle, de l’ontologie, du sens, du partage. L’entropie se fait radicale, finale. Le Vieux Monde atteint son ultime réalisation, l’impasse d’un pouvoir absolu, centralisé, tyrannique, qui n’a d’avenir que sa décomposition.

La maximale extension territoriale est aussi la maximale réduction de la compréhension. C’est alors un double effacement du sens. Le processus de décomposition du Même atteint le principe même de sa reproduction, celle de son origine : le clan.

La nouvelle et ultime guerre civile du Même peut alors s’accomplir, mais cette fois, c’est celle du clanisme, du principe originel et jusqu’alors support du système de la parenté. L’ultime développement du Vieux Monde consiste à se retourner sur lui-même pour se détruire lui-même. Il s’achève par l’autodestruction.

La mixité – clans, embryons de classes -, devenue normative, de la cité antique, autorise tout un système d’alliances opportunistes. Le choix se substitue à l’obligation originelle de l’échange, un certain choix. Les familles issues de ces nouveaux critères pragmatiques, synthèses du clan et de l’embryon de classe, constituent, elles aussi, de nouvelles alliances. Il en résulte une mutation fondamentale de la civilité, une « démocratisation » qui, paradoxalement, impose une nouvelle hiérarchisation sociale.

Tout un nouveau pouvoir peut être défini comme étant celui d’une caste. Celle-ci est une oligarchie « démocratique » fondée à partir des réseaux du développement (économique et politique), d’abord diffuse, sans appareil institutionnel et qui se développe essentiellement par les alliances matrimoniales. Cette caste tend à une situation d’arbitrage des deux pouvoirs dont elle est issue (clan et embryon de classe).

 

 

arbre généalogique de Jules César à Néron

 

Mais il ne s’agit là que d’une première approche du « changement ». c’est un constat interne à la cité qui, certes, doit être proposé en tant que tel, mais qui s’avère n’être que la conséquence du développement mondial (des cités). La nouvelle caste, non seulement arbitre les deux pouvoirs (de la cité), mais encore et surtout, tend à monopoliser « les affaires étrangères », l’ensemble des relations avec les autres cités. Ce relationnel est celui de la concurrence, laquelle ne peut qu’en venir à la guerre civile entre les cités – moment logique du système du développement par la guerre (déjà défini plus haut). Alors se confondent l’expansion économique – le grand commerce, essentiellement – et la conquête guerrière. La guerre exterministe à des fins de pillage et de mise en esclavage – accumulation primitive – se complique en guerre de conquête des conditions géopolitiques du monopole des échanges.

C’est la nouvelle caste qui organise et contrôle ce système militaro-économique. Elle dispose des moyens financiers et politiques… Quand elle ne participe pas directement à l’appareil décisionnel et institutionnel de la cité, elle peut, par ses réseaux, manipuler les pouvoirs archaïques et, par ses moyens financiers, se rendre nécessaire au fonctionnement de cette cité, à son salut, à son impérialisme. C’est le fondement de son pouvoir sur les autres pouvoirs (clan-classe) de la cité.

Mais c’est bien la victoire – ce fondement de l’économie politique primitive et antique – qui décide du commun commencement et développement réciproque de l’empire, de l’économie politique, du pouvoir de caste et qui leur confère la légitimité… de la victoire ! Ce moment du développement – la victoire d’une cité sur une autre cité – est celui de la nécessité de l’universalité, de son cheminement matériel, phénoménologique. C’est l’accession du mode de production esclavagiste à sa forme suprême, l’économie monopoliste d’empire. Alors, la soumission définitive à la caste de la victoire, du pouvoir de clan et du pouvoir de classe. 3

 

Cette conquête du pouvoir de la cité-empire se développe comme un extraordinaire scénario, qui n’est autre que celui des contorsions du système de la parenté, si l’on peut encore désigner celui-ci comme un système. Ce scénario a tout d’abord le mérite de révéler tout ce que l’historien « traditionnel » doit… ignorer et même occulter pour construire l’idéologie historiciste et historienne. Mais il permet surtout de reconstituer la trame d’un pathos matriciel qui n’est autre que celui de la phénoménologie, l’expression, dans le relationnel familial, de la nécessité de l’histoire, la catégorisation, alors, de la sensibilité selon le conflictuel immanent à cette histoire. La logique de ce pathos surdétermine tous les autres, en particulier celui du psychosociologique conditionné par l’Œdipe, par la seule référence aux catégories freudiennes. Celles-ci peuvent être effectivement reconnues, mais comme l’expression dernière de la phénoménologie.

