Commentaire du livre 3
“L’Être, la Praxis, le Sujet”
“L’antéprédicatif et le procès de production”
– 1ère partie

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Commentaire

du Livre III

Préambule

Il est bien sûr compréhensible de devoir contourner la difficulté du discours sur l’antéprédicatif comme moment de la phylogenèse pour débuter l’étude analytique.

Ainsi, on parviendra à travailler d’abord la distinction entre « l’homme originel » et « l’homme naturel » comme une première étape pour la compréhension du livre III.  Mais, ce faisant, si on ne revient pas sur la première partie du livre III, on rate une part fondamentale de la production conceptuelle et terminologique de Clouscard, production fondamentale pour l’intelligibilité du reste de l’oeuvre. C’est une perte analytique objective. Et d’autre part, on renonce à étudier l’articulation très riche et très profonde entre les livres. 

Je vais donc suivre l’organisation du livre III.

 

Et je vais longuement montrer que « l’antéprédicatif » et le « procès de production » s’opposent en première analyse, alors qu’en réalité Clouscard construit le premier moment de la dialectique de l’être, de la praxis et du sujet à partir d’un moment dialectique de cette relation, à savoir « l’être la praxis et l’antéprédicatif ».

L’antéprédicatif comme moment dialectique résoud les contradictions et les illusions idéologiques du néo-kantisme car il est alors dépassé au cours de la phylogenèse.

Ainsi, l’antéprédicatif est constitutif non seulement des problématiques du passage de la « logique de l’être » à la « phénoménologie du genre », mais également la source de la production terminologique nécessaire à l’intelligence de l’oeuvre, avec notamment le concept de l’opposition entre les « filiations ontologiques » et les « filiations oedipiennes ».

On voit mal comment situer, apprécier et comprendre le dialogue critique de Clouscard et de Lévi-Strauss si on n’apprécie pas comment l’auteur de la donation de sens par le « système de la parenté », donation de sens par l’antéprédicatif et les « filiations oedipiennes » est confronté au premier moment de la dialectique de l’être, la praxis, le sujet. Dans ce moment, les contenus des « filiations ontologiques » vont travailler les « filiations oedipiennes ». Ainsi, ce moment du discours s’avère indispensable pour l’intelligibilité du discours sur « l’Oedipe de la praxis »

C’est pourquoi je vais tenter d’apporter la preuve et surtout la compréhension que la production de la distinction entre « l’homme originel » et « l’homme naturel » ne peut suffire, ni se comprendre pleinement sans avoir travaillé le dépassement dialectique de l’opposition logique première entre l’antéprédicatif et le procès de production.

Et j’espère éclairer la signification de la production terminologique et conceptuelle de l’oeuvre. Et permettre d’arriver à la compréhension de l’ensemble des livres sans manquer des problématiques, des thématiques et des concepts. 

Au cours de mon commentaire, je préciserai les déterminations du concept d’antéprédicatif chez Clouscard comme on précise une « notation » en mathématiques ( mon domaine de formation ) Je répondrai aux doutes quant à l’apport et l’usage parfois d’une terminologie connexe pour faire comprendre l’acception du terme « anteprédicatif » dans le livre III.

S.B. Mars 2017.

 

PLAN DU COMMENTAIRE : 

( parte 1 ) 

1 ) le titre : l’antéprédicatif et le procès de production.

.a ) dépassement de la première contradiction apparente 

.b ) l’opposition entre les termes « antéprédicatif » et « procès de production » est la problématique de cette dialectique.

c ) apparté méthodologique sur la définition en compréhension d’un concept et l’exposition de ses déterminations lors d’un commentaire :

     le paradoxe des déterminations implicites dans l’exercice analytique du commentaire philosophique. 

d ) L’antéprédicatif de Husserl à Merleau Ponty, de Merleau Ponty à Clouscard : le corps-sujet, principe anthropologique. 

