La Cité antique
Endogamie Civique et
Exogamie Familiale :
Seconde entropie

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Ceci est un extrait de « L’Être, la Praxis, le Sujet ». LIVRE IX, première Partie  » Le Corps Social ( Phénoménologie) – La Répetition Entropique. 

Clouscard y déploie ses talents de sociologue et de dialecticien pour comprendre le devenir de la cité antique vers l’impérialisme… fuite en avant. 

S.B. 

2 La Cité antique :

endogamie civique et exogamie familiale. Seconde entropie

La Cité antique, déjà annoncée, dans la continuité de la guerre civile du Même, en son second cycle répétitif, comme intermédiaire entre la tribu et l’empire, est donc au début de la deuxième période de l’entropie. Cette Cité antique assure la transition entre l’économie de subsistance et l’économie… politique (celle qui apporte les fondements économiques de la science économique). Elle quitte l’économie de guerre, sa dynamique du développement, pour en venir au premier développement de l’économie politique. Elle conserve la rupture avec l’ontologie, elle est pure phénoménologie, encore exprimée par les mythes et contenue par le conservatisme des Pénates (Antigone).

Ce qui caractériserait la Cité antique, ce serait d’être la Cité heureuse, le haut lieu de la civilisation (Athènes, Rome) ; Le tragique phénoménologique de la chute ontologique lui est épargné et elle se développe dans la plénitude synthétique. Elle est déjà totale phénoménologie par la synthèse historique de ses deux composantes : tribalisme clanique et classe sociale. Elle est mixité, complémentarité ; harmonie car recomposition de l’ontologie sociale selon ces deux enracinements historiques. Déjà, c’est la phénoménologie qui produit l’être.

Le secret de cette re-composition sociale de « la cité heureuse » n’est autre que la bonne résolution de la problématique alors proposée par l’économie politique, plus précisément par ce qui est alors l’énigme économique, le secret à atteindre, le commencement à dévoiler.

La Cité antique est la première résolution de la problématique des « bouches à nourrir ». C’est la clé de l’urbanité, de la civilisation qui succède au tribalisme clanique, culture « naturelle », « rurale ». En sa perfection ontologique, l’échange parfait du tribalisme endogamique et de l’exogamie clanique doit proposer – nous l’avons déjà constaté [ première entropie ] – un équilibre « spontané » entre la production et la reproduction, la division du travail et le système de la parenté, l’économie de subsistance et la régulation des naissances.

La cité antique permet d’en finir avec cette mécanisation ontologique. Elle accède à la première économie politique, urbaine. C’est que tout un collectif n’est plus directement producteur de la subsistance : alors, comment peut-il s’approvisionner ? Et surtout : comment garantir cette consommation ? Comment fonder un ordre social sur ce paradoxe historique : le consommateur n’est plus le producteur.

Certes, l’économie de guerre est créative de la transition de l’économie de subsistance à l’économie du premier développement économique. La guerre pacificatrice… et exterminatrice a comme effet de mettre en place les deux conditions nécessaires à la production : la force productive – le vaincu devient l’esclave – et le moyen de production – le territoire occupé devient sol exploitable.

Il faut alors créer l’ordre social qui assure le pouvoir de la ville sur la campagne, du centre sur la périphérie, de la superstructure sur l’infrastructure, du citoyen sur l’ilote

C’est bien le système de la parenté du tribalisme clanique qui est à l’origine de ce pouvoir. Mais il devra composer avec le développement. C’est apparaît la population de la première exploitation industrielle et commerciale. Celle-ci est certes embryonnaire, mais déjà elle est accession à une première production de série, à un artisanat de l’outillage et même des biens de confort… et du luxe. La population des « services » se développe aussi, devenue nécessaire à la gestion fonctionnelle et relationnelle de l’ensemble, celui de la première mise en relation de l’économie agraire à l’économie urbaine. Toutes ces différentiations tendent à une stratification et une hiérarchisation de classes embryonnaires. Celles-ci doivent s’articuler sur le système de la parenté originel, celui du tribalisme clanique. Il en résulte une autre relation de l’endogamie et de l’exogamie. L’endogamie tribale s’exerce, maintenant, sur un territoire qu’elle a annexé, celui de la Cité et de sa campagne environnante. Aussi doit-elle se reproduire en élargissant son endogamie aux limites de la Cité antique. C’est l’endogamie-civique. Dans l’espace social ainsi créé, il y aura reconduction de l’exogamie clanique qui, alors, doit composer avec les éléments de la stratification et hiérarchisation de classes, alliances qui créent des familles, de grandes familles. C’est l’exogamie familiale, synthèse de la stratégie clanique et de la société de classes embryonnaire.

 

Une certaine démocratisation – la vie du forum – est rendue possible par cette mixité (de classe et de clan). Mais il faut bien constater qu’elle favorise aussi la hiérarchisation du pouvoir : elle permet à certains d’être favorisés, de jouer à la fois de la classe et du clan, à d’autres d’être défavorisés, par la classe et par le clan. Quoi qu’il en soit, ce système de mixité permet le plus bel échange urbain, l’équilibre « spontané », de réciprocité, du Même et de l’Autre, l’échange des contraires dans le Même. C’est la civilisation rendue possible par la Cité antique.

Alors, le système de la parenté originel – l’échange clanique dans l’exogamie tribale – n’est déjà plus qu’un élément, certes encore nécessaire, de l’ensemble phénoménologique. Cette mesure de l’entropie est déjà, en son principe, emportée par l’entropie. Sa dégradation ne fait que témoigner du progrès de l’Autre en son intégration dans le Même, dans un système dont le répétitif s’épure de plus en plus, qui se vide de sa substance, et qui ne conserve qu’un élément superstructural qui s’isole et se falsifie de plus en plus : la dynastie familiale, le lignage.