Ce pathos matriciel présente une tonalité machiavélique et même « objective », tellement sa trame, par elle-même, permet les manipulations, les reniements, les retournements des stratégies de la conquête du pouvoir (de l’empire et même du pouvoir impérial). Tout un ensemble de « comportements » familiaux et sociaux (bien au-delà du psychosociologique), obscur et insoupçonné, pourrait être reconstitué à parti du déploiement de ce canevas. On pourrait faire apparaître toute une réalité cachée, celle qui est interdite par la création et l’usage du freudisme, lequel doit empêcher la connaissance phénoménologique, et proposer, à sa place, un imaginaire gnoséologique et pratique, habilités par le pouvoir de classe.

Ici, on s’en tiendra à la seule reconstitution de la trame du système de la parenté qui accède au pouvoir d’empire. On pourrait énoncer ce projet d’une manière ironique : comment un citoyen bien né, d’une famille déjà bien placée – clan, classe, caste – se retrouve-t-il pouvoir d’empire – pouvoir de l’empereur ?- en suivant le guide, en se servant essentiellement du système de la parenté ?

Le moment le plus favorable, pour cette conquête du pouvoir, est bien celui de l’apogée de la cité. Nous avons déjà proposé ses deux conditions : l’accession d’une caste à l’hégémonie – dans la cité – et la victoire de cette cité sur les autres cités. L’identification de ces deux processus entraîne un changement de « mentalité », une nouvelle civilité, commune au peuple et à l’élite, un consensus ; Il faut une nouvelle gestion politique qui corresponde à la nouvelle économie politique. Celle-ci ne fait que ratifier la victoire et organiser l’expansion rendue possible. Le pouvoir se fait donc centralisateur et autoritariste. C’est qu’il s’est imposé, à l’intérieur de la cité, aux deux pouvoirs fondateurs – clan et classe – et, à l’extérieur, aux autres cités. Ce sont les deux conditions qui permettent l’impérialisme, l’engendrement réciproque de l’expansionnisme économique et de l’empire. Le pouvoir fort, tyrannique, est une nécessité du développement, celui du Vieux Monde. Et cela d’autant plus que la division de la cité – clan, classe, caste, réseau – tend alors à se faire maximale et pourrait même remettre en question l’existence de cette cité.

 

L’apogée de la cité est une situation bien paradoxale, un moment décisif – et combien méconnu – de la phénoménologie. Cette division de la cité est récupérée, utilisée par la stratégie du pouvoir. Alors qu’elle est une menace de décomposition, de la cité, elle permet la recomposition, mais de l’empire. Il s’agit là d’un processus logique et dialectique (que nous retrouverons) et qui constitue une loi généalogique : dans un ensemble constitué, le pouvoir peut se décomposer jusqu’à atteindre l’atome de base (la cellule politique et économique), lequel, à partir du pouvoir qui lui a été conféré et grâce à ce pouvoir, reconstitue toute la hiérarchie d’un nouveau pouvoir. La cellule de base sert de pivot, elle permet le passage d’un pouvoir superstructural (surajouté, imposé) aux atomes de base du socius, pour que ceux-ci produisent la superstructure qui est spécifique à leur production. Ainsi se constituera la féodalité.

Ce cheminement du pouvoir n’est autre que celui du chef de famille, personnage majeur de l’antiquité. C’est le parcours d’une intentionnalité qui se renouvelle de génération en génération, la révélation d’un inconscient collectif. Cette stratégie inconsciente – du chef de famille – doit accomplir la nécessité : le développement total du pouvoir apporté par le développement complet du système de la parenté.