 

2 ) L’antéprédicatif entre l’être et la praxis.

.a ) quand l’antéprédicatif précède la subjectivité.

.b ) de l’instinct de Bergson à la dialectique de l’être, la praxis, l’antéprédicatif de Clouscard.

( partie 2  – en cours d’écriture ) 

 

3 ) les filiations ontologiques et les filiations œdipiennes : ontologie sociale et anthropologie. 

 

4 ) de l’homme originel à l’homme naturel  : une distinction qui répond à “Tristes Tropiques” de Lévi-Strauss.

 

5 ) les acquis épistémologiques du livre III. 

 

 

1 ) le titre : l’antéprédicatif et le procès de production.

Avant de débuter l’analyse de la distinction entre l’homme originel et l’homme naturel, il faut traiter la relation que Clouscard apporte d’abord pour lier l’antéprédicatif et le procès de production.

C’est dans le titre même que les choses les plus importantes sont souvent établies et résumées chez Clouscard. 

.a ) dépassement de la première contradiction apparente :

l’utilisation de l’antéprédicatif par Clouscard n’est-elle pas contradictoire avec sa critique de la donation de sens par l’antéprédicatif ? Comment s’y retrouver ?

En effet, si les lecteurs attentifs de Clouscard ont retenu que Clouscard critique, dans la philosophie du néo-kantisme qu’il axiomatise, la « donation de sens par l’antéprédicatif », ( et dans l’Être et le Code, introduction et dans « De la modernité : rousseau et sartre », passages sur Lévi-Strauss ) n’est-il pas contradictoire alors que l’antéprédicatif soit un moment de la dialectique de l’être, la praxis, le sujet ? Par quelles opérations analytiques de compréhension peut-on avoir la certitude qu’on va dépasser cette contradiction – de lecture – apparente ?

Si le lecteur veut bien admettre la possibilité que la contradiction n’est qu’apparente, alors, comment comprendre l’enjeu théorique de cette intégration de l’antéprédicatif comme moment de la phylogenèse ? Existe-t-il un lien entre l’antéprédicatif comme moment originel, l’usage par Clouscard du terme d’ « homme originel » et la notion de « temps substance » déjà définie dans le livre II  ?

Bien évidemment, pour répondre à ces questions et énoncer la thèse de lecture tout d’abord en des termes généraux et abstrait, Clouscard opère l’intégration du moment de l’antéprédicatif par la logique dialectique – de type hégélienne – qui innerve l’approche marxiste véritable 2 – et justement celle de Clouscard. C’est à dire qu’il existe un devenir dialectique qui part des données d’un moment, d’une étape (pré)historique et qui aboutit à la négation relative des données initiales.

.b ) l’opposition entre les termes « antéprédicatif » et « procès de production » est la problématique de cette dialectique.

Alors précisons le dépassement de la contradiction du titre : «  l’antéprédicatif et le procès de production » Et travaillons la difficulté. Et pour cela définissons progressivement le premier terme.

Dans la logique du concret, (1974) Riochet résumé l’enjeu ; « L’antéprédicatif est un concept opérationnel fondamental sur lequel repose en grande partie l’épistémologie structuraliste. L’antéprédicatif est ce par quoi le sujet ou l’objet du champ du connaître ou du vécu reçoit un sens. Cette donation de sens par l’antéprédicatif trouve sa justification dans la vie spontanément organisée. Par cette vie, l’antéprédicatif trouve son continuum jusqu’au sujet transcendantal. L’antéprédicatif suppose une activité du sujet ou de l’être avant l’accession à la raison, au langage formel, avant l’accession à la connaissance, au savoir. »

Si Clouscard s’est opposé à Lévi-Strauss et son épistémologie structuraliste dans « L’Être et le Code », et même pour ainsi dire par « L’Être et le Code », c’est parce qu’il était nécessaire de récuser l’application d’un modèle d’intelligibilité de la conscience à partir de l’antéprédicatif comme l’élément de la dialectique du sujet (de la connaissance) et de l’objet de la connaissance (le corps). Pour le matérialisme historique et dialectique, il y a une relation d’engendrement réciproque du sujet et de l’objet depuis Hegel.

