Les “Trente Honteuses ” (2002 )
Michel Clouscard

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Les ” Trente Honteuses “

 

Michel Clouscard (*)

 

(*) Sociologue.

Professeur honoraire à l’université de Poitiers.

 

(Ce texte est repris d’un ouvrage paru récemment,

Néofascisme et idéologie du désir, Le Castor Astral, 136 pages, 12,96 euros.)

 

Mardi, 30 Avril, 2002

L’Humanité

En Mai 68, un psychodrame s’est joué au sommet de l’État; il révéla, à l’évidence, les enjeux de l’histoire, incarnée selon trois rôles mythiques : le père sévère (de Gaulle), l’enfant terrible (Cohn-Bendit), le libéral débonnaire (Pompidou). C’est l’affrontement des trois situations de la bourgeoisie, des trois systèmes idéologiques possibles. En scène : la ” vieille France ” vertueuse issue de la victoire sur le fascisme et, d’autre part, la ” nouvelle France ” qui se cherchait et qui s’est accomplie dans la synthèse d’un libéralisme ô combien répressif dans l’acte de produire et ô combien permissif dans l’acte de consommer. Il a donc fallu l’alliance sournoise du libéral et du libertaire pour liquider le ” Vieux “, qui a dû s’en aller. Après ce meurtre rituel du père, a été accordée, au sommet, par l’État, la permission du permissif qui a donné accès au marché du désir.

Mai 68 annonce aussi le partage du gâteau entre les trois pouvoirs constitutifs de l’actuel consensus : libéral, social-démocrate, libertaire. Au premier, est dévolue la gestion économique, au second la gestion administrative, au troisième celle des moeurs devenues nécessaires au marché du désir, On aura ainsi la ” nouvelle France “. Ce trio consensuel n’est pas monolithique. Au contraire : c’est un système mouvant toujours recommencé d’alliances, d’échanges, de compromissions. Et chaque terme n’accède au pouvoir que dans la mesure où il consent à celui des autres: la langue de bois appelle ça ” tolérance “. Ainsi en est-il de l’ordre nouveau. Les trois principes constitutifs et antagonistes de la France se sont en fait hypocritement réconciliés dans un commun reniement des valeurs originelles. La production capitaliste gérée par les politiciens de l’alternance et de la cohabitation est consommée selon le modèle libertaire. Cela s’appelle aussi : fin des valeurs, fin de l’histoire, et dénégation de la lutte des classes.

Protagoras aura donc eu la mission d’inventer pour le conseil un code qui permet ” la communication ” entre les trois pouvoirs. Il aura fourni aux trois étapes du déploiement libertaire ses trois discours ; d’abord, le discours promoteur de Mai 68, en termes existentiels et culturels, ensuite, celui, initiatique, qui établit la pratique économique du libéralisme social-libertaire, son mode d’emploi, et pour finir celui, démolisseur en termes politiques, de ce qu’il a adoré. Les durables conséquences de Mai 68 laissent apparaître le but recherché, la finalité même de la stratégie du néolibéralisme : la mise en place de deux appropriations, celle du champ de l’économie politique, celle du champ de la conscience humaine. Le lit du néofascisme est fait. L’exploitation et le développement maximal de la contradiction constitutive du libéralisme définissent le libéralisme absolu, terminal. Celui-ci a su développer deux marchés (le marché… des marchés traditionnels et le marché du désir), une double exploitation (celle du terrorisme économique et celle de la permissivité des mours), une double économie (du diurne et du nocturne, du licite et de l’interdit) inventant ainsi un double système de profit.

Le marché est virtuellement infini puisque la gestion libérale couvre et accapare tout à la fois et le principe de réalité, et le principe de plaisir. Pourtant, aucune économie. politique, ” bourgeoise ” ou marxiste, n’a théorisé cette complémentarité, cette dualité propre à l’ultralibéralisme sauvage! Le marché du désir, de l’interdit, du nocturne a métamorphosé le marché officiel, légal, juridique selon trois déterminations capitales ; en lui adjoignant tout un nouveau système de profit, en lui servant de vitrine publicitaire, de promotion (libéralisation des moeurs), en lui injectant clandestinement d’énormes capitaux. Ainsi a pu être sauvée, certes d’une manière relative et provisoire, une économie en crise. Aussi, la conscience humaine s’est-elle structurée selon la contradiction du libéralisme tellement celle-ci était et demeure oppressante: c’est le nouveau statut de l’aliénation.

Avant ” les trente honteuses “, la société était organisée, on le sait, selon cette dualité: classe ouvrière, exploitée, et bourgeoisie, potentiellement ou réellement consommatrice. Les uns produisaient sans jouir, les autres pouvaient jouir sans produire. Le déferlement des nouvelles couches moyennes a bouleversé cette répartition conflictuelle, de classe: maintenant, le conflit est dans les têtes, intériorisé, c’est la nouvelle structure de la conscience et de l’inconscient. Car ce sont les mêmes qui tantôt travaillent et tantôt consomment, selon les incontournables modèles de l’exploitation du travailleur et de la permissivité du temps libre, de la consommation libidinale, ludique, marginale ! Tantôt esclaves, tantôt maîtres du monde ! Alors s’opère un dédoublement schizophrénique, une causalité folle : pour jouir, je m’exploite moi-même. ” Je ” est un autre, mon contraire… mon patron ! Le néofascisme sera l’ultime expression du libéralisme social-libertaire, de l’ensemble qui commence en Mai 68. Sa spécificité tient dans cette formule : ” Tout est permis, mais rien n’est possible. “.

A la permissivité de l’abondance, de la croissance, des nouveaux modèles de consommation, succède l’interdit de la crise, de la pénurie, de la paupérisation absolue. Ces deux composantes historiques fusionnent dans les têtes, dans les esprits, créant ainsi les conditions subjectives du néofascisme.

Voici venu le temps des frustrés revanchards…
MICHEL CLOUSCARD, 2002.