De l’Être au Tribalisme Clanique
– La Conquête de l’Esclave :
Première entropie

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1 De l’être au tribalisme clanique

– Première entropie :

La conquête de l’esclave

S’il est vrai que les données économiques et technologiques ne sont pas encore suffisantes pour autoriser un autre mode de production, elles se font de plus en plus constitutives des infrastructures sociales (Ce mode de production, nous le verrons, sera créé de toutes pièces, à partir de la décomposition de l’empire romain, pour accéder à la paradoxale mutation spirituelle du Moyen Âge, la négation du Vieux Monde) …puis sa décomposition.
Ce développement doit être désigné comme le « paradoxal ». Le pouvoir « créateur » de la guerre caractérise le Vieux Monde. Elle défait le monde et le refait. Elle pose la problématique et la résout. Elle traduit à la fois le répétitif et l’entropique. Il faut bien reconnaître ce pouvoir démiurgique du Vieux Monde.

Le pouvoir de création de la guerre permet de défaire l’ontologique, le pur répétitif, et de créer et reproduire le mode de production esclavagiste. L’entropique est lui aussi révélé par l’économie de guerre selon les trois cycles que nous avons reconstitués. Répétition et entropie constituent la pure logique de la guerre, surdéterminante de toutes les manifestations « du progrès » et paradoxale, puisqu’elle apparaît comme… « pacificatrice ».

Le commencement de cette phénoménologie est l’acte social par lequel l’être se défait, la rupture de l’être avec l’être : l’engendrement réciproque, de l’endogamique et de l’exogamique, devient disjonction. L’Autre, la relation à l’Autre est alors rejet, antagonisme, conflit.
Cette reconstitution du mouvement fondamental de l’être, lorsqu’il se défait en historicisation, permet de faire apparaître les grandes lois de la socialité et de la sociabilité ; Il faut penser l’échange comme un ensemble dialectique.

C’est bien la perfection originelle qui condamne l’être à l’entropie. La relation à l’Autre (le relationnel), en son origine, il faut en convenir, est réciprocité heureuse, complétude, engendrement réciproque de l’exogamie et de l’endogamie.

Alors se développe la monade tribale, monde clos, « sans porte ni fenêtres ». Cette monade est, par définition, radicale exclusion de l’autre tribu. L’endogamie n’est plus le moyen de la réciprocité, mais celui de l’exclusion. Le statut de l’endogamie (tribale) est fondamentalement contradictoire. Son rôle est décisif. Il est à la fois moyen d’inclusion de l’Autre dans le Même (exogamie clanique) et exclusion de l’Autre par le Même (de tribu à tribu). Cette ambiguïté du relationnel se constitue et se reproduit avant toute psychologisation. Celle-ci, si on la fait intervenir, doit être proposée selon cette ambiguïté constitutive du relationnel.

Nous tenons là les conditions d’un conflictuel qui, lorsqu’il se développera jusqu’au bout de sa logique, ne peut qu’en venir à la guerre.
C’est que la monadologie tribale est déjà, en son principe, pluralisme de l’être : les tribus. L’Être se redistribue, se manifeste en étants. Le Même est l’Autre ! Ce scandale logique est le principe du conflit ; Car, alors, pourquoi les étants ne fusionnent pas, pour se confondre dans le Même ?

C’est qu’ils sont différents. À partir du Même, se développe la singularité de chaque étant. Celle-ci repose sur des particularités climatiques, géo-politiques, de situation stratégique, etc. Mais, au-delà de ce circonstanciel, la singularité se fait irréductible par le système des totems et des tabous spécifiques à chaque tribu. Plus la menace de l’Autre (tribu) se manifeste, et plus ce système se réifie.
La monade tribale est bien un scandale logique : le Même est différent ! Autant de Mêmes, autant de singularités ! Le vertige logique et ontologique ne se traduit pas en école philosophique, mais en résolution guerrière.

C’est que chaque tribu est doublement menacée par l’autre tribu, menacée par un Autre qui est devenu totalement différent, porteur de la trahison intime du Même, et porteur du résultat maléfique de cette trahison. L’Autre devient l’ennemi, celui qui met en cause l’existence même de la tribu.

C’est la situation de la guerre civile du Même, de ce qu’il ne peut que devenir. Il ne peut y avoir conflit qu’à partir du Même, de l’identique, du lieu commun, de l’enjeu commun : le tribalisme. Alors, les différences deviennent des concurrences. Chaque singularité se développe en tant que négation du Même originel et en tant que négation de l’autre singularité.

Cette situation condamne le tribalisme à une réification totale : chaque tribu, pour persévérer en son être, renforce sa singularité et, par conséquent, son opposition à l’autre tribu. L’ultra-conservatisme de l’exogamie clanique est le corollaire de cette transmutation de l’Autre en ennemi, en principe de négation. L’exogamie devenue conflit est la cause de l’étonnante pérennité du clanisme, d’une entropie qui conservera intact cet échange originel.