Ce chef de famille est à l’intersection de la dynamique descendante et de la dynamique remontante. Il est tout d’abord médiateur entre le tribalisme et la citoyenneté. Il est le passage obligé du pouvoir de la décomposition à celui de la recomposition. L’atomisation du clanisme déplace le pouvoir collectif originel pour en faire le pouvoir personnel de celui qui reprend à son compte une autorité défaillante. Ce nouveau pouvoir se développe selon la croissance de la cité. Il peut apparaître comme démocratique – – l’égalité des chefs de famille – pour glisser du pouvoir personnel… au pouvoir personnel… de la tyrannie d’État.

 

[ le parcours du pouvoir des grandes familles. Le rôle du mariage dynastique]

Il faut reconstituer tout le parcours du pouvoir car ce n’est qu’en sa totalité, dans sa complétude, qu’une famille devient « grande famille », pouvoir d’empire. Ce pouvoir est une affaire de logique. Il ne relève pas d’un coup de force, de l’intrusion d’un corps étranger, de circonstances hasardeuses. La manifestation purement événementielle, politicienne, celle des grands hommes d’État ou de bataille, ne fait que cacher son cheminement logique. Le plus fort est le plus logique. Cet opportunisme logique, si l’on peut dire, peut bien être celui d’une grande famille qui, en raccourci, en contraction, saute bien des séquences (par la victoire par exemple) du développement, mais il est surtout celui de l’enchaînement complet de ces séquences, de toutes les péripéties qui font les grandes dynasties.

Le chef de famille – celui qui fait les grandes familles – récupère donc tout d’abord le processus de décomposition du pouvoir originel (tribalisme clanique). C’est dans une filiation déjà acquise, une dynastie même, que ce chef de famille, de génération en génération, personnalise le système de la parenté. Il reprend et achève l’atomisation du pouvoir en privatisant les trois pouvoirs (clan, classe, caste) qui l’ont constitué. Il les récupère en se faisant le conservateur et même l’ultime instance du religieux et de la prêtrise, de leurs formes sociales, de leurs rites et symboles. Alors, à partir de ces assises, la dynamique montante – celle de l’acquisition d’un autre pouvoir du chef de famille – peut se déployer. Ce chef a fait du mariage l’instrument du pouvoir. Il va permettre la conquête d’un nouveau pouvoir qui permet une autre hiérarchie de classe.

Mais il faut, tout d’abord, faire apparaître le rôle, essentiel mais combien méconnu, de ce mariage. Il est le moyen de la paix civile. À ce moment de l’apogée, qui est aussi la dégénérescence du clanisme et le conflictuel des trois pouvoirs, la guerre civile du Même (de la cité) est une latence qui n’attend que l’occasion de s’actualiser. Le mariage est alors le meilleur moyen de la conciliation des intérêts divergents et du renforcement des intérêts convergents. Le mariage est pacificateur. C’est sa vertu civique. Cette détermination est bien sûr oubliée par ceux qui « critiquent » le mariage.

Mais l’autre rôle du mariage est surdéterminant, encore plus révélateur de la cité antique. Si le chef de famille se fait chef, c’est pour imposer ce qui devient régime matrimonial d’impératif catégorique : l’alliance des familles par le mariage arrangé (plus ou moins imposé à la femme… et au mari !). Ce mariage se répétant de génération en génération, produit les dynasties familiales.

Il achève la mise en place de l’économie politique de la cité antique (celle d’avant l’économie politique). Ce mariage a valeur de marché. Il permet de négocier les valeurs économiques et politiques. C’est que la raison profonde des alliances est d’être des associations de biens comme celle des filiations est d’être accumulation du capital. Le mariage sert de monnaie d’échange. Il tend même à substituer sa valeur à celle de l’échange économique. L’échange n’est plus celui de l’archaïque, de l’équivalence monstrueuse de l’être humain et de la chose matérielle – une femme contre des chèvres ! Il est devenu l’alliance d’un homme de la cité et d’une femme de la cité, contrat social entre personnes qui permet d’accumuler le capital et de le transmettre.

Cette mercantilisation du mariage – liquidation de son caractère sacré – accomplit l’économie politique du Vieux Monde. Un ensemble est acquis : l’accumulation primitive gagnée par l’esclavagisme est « placée » dans le système de la parenté, redistribution qui permet de faire fructifier le capital, de l’accumuler.

