Le modèle d’ensemble logico-historique 3
Conclusions Epistémologiques (1972)

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Ce passage me semble le plus didactique pour aborder l’étude du modèle d’ensemble logico-historique chez Clouscard.  Cette proposition d “ensemble logico-historique” est historique un contre modèle théorique qui répond à la “structure” du structuralisme de Lévi-Strauss.  L’ensemble logico-historique peut être compris comme un “structuralisme génétique”, mais il s’avère un apport décisif pour établir un pont entre Marx et Hegel, comme entre Hegel et Marx.

A partir de cet extrait où le “réalisme logique” développé par ce modèle est exposé par Clouscard, il sera possible de reprendre plus aisément l’élaboration logique et formelle du modèle d’intelligibilité de l’histoire comme de la production de la logique, du sujet de la connaissance et des catégories existentielles de la connaissance, des catégories de l’entendement et du système des médiations qui aboutit à l’Etat au sens hégélien. 

En relisant l’ensemble du premier chapitre de la partie première de l’Être et le Code, “la structure féodale”, on doit comprendre comment cette élaboration formelle conduit aux conclusions épistémologiques. 

Il y a deux parties indissociables dans cet extrait : les trois niveaux du concept, puis le réalisme logique : synthèse, genèse, continuité. 

Il y a une visée analytique comme une visée synthétique. 

La mise en page adoptée est originale car elle propose des retours à la lignes qui ne sont pas présent dans la mise en page originale mais  qui me semblent aider à la mise en valeur des “niveaux”, de la “répétition”, de la “progression” pour comprendre comme le cadre théorique général du “modèle d’ensemble logico-historique”.

S.B. 

C.

CONCLUSIONS ÉPISTÉMOLOGIQUES.

LE RÉALISME LOGIQUE

DU MODÈLE D’ENSEMBLE HISTORIQUE

 

1. Les trois niveaux du concept de modèle :

 

– au premier niveau (logico-formel),, c’est la fonction de correspon­dance

 

– au deuxième niveau (génétique du mode de production) c’est la causalité « structurale »

 

– au troisième niveau (système des médiations), c’est le rôle de l’Etat/ La progressive identification de la logique à la réalité. 

 

Nous voudrions maintenant mettre en évidence la valeur épistémologique du modèle d’ensemble historique.

La construction de ce modèle est suffisamment élaborée pour permettre de tirer déjà quelques conclusions épistémolo­giques.

Notre problème était de définir scientifiquement la logique de la pro­duction dans la réalité historique. Le modèle doit dire la relation universelle : infrastructure → superstructure selon la particularité historique.

 

Pour cela, nous avons défini le modèle à trois niveaux :

d’abord comme armature logico-formelle,

ensuite comme génétique logique des moments du mode de production,

enfin comme systématique des médiations.

Ainsi nous avons défini l’ensemble historique selon la méthode scientifique.

*

Logique et réalité sont immanents dans la définition de cet ensemble.

En effet la succession des niveaux indique la répétition et la progression : comme répétition logique et progression dans la réalité.

 * La répétition est celle de la nécessité logique :

au niveau de la logique formelle de la production,

puis au niveau de la génétique de l’ensemble,

enfin au niveau de la systématique de la médiation.

Ainsi le modèle d’en­semble historique  est triplement stratifié [ en termes logiques ] : c’est la même logique qui est dite selon la production, selon l’ensemble, selon la médiation.

 * La progression est celle de la réalité historique :

d’abord celle d’un champ historique empirique,

puis celle du mode de production,

enfin celle de l’Etat.

Ainsi le modèle d’ensemble historique est triplement stratifié dans la réalité : dans la progressive réalité qui est celle de la production immédiate et empi­rique de l’institutionnel, puis celle de l’ensemble, puis celle de la médiation.

Ainsi dans la succession des trois niveaux on constate d’une part l’identifi­cation de la logique et du réel en même temps que la progression dans le réel.