La Cité antique est la solution de la problématique posée par le tribalisme (et le second moment de la répétition entropique). La situation de guerre civile généralisée ne peut qu’en venir à la guerre hégémonique, totale, exterministe. La Cité antique résulte de l’annexion ou de l’élimination radicale des autres tribus. C’est le triomphe du tribalisme sur le tribalisme, d’une tribu sur les autres tribus. Alors, la mesure proposée – le système de la parenté, celui de l’endogamie tribale et de l’exogamie clanique – connaît un avatar essentiel, une restriction fondamentale. Si répétition il y a, elle doit composer avec le surgissement d’un autre système relationnel. Autrement dit, le principe répétitif doit tenir compte du développement, les deux termes se combinant même en complémentarité.

Mais tout cela « grâce » à la guerre ! le développement, alors, ne peut être que la guerre, celui de l’économie de la guerre. Celle-ci est à la fois expression et règlement de la situation tribale – de son impasse conflictuelle – et « accession »… au mode de production esclavagiste ! La problématique du tribalisme trouve sa « solution définitive ». Le conflictuel « métaphysique », la guerre des étants, issu de la chute de l’être, accède à sa résolution économico-politique. La mise en forme tribale se continue en problématique économique. La situation existentielle devient l’intentionnalité sur laquelle peuvent se greffer, se développer, les premiers éléments de l’économie politique.

Nous proposons là l’origine de la guerre, sa raison d’être. Elle est la rencontre et la confusion de deux causalités originellement étrangères : d’une part, l’intentionnalité belliqueuse, issue du conflit inhérent à la division tribale, et, d’autre part, « le projet économique », celui du développement sans appareil économique médiateur. La guerre est le principe de ce développement en tant qu’expression de l’impuissance… économique, échangiste, de la tribu. Elle traduit un manque, la grande absence de la médiation. Elle permet ainsi d’éterniser le répétitif tout en accomplissant une mutation relative, interne, entropique.

Celle-ci apparaît déjà comme une structure, un système qui fera l’essence même de la féodalité, sa double signification, double conséquence de la guerre. Au vainqueur est dévolue la terre à exploiter : le colon, c’est-à-dire le vieux soldat qui reçoit comme récompense de sa bravoure une fixation à domicile, le droit d’exploiter le vaincu, l’esclave.

La main-d’œuvre devenue nécessaire, appartient au sol, se fait moyen de l’exploiter. Au delà des déterminations originelles de la tribu, se crée un mode de production qui est une double exploitation de la terre et de l’homme.

La guerre crée l’économie de guerre. Elle détermine les fondements de l’économie politique… d’avant l’économie politique ! Elle joue le rôle d’un mode de production… sans production.

Cette économie est un aboutissement. Elle achève tout un parcours. Celui-ci commence par la guerre civile des tribus pour en venir à la guerre hégémonique qui s’achève par le triomphe d’une tribu sur les autres tribus : l’origine de la Cité antique.

Pour que l’économie politique accède à sa propre nature, à son autonomie catégorielle, il faut un conditionnement phénoménologique qui apporte les conditions d’antériorité, de mise en place historique. Cette économie ne peut fonctionner que si l’histoire propose le conditionnement logique de sa naissance.

Il faut un vainqueur et un vaincu, puisque c’est la loi même de la guerre ; Pour que le vaincu se transforme en moyen de production, en outil de travail et le vainqueur en gérant et surveillant.

Alors peut apparaître et se développer la vie domestique (antichambre de la vie privée) grâce à l’esclavage domestique, à l’affranchi (qui devient libre comme salaire de son travail spécialisé, ainsi le précepteur).

L’esclavage est aussi nécessaire aux grands travaux et à l’élémentaire production de série (des outils de travaux). La féodalité sera l’exploitation de cette situation… du progrès apparu par l’exploitation de l’homme.

Il faudrait reprendre les fondements de l’ethnophilosophie et même de l’ethnologie, leurs entités constructivistes (primitif, sauvage, barbare, civilisé) pour les dialectiser en fonction de l’impossible économie politique. Il faudrait « corriger » aussi l’implicite idéologie idéaliste et même manichéenne qui est sous-jacente à cette terminologie : celle de l’affrontement du pur et de l’impur, de l’originel et de l’historicité, de l’innocence et de la perversion. Le mal, alors, n’est pas originel, il vient d’ailleurs !