Cette économie primitive détermine l’organisation sociale. Les alliances matrimoniales organisent la hiérarchie sociale. Les familles émergentes sont celles qui réalisent au mieux le mode de production esclavagiste, la logique du système. Les autres familles prennent place dans la hiérarchie descendante, résidu clanique, laissées pour compte de la « croissance ».

C’est le chef de famille qui a mission historique d’ordonner ce nouvel ensemble, le passage à l’empire. C’est qu’il dispose des pleins pouvoirs. C’est l’ère de la tyrannie.

 

[  l’ère de la tyrannie ] 

Celle-ci est d’abord familiale. La décomposition du clanisme originel a laissé ce chef de famille dépositaire de son pouvoir. L’atomisation en familles amène le chef de famille, qui ne peut guère se justifier « par le haut », à s’imposer « par le bas », par son autorité sur sa femme et ses enfants. C’est l’origine de la tyrannie domestique, celle qui commande le mariage arrangé. Le cheminement vers l’empire sera le passage de ce despotisme à la tyrannie d’État. Il n’y a pas d’hiatus entre les deux. C’est dans la continuité que s’opère le passage.

La tyrannie est la forme de sociabilité qui se constitue au moment de la guerre civile du Même, celui du passage de la cité à l’empire. Cette guerre est celle des cités entre elles et décomposition maximale de la cité, affrontement maximal de des trois pouvoirs. Alors, l’explosion du pouvoir et son atomisation en grandes familles. Pour résister, le chef de famille, comme sur un champ de bataille, doit mener un combat qui nécessite le commandement autoritaire. Le tyrannique est une nécessité d’ordre historique et dialectique. On ne peut le réduire à un personnage, à un règne, à un caractère. C’est une dimension relationnelle « obligée », comme le mariage « arrangé » qui n’est que le soubassement du tyrannique, un moyen certes essentiel. Mais la forme tyrannique, en son extension et compréhension, se développe bien au-delà de la stratégie maritale. C’est toute la superstructure de la cité antique (au moment de son passage à l’empire) qui s’édifie d’une façon despotique. La hiérarchie de classe, elle-même, se reconstitue selon cet autoritarisme, à partir de la contrainte généralisée du mariage « arrangé ».

Paradoxalement, le tyrannique peut apparaître comme démocratique si on le compare au collectivisme totalitaire du tribalisme clanique. Il se développe selon l’égalitarisme des chefs de famille et dans la liberté, combien relative, de l’entreprise. On peut même dire que ce tyrannique engendre une liberté qui n’avait jamais existé dans la tribu et le clan puisque soumis au totalitarisme des totems. Certes, c’est une liberté à la Créon, qui aménage ses allées du pouvoir dans le tissu même de la socialité du clan et de la cité. C’est un embryon de société civile…, celle que la tyrannie impose !

Alors, clans, parentèles, lignages, classes sociales (embryonnaires), familles, réseaux, deviennent les moyens du pouvoir tyrannique, servent de supports aux alliances de l’ascendance. Après les manipulations familiales de la première décomposition-recomposition, celles de la rupture fondamentale avec le clan et la tribu – celle de la première hiérarchisation de classe – l’atomisation (relative) permet à la tyrannie d’origine domestique de pénétrer au plus intime du tissu social. Après la décomposition du relationnel, une micro-sociabilité permet d’aménager un espace de liberté, celui que la tyrannie utilise comme moyen pour en venir à ses fins ! Cette liberté n’est autre, alors, que celle de l’arrivisme et de l’intrigue, de l’opportunisme généralisé. C’est à partir des fragments de parenté que s’organise la vie publique comme la vie privée. Ils servent de support, de référence, d’acquisition, à la stratégie – inconsciente – du tyrannique. Ils permettent les départs dans la vie, les arrivées, les projets et cadres de vie…

À ce moment, celui de la guerre civile du Même, le tyrannique fonctionne selon une grande liberté d’expression et se généralise comme mode de vie. Quel paradoxe : le tyrannique comme processus de création de la liberté ! La loi d’airain est bien la conquête du pouvoir, mais avec une extraordinaire liberté de moyens (clans, classes, lignages, castes, familles, réseaux, etc.) et alors avec une non moins extraordinaire « créativité » de comportements.