L’empire ne sera que l’expression d’un développement impossible qui ne fait que développer la Cité-empire selon les ultimes données de la répétition entropique. Celle-ci atteint sa perfection avec le plein développement autorisé par le mode de production esclavagiste. La répétition entropique accède à ce paradoxe : son ultime réalisation est la maximale réalisation de l’empire.

Son interprétation doit savoir concilier l’archaïsme et le « modernisme », le mélange du répétitif le plus mécanisé et de l’innovation mondialiste. Mais ce qui nous importe, avant tout, c’est d’établir l’achèvement de la répétition entropique, la fin du Vieux Monde selon les modalités mêmes du développement de l’empire.

L’empire, en effet, se propose, formellement, a priori, selon trois configurations dialectiques : thèse, antithèse, synthèse. Il y a, dans cette systématique, le développement maximal et le minimal, par excès et par défaut, du trop plein et du trop vide. La synthèse est alors le développement intermédiaire, qui écarte les extrêmes, qui assure le devenir, qui permet le passage au mode de production féodal, la fin de l’esclavagisme, la seule solution de la problématique des empires.

Le maximal et le minimal sont les deux configurations qui, paradoxalement, aboutissent à l’impasse, bloquent, figent le développement en interdisant toute continuité et transformation. C’est que le même pouvoir absolu, centralisé qui, nous le verrons, est l’ultime expression, réification et condensation du système de la parenté originel – en un lignage ou dynastie qui peuvent même se faire incestueux – tantôt règne sur le trop plein et tantôt ne règne que sur le vide, l’espace vide.

Le développement maximal pourrait être illustré par l’empire chinois et l’empire égyptien. Il est centralisé, dirigiste. C’est l’empereur ou le pharaon, la capitale, la ville (dans la ville, le palais impérial) qui décident sans aucun contrôle de la périphérie, de la campagne, de la production.

Une bureaucratie implacable permet d’imposer ce centralisme oligarchique. La production et la consommation sont organisées selon un rituel intangible. C’est le triomphe du répétitif, l’espace et le temps devenant les catégories d’expression de cette socialité. Ce répétitif se fait même mécaniciste. La caste bureaucratique doit y veiller, la moindre innovation pouvant – théorie des dominos – la remettre en question.

Paradoxe de ce développement économique : il est, lui aussi, condamné à la répétition, mais celle du développement maximal ! La perfection du développement, sa plénitude, est aussi l’impossibilité d’une autre économie, à cause même de sa plénitude.

Cela donne une société close, de la maximale territorialité, d’exclusion radicale de l’Autre qui ne peut être que Barbare, menace aux frontières et se fermant sur lui-même comme le pouvoir central se réduit à l’inceste, à l’ultra-conservatisme – Égypte.

Le développement minimal, tout au contraire, est celui d’un empire qui n’est que friche infrastructurale et superstructurale. Entre les deux pôles de la territorialité occupée – la métropole et les tribus – il n’y a rien ou presque rien. Entre le centre et la périphérie, c’est l’absence de médiation, de corps intermédiaire, administratif. De même, centre la production de subsistance et la production d’approvisionnement de la métropole, il n’y a pas de modalité productive intermédiaire. Plus que jamais, c’est la ville, le centre, le superstructural, qui décident du mode de production. Cet Empire, colosse aux pieds d’argile, est une forme vide.

Aussi, les empires se succèdent-ils et s’écroulent-ils comme des châteaux de cartes. C’est qu’ils sont des conquêtes ingérables. La guerre exterminatrice et esclavagiste, certes, permet la soumission, impose la terreur. Mais elle ne dure que le temps de l’occupation militaire.

C’est seulement la configuration intermédiaire, entre le trop plein et le vide, la périphérie et le centre qui peut permettre d’en finir avec cette double impasse du développement, avec l’ordre du répétitif. Seul l’Empire romain saura proposer la voie intermédiaire, les conditions du dépassement des contraires, de la terreur bureaucratique ou de la guerre permanente. Si l’Empire romain est la solution de la problématique, c’est qu’il apporte la médiation logique, politique, économique, humaine, qui manquait aux empires du trop plein et du trop vide.

Note sur le conditionnement géopolitique.

Certes, encore une fois, le conditionnement géopolitique doit intervenir : le climat tempéré serait le lieu du développement « naturel » de l’économie. Mais, comme nous l’avons déjà précisé, la nécessité logique s’articule dialectiquement sur cette géopolitique. Le climat tempéré n’est alors que le moyen de réaliser un moment décisif de la logique. Il n’intervient qu’à ce moment logique, il n’est, en définitive, qu’un outil de cette logique, un moyen de production.

Certes, lui aussi est conquête, rapine, accumulation primitive à l’échelle mondiale. L’occupation militaire est à l’origine de cet empire et reste présente au développement. Mais il n’y a plus l’hiatus fatal entre le pouvoir central et le développement local, fatalité alors de l’entropique. C’est qu’un double système de médiations a été mis en place : administratif (les gouverneurs) et religieux (les évêques). Ce système est très hiérarchisé, assurant la gestion à tous les niveaux et sans se réifier en bureaucratie formelle, l’autonomie économique des régions conquises étant respectée et même assistée, développée.

Une très longue durée historique sera celle de la montée en puissance de ce corps intermédiaire, superstructural. C’est la « paix romaine ».