Le marxisme est la vraie solution
de la névrose bourgeoise (1972)

Download PDF

La relation marxisme-psychanalyse

1972

 

Extrait de L’Introduction de l’Être et le Code

III. L’ÊTRE ET LE CODE D’UN ENSEMBLE HISTORIQUE COMPLET.

LE CORPS-SUJET COMME SIGNIFIEUR

 

 

 

La relation marxisme-psychanalyse illustre bien, à un moment historique, la relation des deux problématiques, bourgeoise et socialiste, productrice et consommatrice.

Et Marx est plus profond que “la psychologie des profondeurs”.

Marx dans sa jeunesse

Car il a dit la vraie logique : c’est la production du prolétariat, c’est son travail (et l’exploitation de ce travail) qui a permis la situation historique de la bourgeoisie libérale, son rôle social et sa problématique… de consommation. La production industrielle produit, aussi, la problématique du consommateur, mais dans le décalage du prolétariat et de la bourgeoisie libérale. La force productive produit le consommateur.

 Et celui-ci, [le consommateur] pour nier cette causalité, qui le dénonce, proclame une soi-disant universalité de sa problématiques : sujet transcendantal, inconscient « structural ».

 

 

 

Mais la problématique de sa consommation n’est que celle de la bourgeoisie libérale. C’est celle d’une classe sociale qui a dépassé la problématique historique des besoins élémentaires (la faim) qui a conquis de nouvelles temporalités, libres (de par le travail des autres), et qui dispose de grands moyens et pouvoirs (argent, esthétique, épistémologie...) et qui est aussi disponible à la séduction, au plaisir, au sexe.


Et ceci fait problème, en effet.

La psychanalyse doit être épistémologique et éthique, savoir et norme sociale. Car elle doit préserver une opération politique, garantir des privilèges par un certain sérieux, ne serait-ce qu’au niveau des signes de l’autorité et en même temps profiter de la consommation des biens produits par le prolétariat.

Elle doit liquider le péché (et en ce sens le freudisme est désaliénation) et définir un nouveau système régulateur de la consommation sexuelle. Car le sexe, enfin possible, peut aussi désagréger le sérieux politique, révéler l’imposture du pouvoir, par la dégénérescence de la bourgeoisie. Comment préserver le rôle privilégié de la bourgeoisie (de par l’exploitation de l’ouvrier) tout en consommant des biens de luxe, confort, standing et « érotisme » ? Comment régulariser une consommation lorsqu’on n’est pas producteur ? Quels rapports instaurer entre l’homme et la femme pour garantir à la fois le sérieux du pouvoir et pour profiter des privilèges de classe ? Comment jouir sans culpabilité ? Comment ne pas nommer le problème politique ?

 

 

Ce problème se pose très précisément en conflit de générations, selon le schéma traditionnel et classique (situation-type de la comédie) : père avare-fils prodigue. . Et les conjonctures économico-politiques différencient cette situation selon tel aspect de la psychanalyse.

 

Psychanalyse répressive, psychanalyse permissive. 

  *  La psychanalyse au service du père est normative ; elle dit l’ascendance, la dynamique de l’économie (Etats-Unis). Le sérieux politique du père est alors total monopole (et sur l’ouvrier et sur le fils).  Il écrase les velléités d’émancipation du fils.

    [Le fils] ne dis­pose d’aucun avoir, d’aucun savoir. Il est réduit à la débilité, à la dégénérescence.

    Sa situation est névrotique.

A l’Est d’Eden – d’après Steinbeck – Elia Kazan

  *  Dans le cas contraire (la psychanalyse au service du fils), thématique d’émancipation du fils prodigue, la situation économico-politique se caracté­rise par un néo-libéralisme, un recul de l’économie bourgeoise traditiona­liste devant le néo-capitalisme.

L’extension du secteur tertiaire permet un recyclage du fils, qui peut quitter la famille, dénoncer le père. Mais le fils n’a pas quitté sa problématique. Il peut dépasser la conduite névropathe, pri­vée, solitaire, subjectiviste, dans des conduites sociologiques, grégaires, de socio-drame, selon les nouveaux modèles culturels, de l’émancipation, propo­sés par le néo-capitalisme.

Mais pour profiter pleinement de la production du prolétariat.

Lorsque les pères paient les impôts et que les ouvriers pro­duisent, les fils de bourgeois se disent libres.    

Alors la psychanalyse, de régula­trice, normative, se fait émancipatrice, libératrice (Marcuse). Les fils de bour­geois retrouvent : l’instinct, la liberté, tous ces concepts éminemment méta­physiques, formels, univoques du néo-kantisme.

Mais le bourgeois n’a pu quitter le regard du père car il ne soupçonne toujours pas la problématique réaliste de la production.


Le marxisme est la vraie solution de la névrose, de la problématique bourgeoise, du problème parcellaire de la consommation. Et Marx n’avait pas à se poser notre problème : lorsque les forces productives seront dans les mains du peuple, lorsque le producteur se sera réapproprié son œuvre, la consommation se soumettra « spontanément » à l’ordre du collectif qu’est la société sans classe. C’est effectivement la pratique, le travail, la science, qui sans détours spéculatifs ordonnent la relation du politique et du sensible.

Photo datée du 18 août 1977 du philosophe français Bernard-Henri Lévy, auteur notamment de “La Barbarie à visage humain” (1977) et “Le Diable en tête” (1984).

Mais si la société sans classe est la solution de la problématique production-consommation, savoir-existence, un nouveau clivage révolutionnaire doit être défini, pour se défendre de la corruption néo-kantienne, de l’interprétation néo-kantienne du marxisme, origine culturelle de la récupération du marxisme.

C’est le rôle de l’intellectuel, qui se dit révolutionnaire, de défendre, comme acte révolutionnaire, la théorie révolutionnaire.

Sans parler de l’imagerie révolutionnaire que les mass media ont imposée (de la révolution au niveau de signes), toute une corruption est apportée par le néo-freudisme (Marcuse), le volontarisme subjectiviste qui campe les personnages, le néolibéralisme culturel qu’est le savant dosage de freudisme, de marxisme, de structuralisme, de néo-positivisme scientiste (sciences humaines)…, d’arrivisme et de séduction.

 

Michel Clouscard