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Schéma de Rousseau à Kant (1985)
“De la Modernité : Rousseau ou Sartre””

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Nous publions un tableau synthétique qui expose le passage de Rousseau à Kant chez Clouscard. Réalisé en 2012, c’était  une “compilation” de l’ouvrage ” De la modernité  : Rousseau ou Sartre”  

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Toutes les crises historiques sont fécondes et permettent d’analyser le parcours dialectique de l’entendement. Chez Clouscard, le passage de Rousseau à Kant est l’articulation fondatrice de la modernité conceptuelle, pour la philosophie politique, pour l’idéologie, pour l’épistémologie.

Après l’échec de l’orientiation socialiste de la Révolution Française, au sens où la “Terreur” ou “Salut Public” de Robespierre ne parvient pas à maîtriser les puissances contre-révolutionnaires, c’est une crise conceptuel des conditions de possibilités de la mise en œuvre effective de la “volonté générale” et de la phénoménologie réelle de “l’intérêt général” que Kant est conduit à penser.

Dans “L’Être et le Code”, Clouscard aboutit à un des chapitres les plus utiles pour le mouvement ouvrier : ” de l’existentiel au politique”. Dans ce passage, il énonce une thèse sur la situation post-révolutionnaire. selon sa lecture, le kantisme tente de résoudre les contradictions de “l’idéalisme objectif” de Robespierre. Si les visées républicaines de Rousseau dans “Le Contrat Social” posent un problème pour devenir effectives dans l’histoire, c’est qu’il existe un parcours dialectique de l’entendement et une phénoménologie des intérêts de classe.  Or, Kant précède historiquement Hegel et Marx. Sa pensée des contradictions historiques par l’idéalisme subjectif est certes un moment formel et abstrait du savoir qui ne détourne de l’histoire, mais c’est une médiation essentielle pour l’épistémologie.

On sait que Hegel va critiquer le kantisme et proposer de résoudre les problèmes du post-kantisme dans son système philosophique de la “Phénoménologie de l’Esprit” à la “Science de la Logique”. Mais justement, l’héritage hégélien pour une raison dialectique et historique a fait l’objet d’un rejet autant épistémologique qu’idéologique. La tradition intellectuelle de la bourgeoisie est donc néo-kantienne au sens de Clouscard et c’est la problématique même de “L’Être et le Code”.

Concernant le rapport de Rousseau à Kant, c’est par une sociologie politique de la connaissance que Clouscard aborde la reprise partielle de la philosophie politique par Kant. La figure sociologique du “petit clerc” permet d’aborder autant Jean-Jacques qu’Emmanuel dans les rapports de classe historique de la France et la Prusse du XVIII° et XIX° siècle. Clouscard explique cette crise comme un moment fondateur pour le marxisme, car ”  l’impossibilité s’est vérifiée, pour la petite bourgeoisie, d’accéder au pouvoir, au politique, à la gestion de l’Etat.”

Il analyse ainsi le moment ( idéaliste ) historique commun à Rousseau et Robespierre … et à Kant   : 

L’idéalisme est dit objectif, car action politique effective, autorisée par la con­joncture culturelle. A ce moment, l’accession du petit clerc à la conscience politique est démarche de désaliénation, accession à la théorie, force productive, par une action personnelle. Mais cette situation est totalement transformée par l’échec de la Révolution française, de Thermidor, du disciple de Rousseau.

Le volontarisme subjectif se révèle incapable d’atteindre l’efficience poli­tique au niveau de l’Etat.

L’idéalisme se vide alors de sa réalité pratique : l’idéalisme, d’objectif, n’est plus que subjectif. Alors toute action politique est impossible en fait et en droit.

(Le formalisme politique ne pouvant attein­dre un contenu, renonce à lui-même.) La subjectivité est livrée à elle-même, sans dialectique avec la praxis. Aussi tout le champ de conscience conceptualisé par Rousseau est totalement dépolitisé.

Ce passage, de l’idéalisme objectif à l’idéalisme subjectif, est le passage de la bonne volonté du petit clerc à sa définitive résignation. Et pour trois raisons essentielles.

