Groupe Social et Mondain
Sociologie Historique
“Épistémologie du Code”
(1971)

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Ceci est un extrait de l’article ” Groupe ”  par   Denis Saint-Amand (FNRS – Université de Liège) dans le site  ressources.socius.info   

Voici encore des repères théoriques pour comprendre l’émergence de l’analyse des productions des différents groupes sociaux dans  “L’Être et le Code” après Lukacs ( Théorie du Roman), Gurvitch ( Traité de Sociologie ) et   Goldmann (Sociologie du Roman). 

L’analyse du “mondain”  

S.B.


 

Selon Georges Gurvitch, « Le groupe est une unité collective réelle, mais partielle, directement observable et fondée sur des attitudes collectives continues et actives, ayant une œuvre commune à accomplir, unité d’attitudes, d’œuvres et de conduites qui constitue un cadre social structurable, tendant vers une cohésion relative des manifestations de la sociabilité » (Gurvitch, 1958, p. 187).

Gurvitch retient quinze critères distinctifs  –  le contenu, l’envergure, la durée, le rythme, la mesure de dispersion, le fondement de formation, le mode d’accès, le degré d’extériorisation, les fonctions, l’ orientation, le mode de pénétration par la société globale, le degré de compatibilité entre les groupements, le mode de contrainte, le principe régissant l’organisation, le degré d’unité  et aboutit à une distinction entre quarante-neuf types de groupements. ( voir Traité de sociologie ) 

Si la largesse de cette catégorisation tend à la desservir, les critères proposés constituent généralement des prises permettant d’objectiver la variété des phénomènes collectifs. La tentation typologique s’observe chez de nombreux spécialistes du sujet : dans La dynamique des groupes restreints (2007), Didier Anzieu et Jacques-Yves Martin, distinguent cinq grands types de groupes, de la foule (rassemblant un grand nombre d’individus qui n’ont pas décidé d’être là, ensemble, au même moment) au groupe restreint (ou primaire, impliquant que les individus ont une perception individualisée de la présence de l’autre, et cherchent à se rassembler), selon un degré croissant de conscience de l’être-groupe, d’importance du projet commun et de structuration interne.

Ces groupes restreints sont les plus susceptibles de faire naître, entre les membres qui les composent, des relations affectives privilégiées et des logiques communes fondées sur le principe de solidarité. Ces relations et principes régulateurs varient naturellement d’un groupe à l’autre, mais ils sont parfois appelés à se modifier et à évoluer au cœur d’un même ensemble.

La théorie marxiste, de Lukács à Goldmann, a volontiers fait usage de la notion de groupe dans son acception la plus large. Le groupe, ici, est moins un rassemblement concret dont les membres ont conscience, qu’une fédération plus abstraite formalisée par le chercheur.

 

 

 

 

 

 

Goldmann, dans Le Dieu caché (1955) et Pour une sociologie du roman (1964) interroge la façon dont l’œuvre, à travers le message délivré par l’auteur, dit en réalité les intérêts du groupe social de l’auteur.

Son idée maîtresse est que ni l’œuvre ni l’individu qui l’assume ne peuvent être tenus pour autonomes : l’œuvre est le produit d’un ensemble plus large qui la dépasse et l’auteur n’est qu’un individu médiateur entre celui-ci et celle-là (l’œuvre de Racine, à ce titre, serait celle d’un porte-parole du Jansénisme, d’une manière d’être collectif mettant en circulation la vision du monde d’un mouvement idéologique et du groupe social – la noblesse de robe – auquel il appartient). 

La sociologie de la littérature a resserré la focale sur la question des groupes littéraires, dont Sainte-Beuve avait déjà perçu l’importance : par groupe, il entendait « non pas l’assemblage fortuit et artificiel de gens d’esprit qui se concertent dans un but, mais l’association naturelle et comme spontanée de jeunes esprits et de jeunes talents, non pas précisément semblables et de la même famille, mais de la même volée et du même printemps, éclos sous le même astre, et qui se sentent nés, avec des variations de goût et de vocation, pour une œuvre commune » (Sainte-Beuve, 1862).

Le critique souligne ici la dimension collective de l’entreprise littéraire qui caractérise le xixe siècle, en tension avec la figure singulière et romantique de l’écrivain-génie. Chez Pierre Bourdieu (1992) et chez Jacques Dubois (2005), les groupes sont considérés comme des instances favorisant l’émergence, la socialisation et les premières prises de position des écrivains. Le groupe littéraire est généralement constitué d’une assemblée spécifique rassemblée autour d’un idéal strictement défini (à la fois sur les plans esthétique et idéologique) et, la plupart du temps, d’un leader ; il se révèle un espace ouvert à l’échange et à l’expérimentation.

De ce groupe peut naître un véritable mouvement, qui s’étend à plus large échelle, en prolongeant, appliquant et diffusant les visées du noyau initial. Le phénomène est saillant durant la période moderne, que l’on peut étendre du romantisme aux dernières avant-gardes (Tel Quel, TXT), et s’observe en particulier au long du xixe siècle à travers la configuration du cénacle (Glinoer & Laisney, 2013).

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Extrait de l’article ” Réel, référence au ” d’ Anna Arzoumanov (Université Paris-Sorbonne)

 

“Chez les premiers sociologues du littéraire d’inspiration marxiste, comme Georges Lukács, la littérature est étudiée comme reflet d’une réalité sociale objective, existant en dehors des textes : chaque genre figure ainsi les contradictions du monde réel et c’est même sa capacité à les refléter qui est érigée en critère esthétique.

Son héritier direct, Lucien Goldmann, enregistre les avancées du structuralisme et envisage cette question comme une homologie de structures. Il voit en effet dans l’histoire du roman un reflet du développement du capitalisme : chaque période correspondrait ainsi à une inflexion nouvelle dans la « relation quotidienne des hommes avec les biens en général, et par extension, des hommes avec les autres hommes, dans une société productrice pour le marché » (Goldmann, p. 36).

 

Bibliographie : 

 

Clouscard (Michel) ” L’Être et le Code – Procès de Production d’un Ensemble Pré-Capitaliste“, Paris, 1971. 

Gurvitch (Georges) (dir.), Traité de sociologie, t. 1, Paris, PUF, 1958.

Lukacs ( Georg), La Théorie du roman, (ré-éd. Denoël, 1968 ; Gallimard, 1989)

Goldmann (Lucien) Le dieu caché ; étude sur la vision tragique dans les Pensées de Pascal et dans le théâtre de Racine, Paris, Gallimard, 1955