Or, pour ce qui concerne l’ontogenèse, procès de production du corps-sujet, Clouscard avait proposé dans le livre II de « L’Être et le Code » que le sujet est produit par la négation de l’état originel du corps au stade organico-affectif du développement du « bébé ». Le corps-sujet est produit comme succession de moments dialectiques qui ont pour origine la négation du « corps-substance » dans lequel la répétition (binaire) entre le manque et la satisfaction du manque par l’allaitement est le premier contenu phénoménologique qui appelle l’élaboration d’une reconnaissance de cette situation. Puis le premier moment « antéprédicatif » du corps-sujet était dépassé engageant l’individu dans le devenir d’une relation à soi et au monde ( voir « l’Être et le Code »)

Et pourtant, dans le livre III, il ne s’agit plus dans « l’Être, la Praxis, le Sujet » de penser l’émergence de la subjectivité pour le corps-sujet dans l’ontogenèse, mais bien d’articuler l’être, la praxis ( partagée avec les animaux ) et l’émergence du sujet pour le genre.

Or, en première analyse, quoi de plus opposé du point de vue idéologique que le procès de production et l’antéprédicatif ? En effet, le procès de production n’est il pas – pour une première notion immédiate – l’ensemble des processus conscients et des activités concrètes, socialisés au travers desquels le genre humain produit ses conditions d’existence ? Si le procès de production ne renvoie-t-il pas immédiatement à l’idée d’activité, non de passivité, le procès de production suppose-t-il la conscience ou l’engendre-t-il  ? Et pourquoi associer le procès de production à l’expérience antéprédicative de la praxis ? Quel sens cela peut-il prendre dans l’étude de la phylogenèse ? Du procès de production du genre humain ?

Les comportements des animaux dans leur praxis de cueillette, de chasse, de pêche sont-ils conscients ou pré-conscients ? Il existe une vraie question scientifique et un vrai débat (idéologique). Je me réfère à ce qui semble être la position de Clouscard à mon sens. Certes, le singe comme les animaux semblent organiser leur praxis, mais n’est-ce pas la praxis qui les organise  en réalité ? ( et pourtant, de nombreuses études montrent que les animaux sont intelligents ). alors comment l’humanité doit être distingué du règne animal ? N’est-ce pas justement par son histoire et l’émergence d’une ontologie sociale qui dépasse spécifiquement « l’ontologie sociale animale » ? Or, puisque dans les observations récentes, ni l’outil, ni l’utilisation de raisonnements comme critères distinctifs n’ont résisté à cette visée de distinction des humains ( et des hominidés ) et du règne animal, comment faire ?

Alors même que l’expérience antéprédicative de la praxis pour la phylogenèse apparaît comme une réalité originelle d’un état faiblement « conscient » de la praxis au sein de l’existence de l’individu de l’hominisation, comment articuler cela au procès de production qui est l’acte de « Prométhée », de la praxis consciente et émancipatrice ?

Certes, les hominidés comme les animaux sont actifs en termes réels, c’est à dire existent dans et au travers de leur praxis, mais dans quelle mesure sont-ils actifs dans la représentation d’ensemble de cette praxis ? Et si l’analyse de l’activité humaine actuelle apporte la donnée objective de l’existence d’une conscience douée de raison ( c’est même le moment du « cogito » dans les méditations cartésiennes ), comment penser l’émergence de la conscience avec les contenus historiques qui doivent lui être attribuées ? Autrement dit comment définir la part d’activité et de passivité dans leur traitement des sensations et des perceptions chez l’animal ou chez l’homme ? Est-il possible de disserter avec un gorille sur les problèmes du lien entre les difficultés saisonnières du procès de production empirique et les déterminations de l’ontologie sociale du groupe auquel il appartient ? Guère, guère …

De quelle manière alors, la problématique du passage de la logique de l’être à la phénoménologie du genre doit elle être abordée ? Et comment penser le passage de l’antéprédicatif – comme « récitation mécanique de l’A.D.N » comme source de la praxis – au procès de production – comme « élaboration » permanente, dialectique de la praxis, activité de reconnaissance ( au sens hégélien ) du réel  ?