L’identification [ de la logique et du réel] se fait à partir du modèle le plus formel et le plus logi­que (premier niveau) [ soit “fonction de correspondance]  alors qu’au dernier niveau la systématique de la média­tion-Etat, de la plus décisive réalité historique, s’est identifiée à la plus formelle nécessité logique.

Ce réalisme logique de l’ensemble a été défini par le même concept opéra­toire, mais différencié selon les trois niveaux.

Au premier niveau, sur le plan logico-formel, ce concept opératoire est la fonction de correspondance.

Au deuxième niveau, sur le plan de la génétique de l’ensemble, [ce concept opératoire] est la causalité structurale.

Enfin, au troisième niveau, ce concept opératoire est la nécessité de la médiation de l’Etat.

*

La progression logique, dans le réalisme, de ce concept opératoire doit être bien marquée.

Au premier niveau, nous garantissons la légitimité logique, mais formelle. La mise en relation de la syntaxe et de la sémantique est le modèle formel de la démarche réaliste. L’identification de la logique formelle de la production (syntaxe) à la réalité historique (sémantique) écarte tout empirisme, définit la nécessité, mais reste (et doit rester) un cadre vide.

Au deuxième niveau, la causalité structurale opère dans la réalité historique et économique du mode de production. Ce réalisme est synthétique à la logique constitutive des moments de l’ensemble. Le mode de production selon la géné­tique de ses moments est un équilibre de la logique et du réel.

Enfin au troisième niveau : la logique est la réalité historique de l’Etat, le réalisme est complet. La nécessité logique, comme immanence de l’économi­que à l’histoire, se révèle dans l’immédiateté qu’est l’Etat, la systématique des médiations. Un topique privilégié est ainsi défini : celui de la cause, de la nécessité dans une pratique historique totalement révélable. L’expression de cette pratique est totalement connaissable et comme immédiateté. Certes, la nécessité étatique est encore construite mais selon l’ordre que la fonction étatique constitue : la logique est l’expression du réel.

*

Le concept opératoire a atteint la logique dans le réel, et comme expres­sion du réel.  Ce concept opératoire connaît donc la nécessité comme réalité.

La construc­tion de l’ensemble est triplement déterminée : dans le réalisme logique de l’institutionnel, dans le réalisme logique des moments constitutifs du mode de production, dans le réalisme logique de l’Etat.

Ainsi nous pouvons défini­tivement couper court aux spéculations empirio-criticistes de l’équipe althus­sérienne. Ce n’est pas comme lecture du creux, du manque, du symptôme, du métonymique, que l’on dit le réalisme socialiste. Mais comme constitution de la réalité logique selon l’institutionnel, selon le mode de production, selon l’Etat.

*

Résumons-nous.

Nous avons construit analytiquement le concept d’ensemble historique.

La réalité logique de l’ensemble a été définie à trois niveaux : logico-formel, historico-économique, médiation-Etat.

Cette démarche épistémologique a été un constructivisme, un à-priorisme, une analytique.

 Nous voulons proposer l’étude de l’ensemble historique sans empirisme.

 

Maintenant nous devons passer à une autre opération conceptuelle qui est complémentaire de cette première démarche. Nous devons actualiser ce concept d’ensemble historique : c’est la réalité logique de l’ensemble qui doit être proposée. C’est la réalité même qui doit être dite à partir de nos garanties épistémologiques : constructivistes, à-prioristiques, analytiques. Et la réalité logique.

Cette actualisation, réalisation de l’ensemble historique, sera maintenant spécifique à la réalité logique de l’ensemble. Autrement dit, la réalité logique de l’ensemble actualisé va maintenant se proposer selon la logique spécifique de l’ensemble.

 

2. Le réalisme logique du modèle : synthèse, genèse, continuité

 

Mais avant de définir cette spécificité de l’ensemble, avant de passer au modèle au sens logique du terme, nous pouvons déjà proposer très brièvement quelques caractéristiques de sa réalité logique. Et ces caractéristiques peuvent être déduites de la conceptualisation déjà faite, des conclusions sur notre démarche épistémologique.