La logique de l’entropie, révèle, au contraire, que le mal est dans le Même, originel. Le barbare naît du conflictuel constitué par le clonage tribal. La dialectique du barbare et du civilisé est, en particulier, totalement manipulée et même faussée, alors qu’elle se révèle moteur de l’histoire, principe du développement paradoxal (ignoré des spécialistes) du Vieux Monde, de la répétition entropique, de ses trois grandes périodes.
La guerre civile du Même est le cycle répétitif qui cache la dialectique du développement. Celle-ci est « barbarie pacificatrice ». Elle a le pouvoir d’engendrer les modes d’existence urbanistiques, infra structuraux, dont l’organisation fonctionnelle et relationnelle tend à se substituer aux coutumes tribales : la Cité antique et l’empire.

Ce développement se fait selon les trois grands cycles. C’est d’abord le tribal, première atomisation sociale. Du jeu des ressemblances et différences, naît la guerre civile du Même. Celle-ci devient la guerre hégémonique qui permet à une tribu d’accéder au pouvoir absolu. C’est l’unification de la Cité antique… et la pacification.

Du développement et de la concurrence des cités antiques naît et renaît la guerre civile du Même. Celle-ci devient la guerre hégémonique qui permet à une cité d’accéder au pouvoir absolu. C’est l’unification de l’Empire… et la pacification.

Alors se révèle un autre pouvoir organisationnel et souterrain du Vieux Monde, pouvoir démiurgique, qui consiste à intégrer, absorber et surdéterminer toutes les données techniques et économiques qui apparaissent et s’accumulent dans le champ historique.

Ces données interviennent, tout d’abord, empiriquement et partiellement, dans la logique de la guerre. Ce sont elles qui, en dernière instance, font la différence, la suprématie d’une tribu, d’une Cité antique, d’un empire. L’économie de guerre est certes répétitive, mais selon une progressive succession des cycles qui n’est autre que la manifestation et l’ordonnance du « progrès ». Un sens est déjà sous-jacent au devenir du Vieux Monde, qui donne sens au répétitif, mais qui doit encore se soumettre aux déterminations du mode de production esclavagiste.
Ce sens – du non-sens du répétitif – a même le pouvoir d’engendrer la réalité sociale, d’objectiver le développement technologique et économique. Le relationnel et le fonctionnel se formalisent et se codifient selon des formes urbanistiques : la Cité antique et l’empire.
La phénoménologie du Vieux Monde se dispose alors selon deux grandes périodes : celle de la chute ontologique dans l’historicité, le pur parcours de la répétition entropique dans le mode de production esclavagiste et celle où ce répétitif a le pouvoir d’intégrer et de surdéterminer le progrès, en des lieux synthétiques, urbanistiques.

Le système de la parenté en tant que mesure de la répétition entropique et reconstitution de la totalité de son parcours, témoigne aussi de ces deux grandes périodes.

Il est le lieu démonstratif par excellence, celui de l’engendrement du relationnel, de la dialectique de l’endogamie et de l’exogamie, du Même et de l’Autre. En sa première période, il est le lieu de rupture avec l’être, chute ontologique mais acquisition du pouvoir de répéter. Ce système de la parenté, d’engendrement réciproque de l’endogamie et de l’exogamie, devient la disjonction qui est à la fois « péché ontologique » et pouvoir de création. Car il ne faut pas penser la chute de l’être comme on pense le péché originel. À la place de la chute irrémédiable qui ne peut mettre qu’en état de péché, apparaît la distorsion originelle, « la dispute » de la créativité historique. C’est en ce sens qu’il faut entendre la situation ontologique et sa chute. Certes, celle-ci a valeur symbolique de commencement, de fiction gnoséologique. Mais aussi et surtout, elle signifie la sortie effective du cocon ontologique, de l’immobilité de l’être. C’est le mouvement social qui apparaît, en tant que création du tribal, en tant que contradiction qui autorise la dynamique sociale, les spatio-temporalités de la tribu.

On peut même penser que l’entropie est créatrice et qu’elle est un pouvoir élémentaire de synthèse, ce qui donne la seconde période, celle de la Cité antique et de l’empire. C’est qu’alors, l’entropie apparaît comme un manque, une absence, qui ne peuvent plus être comblées et qui jouent le rôle de « structure d’accueil » des éléments nouveaux de la technologie et de l’économie.

Ces éléments, d’abord de substitution, de juxtaposition, sont intégrés selon de nouvelles pratiques fonctionnelles et relationnelles et tendent à se raccorder en de nouveaux ensembles organiques, urbanistiques. Mais cet élargissement du champ pratique a comme corollaire le resserrement du pouvoir politique qui en vient à un « noyautage ». Il faut que ce qui a été accordé dans le développement économique et politique soit rattrapé, compensé ailleurs et selon l’instance sociale qui peut se prêter à ce rôle : le système de la parenté.

Après cette mise au point sur les deux grandes périodes de l’entropie et sur la dialectique de l’endogamie et de l’exogamie, nous pouvons reconstituer la phénoménologie de cette seconde grande période : celle de la Cité antique et de l’empire.

 

Michel Clouscard.