Et comment la sensation, la perception puis la conscience doivent-ils être pensées dans leur organisation originelle et dans leur devenir pour comprendre les catégories anthropologiques et les moments phénoménologiques du genre que Clouscard va introduire ? A savoir sa distinction entre « l’homme originel » et « l’homme naturel » ? Et comment le passage de la « logique de l’être » à la « phénoménologie du genre » sera-t-il le passage de « l’homme originel » à « l’homme naturel » ?

c ) apparté sur la définition en compréhension d’un concept et l’exposition de ses déterminations lors d’un commentaire : le paradoxe des déterminations implicites dans cet exercice.

De nombreuses personnes éprouveront certains doutes au sujet de mon commentaire, car on pourra noter un écart entre la terminologie de la philosophie de la conscience que j’utilise et le discours de Clouscard qui se réduit souvent à l’emploi du terme d’ « antéprédicatif ». Le terme d’antéprédicatif est en effet très riche, c’est pourquoi je vais détailler et justifier ma démarche didactique.

Mais je ne fais que détailler le champ des déterminations du concept à des fins didactiques ne signifie pas introduire ces déterminations nouvelles et donc trahir la pensée d’un auteur. De même que le concept de « vecteur » ( vecteur AB ) en mathématiques donne lieu à un discours en terme de « longueur » ( AB = mesure du segment [AB]) de « sens » ( de A vers B ) « direction » ( parallèlement à la droite (AB) ) , on explicitera une démonstration de géométrie analytique, vectorielle à partir de considérations qui renvoient à la terminologie de la « géométrie des anciens ». Sitôt le concept de vecteur maîtrisé, l’entendement atteint un concept plus riche de déterminations et renouvelle l’organisation des preuves. C’est exactement ce qui se produit lorsque l’entendement accède pleinement à un terme nouveau et maîtrise son usage. Or, pour l’entendement marxiste, la relation critique au concept « d’antéprédicatif » semble pour l’instant réduit à l’usage de ce concept par Clouscard, mais si l’effort d’élaboration d’une philosophie politique d’un socialisme démocratique et autogestionnaire devra passer par une saisie de « l’éthique de la praxis », alors la négation et le dépassement des moments de la subjectivité collective, comme du sujet individuel pourrait bien passer par la maîtrise conceptuelle de ce terme.

Remarque : Peut-être que ces remarques intéresseront les spécialistes du commentaire de textes confrontés à l’étude des productions de la méthode dialectique. ( pour ceux qui n’ont pas jeté Hegel aux toiletts )

d ) L’antéprédicatif de Husserl à Merleau Ponty, de Merleau Ponty à Clouscard.

Sans trop développer, les animaux et les hominidés, comme les hommes, partagent une organisation du corps qui est une donnée constitutive…. de l’évolutionnisme. Mais si un ensemble de caractère est en soi le résultat de l’évolution adaptative de longue durée, elle ne devient pour soi qu’avec Lamarck, Darwin. Donc l’expérience du corps de l’hominidé, « sans griffe et sans crocs » mais capable d’une praxis qui va passer par l’émergence de la phénoménologie du genre … est un moment antéprédicatif.