 

[ repenser la relation entre tyrannie et démocratie ]

 

Aussi faut-il repenser la relation entre tyrannie et démocratie.

Elle est toujours pensée comme antagonisme radical. Les deux ordres seraient irréductibles.

Tout au contraire, nous constatons leur engendrement réciproque. Le tyrannique se développe en créant l’espace de la liberté ! Cette dernière n’est que la conséquence de la tyrannie ! Aussi faut-il corriger les termes de la problématique politique. Le tyran n’est que l’émanation d’une société tyrannique ; Il n’est que la ratification finale d’un processus. Ce n’est pas un accident, une prise de pouvoir subversive, empêchant la démocratie. Dans une société tyrannique, le pouvoir ne peut être que celui du tyran lui-même, l’empereur.

La course au pouvoir tyrannique s’organise selon cette loi : c’est le plus tyrannique qui l’emporte, c’est la famille qui a le plus tyrannisé mais qui s’est aussi le plus tyrannisée. Il faut cette double détermination, extérieure et intime. Alors, l’accès au pouvoir personnel, le chef de famille devenant le chef politique, le despotisme familial se réalisant au sommet de l’État. La famille qui sera impériale est la plus « performante », celle qui accomplit à la perfection la logique du parcours : décomposition et recomposition, déclin et ascendance, atomisation et alliances. Cette famille ayant tout vécu en sa maximalité, les mutations comme la continuité dynastique, expérimente le pathos maximal, celui qui devient représentatif, exemplaire, celui de l’accès au pouvoir suprême, personnel. C’est le théâtre qui a exposé cette thématique avec force. Nous voulons la proposer en termes de phénoménologie, comme cheminement dialectique et historique d’une fatalité.

Toute une stratégie maritale permet l’ultime accès au pouvoir personnel, despotique. Elle s’accomplit en deux étapes, celles de l’opportunisme autorisé par la décomposition du système de la parenté.

Le futur tyran – d’État – doit d’abord faire peau neuve. C’est qu’il doit éloigner, écarter…, liquider les supports familiaux qui lui ont permis de devenir chef de famille et d’une grande famille. Il s’agit de ses appartenances de clan, de classe, de caste, de parentèle, de lignage, de réseaux, des modalités de la décomposition du tribalisme clanique. Pour se débarrasser de ces supports, il use de la répudiation, de la mise à l’écart de sa femme, de son éloignement, de son exil. Il se libère ainsi de tout son passé, annulant toute obligation de l’alliance qui, pourtant, l’a porté au pouvoir.

En un second moment, le candidat tyran se remarie. Il s’allie à un nouveau système parental, à une autre grande famille (nous le verrons pour le Roi Marc : à un autre royaume). Il peut ainsi, par ce nouveau pouvoir, tenir en respect le pouvoir répudié. Mais il peut aussi tenir en respect, par le pouvoir déjà acquis, ce nouveau pouvoir. Il crée ainsi un fabuleux espace stratégique. Il est l’émanation de deux pouvoirs qui peuvent disparaître lorsqu’il apparaît comme lieu de synthèse, de dépassement. Ils le doivent, même, pour que cette synthèse se fasse opérationnelle, pour que la grande famille progresse encore dans la nouvelle constitution du pouvoir, pour en venir à la centralisation maximale, celle dont la concentration autorise la toute-puissance de l’empire. À leur place, au fur et à mesure de leur effacement, le candidat tyran met en place son réseau personnel d’alliances secrètes et de promesses alléchantes.

À ce jeu d’éloignement et même de liquidation progressive des alliances (qui pourtant l’ont porté au pouvoir), et de la redistribution de leurs pouvoirs, la famille élargie, du tribalisme clanique se réduit de plus en plus pour n’être plus que la famille mononucléaire, triangulaire : père, mère, fils. C’est le surgissement d’un nouveau pouvoir, celui de l’interdépendance de ses trois composantes, d’un ensemble politique qui n’est autre que la réalisation de la famille, qui se met hors de portée de tous les autres pouvoirs, qui est l’achèvement du système de la parenté originel et commencement de la dynastie d’empire.