Première caractéristique : le passage de l’analyse à l’actualisation sera une synthèse.

Précisons et justifions cette opération. C’est le même concept opéra­toire qui a distingué analytiquement des niveaux. Et ce même concept peut maintenant opérer non plus en répétant le même en un pluralisme d’expres­sions mais en reconstituant l’unicité du même par le pluralisme d’expressions. Ainsi la réalité de l’ensemble est la convergence de ses modes d’expression. Cette reconstitution de la réalité logique de l’ensemble (de par l’immanence de la logique au réel de chaque niveau) relève de multiples procédés. Citons : la complémentarité dialectique, la mise en implication mutuelle, la récipro­cité des perspectives, la lecture en relais des niveaux, etc.

Par cette synthèse, l’ensemble, en tant que réalité et en tant que logique, est triplement renforcé.

L’ensemble se constitue comme réalité ; à la fois institutionnelle (du premier niveau), du mode de production (du deuxième niveau), de l’Etat (du troisième niveau). Et l’ensemble se constitue aussi comme logique ; à la fois formelle (du premier niveau), économico-historique (du deuxième niveau), de la médiation (du troisième niveau).

Cette triple répétition du même dans la réalité et dans la logique est constitutive de l’ensemble, de sa réalité logique. Et l’opération de synthèse permet aussi le renforcement de la réalité de l’ensemble par la répétition logique qui lui est immanente, comme cette opération de synthèse permet le renforcement de la logique de l’ensemble par la répétition de la réalité qui lui est imma­nente. Ainsi la réalité de l’ensemble est triplement logique : elle est à la fois la logique formelle du premier niveau, la logique économico-historique du deuxième niveau, la logique de la médiation étatique du troisième niveau. Et la logique de l’ensemble est triplement réelle : elle est à la fois la réalité institutionnelle, la réalité du mode de production, la réalité de la médiation étatique.

Deuxième caractéristique : lorsque cette synthèse s’est systématisée et unifiée, lorsque cette construction logique construit la réalité de l’ensemble, le concept opératoire s’identifie au procès de production de l’ensemble.

La construction logique est identifiable au devenir réel de l’ensemble. La logique de la construction est la réalité génétique. La causalité immanente du devenir est dite par la construction de la réalité logique de l’ensemble.

Précisons et justifions ces propositions.

Sur le plan analytique et à priori nous avons défini chaque niveau comme immanence de la logique et du réel. Aussi lorsque c’est l’ensemble comme tel qui est défini (comme systématisation et unification du pluralisme des modes de sa connaissance, c’est-à-dire des niveaux), cette construction est le devenir même de l’ensemble : construction logique et génétique réelle de l’ensemble sont immanentes.

C’est que l’ensemble a été défini par la délimitation de deux points fixes… et qui sont aussi un commencement et une fin. 1 Et la mise en relation de ces deux points fixes (c’est-à-dire la construction conceptuelle qui établit la causalité de A à B) est aussi la loi génétique du passage, de la mutation. La génétique est le lien des deux points fixes. Cette génétique est loi causale, causalité immanente de l’ensemble.

Cette identification de la causalité immanente (c’est-à-dire de la construction conceptuelle) et de la génétique peut être considérée de la plus grande extension (l’ensemble proprement dit) à la plus petite médiation, en passant par les termes moyens que sont les deux moments de l’ensemble. 2

L’ensemble est la loi du passage de son commencement à sa fin, du mode de production agraire au mode de production industriel, comme le premier moment est le passage du monopole politique de la noblesse à sa supplantation par l’Etat monarchique, comme le second moment est la sup­plantation de cet Etat par la bourgeoisie commerçante et industrielle, comme chaque médiation indique l’ambiguïté du devenir entre l’avant et l’après.