Or, soyez attentif ici au fait que Husserl, même critiqué par Clouscard, apporte la problématique de la « passivité » ( le terme n’est pas repris ici par Clouscard ) comme terme du passage de la logique de l’être à la phénonémnologie du genre. A force de confondre la polémique conceptuelle avec le combat de rues ou la chasse à l’ennemi, en tuant l’ennemi, on tue la dialectique qui est un « conservé-supprimé ». Ce n’est pas le positionnement dialectique de Clouscard et cette attitude compromet gravement la capacité d’accès à son œuvre. ( et c’est un anti-hégélianisme de lecture pratique : «  la dialectique ! La dialectique ! La dialectique ! » )

Le terme même d’antéprédicatif chez Clouscard pourrait et devrait faire l’objet d’une étude préalable pour comprendre son discours critique de Husserl autant dans sa critique de l’épistémologie bourgeoise que pour saisir son opposition aux conceptions de Lévi-Strauss dans « la pensée sauvage » ( 1962) notamment. Je recommande vivement aux lecteurs de travailler d’abord « l’Être et le Code » avant de se lancer dans « L’Être, la Praxis, le Sujet » au risque d’avoir une lecture fragmentaire, imprécise, propre à combler par différentes projections et interprétations des manques par rapport à l’inter-textualité entre les œuvres fondatrices dans le discours de Clouscard ( qui n’a jamais cessé de partir de « l’Être et le Code »!)

En effet, c’est dans Husserl qu’on trouve la problématique de l’expérience antéprédicative comme composante de la phénoménologie. ( même s’il faut également rechercher chez Brentano semble-t-il l’apparition de « l’intentionnalité » chez Husserl … et chez Clouscard

Mais, comme le résume très bien Bruce Bégout dans son étude sur « le statut de la passivité dans la phénoménologie de Husserl » ( Généalogie de la Logique, Vrin, 200 ) : «  Toute passive et preconsciente qu’elle soit, l’experience antepredicative appartient donc pour Husserl au sujet transcendantal » C’est à dire qu’ayant scindé le monde et l’égo transcendantal, la pensée du néo-kantisme ignore le cadre théorique d’une relation dialectique et historique entre l’être, la praxis et le sujet pour penser la production par l’histoire des contenus logiques du sujet transcendantal ( pour le genre ) mais également les contenus individuels de la conscience ( pour l’individu )

c’est pour cela qu’on va trouver ensuite une « analogie » entre l’expérience antéprédicative de deux prématurés à des plans différents : c’est l’homo erectus pour la phylogenèse, c’est le bébé pour l’ontogenèse. Les premiers moments de la génétique de la subjectivité sont à chaque fois l’antéprédicatif, mais comme moment !

C’est là, où il faut que les lecteurs intègrent qu’il n’est pas possible de penser la critique de la donation de sens par l’antéprédicatif par Clouscard comme la négation absolue de l’existence d’une expérience antéprédicative.

En effet, c’est aussi à partir de la pensée critique de la passivité comme moment de la génétique du sujet que Clouscard avait déjà repris le concept de « corps-sujet » Merleau-Ponty issu lui-même d’une critique de la phénoménologie husserlienne. Pour Husserl, l’antéprédicatif appartiendrait au sujet transcendantal ou « ego transcendantal », c’est à dire à la seule perception consciente de l’expérience du corps, du monde, des intéractions. Or, les études des psychologues du développement, comme Piaget, montre qu’il existe une expérience antéprédicative qui passe par le corps. Et Merleau-Ponty a travaillé les données scientifiques de son temps pour dépasser le cadre trop idéaliste de la phénoménologie du Husserl. 3 et il avait proposé un projet de « phénoménologie de la perception » que Clouscard avait dialectisé pour l’intégrer à une épistémologie génétique au sein d’une problématique anthropologique, historique, politique : la lutte des classes. (C’est ainsi qu’il avait peut-être du faire la médiation entre les livre I et livre III de « l’Être et le Code » )

Or, c’est en gravitant autour de la notion de « corps-sujet » de Merleau-Ponty comme réponse et dépassement de la phénoménologie du « sujet transcendantal » de Husserl que Clouscard a pu produire sa première étude de l’ontogenèse. Mais c’est aussi en reprenant le « corps-sujet » comme « principe anthropologique » ( je n’insisterais jamais assez sur le fait que j’insiste pour insister sur ce point ).