 * C’est d’abord le traumatisme énorme qu’est Thermidor. Une petite bourgeoisie qui pensait accéder au pouvoir, de par son mérite, est totalement vaincue. De même que la bourgeoisie légiste, janséniste, l’échec politique entraîne le renoncement à toute action, le repliement sur soi, la vie intérieure et la rigueur morale.

Et cet échec politique est pensé comme définitif, car l’impossibilité s’est vérifiée, pour la petite bourgeoisie, d’accéder au pouvoir, au politique, à la gestion de l’Etat. Et le petit clerc ne peut quitter le formalisme moral qu’est, pour lui, l’action politique. La volonté générale (concept révolutionnaire à l’égard du passé, de l’entendement) ignore le contenu politique, les forces pro­ductives. Et c’est très difficile de quitter l’idéalisme moral. Le petit clerc devrait se remettre lui-même en question, ainsi que son milieu, l’entendement, sa classe sociale. Pour autant que l’idéalisme objectif est désaliénation, il est encore organicité de classe. L’entendement, même à son meilleur moment (la volonté générale), ne peut se faire critique radicale.

 * Et comment le pourrait-il ? Au moment de la Révolution française, le prolétariat n’est pas constitué en classe sociale : il n’est que la plèbe, la classe dangereuse, le savetier. L’industrialisation, d’ordre capitaliste, ne démar­rera que bien plus tard (Second Empire). Aussi, entre l’idéalisme objectif et le concept de prolétariat, apparaît un no man’s land de la conscience de classe. Le petit clerc, l’idéalisme, la petite bourgeoisie, incapables d’ins­taurer un ordre selon la volonté, la subjectivité, n’ont pas la possibilité objective de s’appuyer sur une classe sociale qui n’existera que par la société industrielle.

”  *  Enfin, troisième raison, dès la Restauration, le petit clerc constate le conti­nuum économico-politique, qui, de l’Encyclopédie au Second Empire, est celui de la collusion des finances, des technologues et du pouvoir (saint­-simonisme). C’est la mise en place du capitalisme.

La Restauration retarde le plus possible ce progrès. Mais le conflit qui naît alors entre la propriété foncière et la propriété industrielle ne fait que consacrer la définitive éviction du petit clerc du pouvoir.

Si, avant la Révolution, le volontarisme subjectif peut espérer modeler la réalité selon l’idée, après la Révolution, son for­malisme moral est bafoué par la nouvelle praxis.

La Révolution a mis au pou­voir une grande bourgeoisie affairiste, de notables provinciaux, qui n’ont que mépris pour le petit clerc, l’intellectualité, la petite bourgeoisie des gratte­-papier.

Quel que soit le pouvoir politique, la situation du petit clerc est la même, misérable, sans contact avec la praxis. Et le changement ne fait qu’aggraver cette situation ”  

( L’Être et le Code, troisième partie ” La logique du superstructural : du mythe au sujet de la connaissance “

chapitre 4  ” de l’existentiel au politique”

C :  LA SITUATION POST-RÉVOLUTIONNAIRE

: DE L’IDÉALISME OBJECTIF AU KANTISME.

LE SUJET TRANSCENDANTAL ET LA DOUBLE HYPOSTASE MORALE ET ESTHÉTIQUE 

( voir les “étants” de la bourgeoisie libérale )

 

Ainsi, le kantisme est un repli épistémologique qui ne fera que nourrir le repli épistémologique de classe du néo-kantisme selon un ensemble de moments dialectiques et historiques présentés dans “De la Modernité : Rousseau ou Sartre” qui achève la critique historique du néo-kantisme. Clouscard y reprend les trois thèses (sociologiques ) essentielles sur l’anthropologie libérale et les mets en relation avec les quatre axiomes (épistémologiques) sur le néo-kantisme. On retrouve les mêmes thèses autant à la fin de “la logique du superstructural” qu’à la fin de “De la Modernité : Rousseau ou Sartre”

 

S.B.   2017