Cette famille – elle seule – dispose des trois termes qui constituent le pouvoir d’empire ;

Cette famille se constitue du chef de famille de sa femme –– du fils aîné

Cette famille se constitue du chef de famille – qui apporte tout un système d’accumulation, de concentration du pouvoir -, de sa femme – qui apporte l’alliance suprême, celle qui manquait encore, qui achève l’unification des pouvoirs issus de la tribu et de la cité, alliance qui sera, en sa perfection mythique, celle des royaumes, du Roi Marc et d’Yseultdu fils aîné – qui reprend et achève l’œuvre du père, qui par la répétition, la pérennise.

On peut faire apparaître, alors, l’entropie suprême du Vieux Monde, l’ultime dérive du système de la parenté (celui du tribalisme clanique). C’est une autodestruction, qui peut en venir, même, à la criminalité. L’endogamie se clôt sur elle-même. C’est que la guerre civile du Même est inextinguible, elle se poursuit et se reporte dans la famille « triangulaire », cette condensation du pouvoir dans le plus petit nombre, celui du tripartisme, et dans la plus grande interdépendance. Cette quasi indivision déterminée par la généalogie du pouvoir est encore bien loin du pouvoir absolu, alors rendu possible. Tout un parcours reste à faire. Le pouvoir absolu doit se gagner sur cet autre soi-même qu’est la famille (faite des liens de l’alliance et de ceux de la filiation). Cela peut commencer par une méfiance défensive, a priori, défense de sa part de pouvoir. Elle s’installe, devient surveillance despotique. Elle apparaît alors comme légitime. Le tyrannique, parce que tyrannique, est le règne du soupçon généralisé et légitime. La paranoïa doit se fonder sur le droit familial, domestique. Le tyran prétend défendre la famille ! Son devoir est de prévenir la faute.

 

Mais l’imaginaire de ce tyran est celui du « complot ». C’est un imaginaire objectif, la méfiance défensive s’articulant sur une réalité circonstancielle. La menace est bien réelle, celle des forces extérieures, d’opposition au tyrannique, qui passeraient à l’acte. Mais le pouvoir étant un tripartisme généalogique et une quasi indivision, cette subversion ne peut être réalisable que par l’irresponsabilité, la manipulation, la défaillance, la connivence, la complicité de sa femme ou de son fils. C’est un délire encore objectif. Il ne fait qu’exprimer la réalité. Il est la lucidité même. La pathologie est même d’être trop lucide et de faire, d’une potentialité évidente, une certitude absolue. La paranoïa objective s’installe lorsqu’une virtualité probable est interprétée comme une fatalité.

Toute une dynamique du pouvoir peut alors s’achever par la monstruosité, celle de l’univers familial de  Néron. Le pouvoir est celui du passage à l’acte, de la criminalité, de l’élimination physique, de la destruction de la famille, de soi-même. Le pouvoir tyrannique est une machine à faire le vide. C’est le pouvoir du Même qui s’est vidé de l’Autre… et du Même. Cette mortelle solitude du non-être est l’ultime renfermement paranoïaque, logique et « naturel », la guerre civile se reportant dans la conscience, conscience affolée par la culpabilité et qui trouve, dans l’abus de pouvoir, le moyen de vérifier son impunité.

 

Il est une autre voie de l’extinction du système de la parenté issu du tribalisme clanique, de la fin du renfermement endogamique. C’est l’inceste, celui des plus proches parents, celui du frère et de la sœur (Égypte). L’échange est alors le plus « pur », car pure consanguinité. C’est le dernier rétrécissement de cette peau de chagrin qu’est devenue l’endogamie monogamique. Le couple est celui de l’échange de l’identique, du Même et du Même, la filiation devenant aussi le Même. Le Même est définitivement mort à l’Autre, proclamation tautologique et mortifère.

Dans les deux cas, la réciprocité originelle de l’endogamie et de l’exogamie, du Même et de l’Autre, est totalement effacée, anéantie. À la place de cet échange, son contraire absolu : le pouvoir absolu d’un chef de famille qui devient tyran, empereur, pharaon.

 

Michel Clouscard; 2009