Ainsi, dans le livre II de « l’Être et le Code », Clouscard avait notamment montré que les moments du corps-sujet devaient se penser comme arrachement au corps-substance de la passivité pour constituer conjointement une phénoménologie de soi mais également des autres et intégrer le langage, la logique des propositions, l’entendement. Ce parcours ontogénétique ne peut se faire sans les contenus historiques apportés par la sociabilité déjà constituée. ( voir Livre II de « l’Être et le Code » pour plus de détail) Ce qui, pour « l’Être, la Praxis, le Sujet » ( ensemble logico-historique de l’émergence de la praxis et de subjectivité ) nous renvoie à l‘Atlantide (continent enfoui ) du concept qu’est l’anteprédicatif. Car il n’existe pas originellement d’histoire au sens classique du terme où les marxistes utilisent une donation de sens par l’histoire aux contenus du réel. Clouscard a déjà proposé l’évolutionnisme comme une singulière « histoire » du genre …. ou « pré-histoire du genre » 4

Mais, pour saisir le discours de Clouscard sur le « corps » de l’hominisation, on doit suivre le segment de Husserl à Merleau-Ponty, de Merleau-Ponty à Clouscard  et reprendre les problématiques de la fin du livre I de « L’être, la praxis, le sujet » ( la longue liste des questions ! Et comprendre l’enchaînement des « niveaux » du dépassement dialectique qui s’opère pour comprendre pourquoi on retrouve toujours des moments polémiques, des distinctions à chaque livre, à chaque moment de la détermination des concepts. Comme s’il existait une traversée permanente des « couches » sédimentaires que la détermination dialectique des concepts par dépassement des contradictions des concepts déterminés antérieurs.

«  On doit proposer le corps-sujet de Merleau-Ponty comme le principe anthropologique lui-même : engendrement réciproque, le corps se servant du sujet comme le sujet du corps, praxis dialectique et historique.

Le corps-sujet devra être considéré comme une praxis servant à la praxis, un outil créé par la praxis pour la praxis.

Autre interrogation, à propos de ce corps sujet et objet :

quelle est la relation du corps de l’hominisation avec le corps du sujet (de la connaissance) ? Y-a-t-il continuité ou discontinuité ? Y-a-t-il finalité commune, sans “représentation de fin” comme Bergson désigne l’instinct ? Quel est le rôle de l’intentionnalité ? Est-elle originelle ? Vient-elle du sujet ou bien est-elle une production nécessaire à la praxis ? La subjectivité est-elle datée ? L’homme : fin dernière ou maillon de l’évolution ? La conscience : “instinct divin” ou outillage évolutionniste ?

Personnellement, je vous conseille même d’imprimer ces problématiques au dessus de votre bureau quand vous lisez «  L’Être, la Praxis, le Sujet ». Vous gagnerez du temps, les camarades.

2 ) L’antéprédicatif entre l’être et la praxis.

.a ) quand l’antéprédicatif précèderait la subjectivité.

Analysons maintenant la thèse de Clouscard sur une thèse réactionnaire concernant l’antéprédicatif comme composante « essentielle » et l’antéprédicatif comme « moment », moment de la phénoménologie du genre, comme moment de la subjectivité, passage de la « logique de l’être » à la « phénoménologie du genre »

Mes remarques constantes et quasi-obsessionnelles sur le titre «  L’être, la praxis, le sujet » prendront une fois de plus leur sens pour étudier l’antéprédicatif. Car si on veut substituer une phénoménologie psychologisante à la Pagani à une phénoménologie du souci de la rigueur épistémologique du commentaire pour comprendre mes avertissements, tant pis. Sinon, observez.