[troisième caractéristique ]

On peut proposer une troisième caractéristique de la réalité logique de l’ensemble : la continuité.

 * La synthèse génétique est aussi continuiste. (Répé­tons que ces caractéristiques sont celles de l’ensemble.) Nous avons déjà défini, dans l’ensemble, deux perspectives continuistes : celle de l’infrastructurel et celle de la surdétermination. Au niveau idéologique, la noblesse et la bourgeoisie ont en commun l’exploitation de la force de travail. 3 Alors que ces deux classes sociales sont en contradiction, entre elles, elles ont en commun la même exploitation du travailleur. Cette surdétermination s’objective dans le rôle de l’Etat dont la continuité marque la complémentarité des deux classes exploiteuses, complémentarité plus forte que leur contradiction. Et l’exaspé­ration de celle-ci 4 entraînera la chute de l’Etat monarchique, c’est-à-dire la rupture de la continuité.

 * Cette continuité est d’ordre superstructural. L’ensemble a été défini, aussi, selon la continuité infrastructurale. Celle-ci doit autoriser la fonction vitale élémentaire du corps social. Aussi la fonctionnalité de l’équipement infra­structural garantit cette permanence biologique. Mais cette continuité infrastructurale doit s’élargir dans la continuité de l’ensemble techno-pratique, complexe constitué selon l’interaction de trois séries homogènes : technologie, pratique économico-technique, taux de croissance. La lecture en relais de ces trois séries autorise la définition de la continuité du complexe infrastructural. (Et à partir de cette continuité la logique de la production peut être définie.)

Ces deux perspectives de continuité peuvent proposer une première défi­nition de la continuité de l’ensemble alors défini selon la polarité infra­structure-superstructure. Mais c’est la continuité de l’ensemble (en tant que tel et non seulement de ses éléments), que nous voulons souligner.

Cette continuité est celle du même ; c’est-à-dire du mode de production, [continuité] du même selon la systématique de ses effets, [continuité] du même selon la relation infra­structure-superstructure, [continuité] du même selon le pluralisme de ses expressions dans la génétique. La différenciation de ce même peut être comparée à la différenciation spinoziste du même : substance, attributs, modes. Mais à la diffé­rence que la relation infrastructure-superstructure (qui constitue ce même) se distribue synchroniquement et diachroniquement. C’est-à-dire que dans la permanence synchronique du mode de production (de la relation infrastructure-superstructure) le même se distribue ainsi selon le diachronique. Et dans la constante « structurale » de l’ensemble la variable répète mais selon l’histo­ricité. Le mode de production apparaît tel qu’en lui-même l’histoire le change ; le mode de production est la totalité de ses expressions historiques, de son commencement à sa fin. Dans la constance du mode de production étymolo­gique 5, les rapports de production ne varient que modalement.

Cette continuité du même, selon le synchronique et le diachronique, s’objec­tive selon la dialectique de l’être et du code. La continuité de la relation dialec­tique de l’être et du code est [la continuité] du même selon la progressive négation de l’être par le savoir (le code). C’est la continuité de la relation être-code qui autorise (dans) la progressive négation de l’ontologie originelle par le procès de production du savoir (sujet transcendantal).

De l’ontologie étymologique à sa plus grande réduction par le code (le savoir), c’est le même, mais comme passage d’une ontologie à son savoir, de l’inconscient au discours logique, de la substance au sujet.

Le procès de production qui autorise le passage du mode de production agraire au mode de production industriel n’accomplit que la variable du même ; c’est la continuité du même qui autorise la négation de l’étymologie par la production.

La réalité logique de l’ensemble est donc triplement caractérisable : comme synthèse, genèse, continuité.

L’ensemble va révéler sa spécificité selon cette réalité logique qui permettra de définir la relation dialectique de l’être et du code.

Nous aurons ainsi le modèle d’ensemble historique.” 

 

Michel Clouscard