La partie B se nomme « L’antéprédicatif entre l’être et la praxis ». Le choix des termes part de l’observation simple qu’on obtient dans un premier moment, avant la subjectivité, une relation qui ne peut exister entre « l’être, la praxis, le sujet » puisqu’on ne peut parler de « subjectivité » dans le premier moment de l’hominisation. Car ce serait supposer la subjectivité comme existant originellement alors même que justement il faut en penser l’émergence dans l’histoire. Une telle démarche serait contradictoire avec la dimension analytique du problème, à savoir la production de la subjective par l’ histoire dialectique du genre et de l’évolutionnisme. Et dès lors, il y aurait une « répétition de principe » : la subjectivité existe car elle a toujours existé. Il serait contradictoire de supposer exister ce dont on doit penser la production dans l’histoire. Exactement comme en mathématiques, il est impossible de supposer une thèse vraie pour démontrer la vérité de cette thèse, il est impossible de supposer la subjectivité pour démontrer son émergence.

.b ) de l’instinct de Bergson à la dialectique de l’être, la praxis, l’antéprédicatif de Clouscard.

En ce sens, Clouscard a bien vu la contradiction constitutive de la pensée de Bergson qui ne s’est pas dégagé de l’idée d’un « instinct » commun à l’animal et à l’homme, que l’homme aurait poussé plus loin. C’est tout le cadre conceptuel de « L’évolution créatrice » qui donnera lieu à des remarques permanentes pour montrer le caractère insatisfaisant de sa démarche. Car, dès lors que la subjectivité au travers de « l’instinct » est apportée comme médiation, il suffit pour Bergson d’apporter la catégorie anthropologie d’homo faber, sans « dater la subjectivité ».

Mais Clouscard est plus moderne que cela et le passage par l’antéprédicatif comme moment est une subtilité dialectique qui change tout.5 introduire l’antéprédicatif conduit à une téléologie immanente ( thèse intéressante ), au travers du devenir d’une « finalité commune, sans “représentation de fin” qui alimente la détermination de ce que Bergson désigne comme« l’instinct ». Or, dans l’établissement de l’antéprédicatif comme moment, on peut sortir de l’opposition entre des contenus « instinctuels » et des contenus « spirituels », selon une dualité qui oppose le « matière » et « l’esprit », le « corps » et le « sujet ». Et c’est justement, un des aboutissements de l’ouvrage de Clouscard. 6

Pour résumer, la démarche de Clouscard qui consiste à établir les contenus historiques et universels de l’ontologie sociale émergente doit expliquer comment se constitue une dialectique entre l’être, la praxis, le sujet, dialectique qui n’est pas originelle, mais suppose déjà la production de la subjectivité en tant que telle. Donc le premier moment de cette dialectique est une dialectique entre l’être, la praxis et l’antéprédicatif. C’est à dire que Clouscard impose comme condition fondatrice une immanence de l’ontologie et de la phénoménologie ( voir livre 2 ), cadre dans lequel il peut suivre les moments de la subjectivité pour le genre ( comme il avait autrefois suivi les moments du sujet pour l’individu dans le livre 2 de « L’Être et le Code » ) Alors, nous sommes contraints à poser l’antéprédicatif comem un moment. Et nous aboutissons nécessairement à concevoir la relation entre l’antéprédicatif et le procès de production comme originelle. 7

 

A suivre ….  

S.B. 

 

———–

NOTES :  

La dialectique de l’être, de la praxis, de l’antéprécicatif est le premier moment (dialectique ) de la dialectique de l’être, de la praxis, du sujet. Le dépassement de l’antéprédicatif par la subjectivité correspond au passage de la logique de l’être à la phénoménologie du genre, et c’est également le passage de l’homme originel à l’homme naturel.

 

1 Quitte à me répéter, je fais cette remar j’ai contribué au travail de relecture avec l’auteur et j’ai pu observer sa façon de travailler. J’ai par ailleurs produit une édition critique de ses œuvres ( voir l’article de mon blog sur « les tables des matières détaillées » qui attestent de ce travail patient ) S.B.

2( en note ? Le matérialisme historique se propose simplement de dévoiler les contenus réels et concrets autour desquels il faut penser le mouvement historique du matérialisme dialectique. En note ? )

3 Là, on voit que Clouscard ne pratique pas le combat de rues lorsqu’il prend place dans les débats de la « modernité réactionnaire » : il suit le développement déterminé des concepts, bénéficiant en ce sens du savoir critique apporté par l’idée d’une sociologie de la connaissance qui permet de comprendre comment les problèmes de la raison pure peuvent être influencés par une formation de la rationalité qui peut être déterminée par des logiques de classe, des « blocages épistémologiques » ( au sens de Bachelard ) S.B.

4 ( on pourrait parler de « la préhistoire de la préhistoire », au sens où on fait débuter l’hominisation à partir d’une séparation phylogénétique hypothétique au sein des primates, mais qu’il existe d’abord une histoire du vivant selon l’évolutionnisme et le transformisme et que ce sont les contenus de cette histoire, histoire de l’être en devenir, histoire du devenir du devenir qui est « apporté » au genre : voir les formules de Clouscard dans le livre II. Par ailleurs, le terme d’Atlantide doit se comprendre à mon sens comme un moment de l’histoire universel ayant existé mais dont le dépassement dialectique dans la longue durée fait qu’il n’est plus « observable » bien qu’il ait été déterminant. )

5Deux anecdotes à ce propos ( et tant pis pour l’idéalisation possible )  : En Juillet 2008, Michel Clouscard relisait le « livre III » et il rajoutait des sous-titrages pour bien marquer les articulations conceptuelles. Concernant les « filiations ontologiques » comme réponses aux « filiations oedipiennes » communes à Freud et à Lévi-Strauss ( dans une pensée différente ), il avait ri en fin de journée et il jubilait de cette proposition polémique et conceptuelle qui manquait à l’entendement de l’épistémologie bourgeoise et néo-kantienne comme à l’hégéliano-marxisme. Amusé, il s’était exclamé «  les filiations ontologiques, tout de même, il fallait y penser, hein ?Je suis un sacré « mariole »  quand même !  Ah ! Ah ! ». Le même jour, ou les jours suivants – car la relecture du livre III fut très longue et très minutieuse dans mes souvenirs – il semblait être passé par un moment de doute, évitant des formulations malheureuses, ambigües et puis après quelques modifications précises et longues relectures – orales car il fallait le décharger de cette tâche – il était satisfait de la mise en place de l’usage progressiste de l’antéprédicatif comme moment dialectique. Il éprouvait une fierté légitime à mon sens et il avait eu un geste d’une grande beauté. En se mettant au lit, après un film à la télévision, il m’avait regardé avec la joie du travail bien fait et lancé avec une quasi béatitude : « je suis le roi ! ». Et malgré son jogging défraîchi, ses yeux brillaient comme ceux d’un héros antique. C’est vous dire si cette proposition de l’usage progressiste de l’antéprédicatif complétait son discours sur la dialectique de la phylogenèse et de l’ontogenèse dans son esprit. S.B.

6En effet, du libertinage à la barbarie nazie, les exactations sont commises par des individus capables de maîtriser socialement leurs instincts, à l’intérieur d’un ensemble anthropologique d’individus se pensant comme « égaux », mais qui assoussivent les contenus de la bestialité sur d’autres parties de l’humanité dont les membres sont perçus comme des « sous-hommes ». Donc, l’opposition entre l’instinct et la pensée est douteuse. Je ne sais pas si je suis bien comréhensible, mais cela situe les enjeux. S.B.

7Et c’est là où l’étude de cette œuvre apporte un développement majeur de l’analytique dialectique du matérialisme dialectique et historique à mon avis S.B.