“Les progressistes avaient un train d’avance
sur la modernité; ils l’ont manqué”
Simon Verdun

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C’est près de quarante ans après sa rédaction que nous parvient un texte que Michel Clouscard avait préparé à destination du Parti communiste français. Lettre ouverte qui ne le fut jamais, pour la raison qu’elle ne fut même pas postée par l’auteur (pour quelles raisons ?) : on la retrouva dans ses affaires après sa mort, toute disposée à l’envoi.

” Lettres ouvertes aux communistes”.  

On devine qu’elle fut écrite avant 1977 et la rupture des négociations entre socialistes et communistes (étant donné que la Lettre ouverte fait encore référence au programme commun) et après février 1976 puisque Clouscard questionne l’abandon de la notion de « dictature du prolétariat » datant du XXIIème congrès.

Il fallait, pour le philosophe questionner la direction même que prenait le PC à la fin des années 70. C’est toute l’ambiguïté de la coexistence pacifique de l’époque et de l’avenir du principe d’internationalisme prolétarien qui tenait encore Michel Clouscard à distance de l’adhésion au Parti. Mais c’est surtout la direction théorique que prenait alors le « seul parti qui dispose d’un corps doctrinal pour analyser l’évolution des sociétés et leurs crises ».

L’auteur endosse donc la figure socratique : ” la Lettre ouverte aux communistes”  est un dialogue, entre un philosophe parvenu au marxisme par la philosophie et… le Parti communiste lui-même. Dialogue avec l’ « intellectuel collectif », ce lieu du savoir à constituer où culmine le projet philosophique lorsqu’il parvient par la « lente marche du concept » à dépasser les apories et les fixismes dualistes de la philosophie traditionnelle (dichotomies philosophie de la connaissance/ philosophie de l’action, sujet/ objet, individu/ société) et qui s’achève dans le marxisme-léninisme (unité organique de la pensée et de l’action). Le philosophe reconnait la supériorité du marxisme-léninisme dans la prise en charge même de l’accomplissement de la philosophie (« le communisme n’abolit pas, il accomplit ») : lui seul permet un savoir objectif, une action collective, des moyens pacifiques et démocratiques.

Mais dès lors, le philosophe garde un droit de regard (relatif) sur celui-ci, droit de regard sur le bon déroulement de la tâche qui lui a été confiée. La philosophie et le marxisme-léninisme se sont jurés assistance, ont désamorcé tout impérialisme réciproque : ils se surveillent et s’incitent mutuellement au travail. C’est aussi poser le problème du PC du point de vue des principes philosophiques et refuser la séparation entre la lutte des classes et les intérêts philosophiques qu’elle sous-tend et qui la justifie.

Après la déstalinisation et la mutation du capitalisme en Capitalisme monopoliste d’Etat (CME), il convient de naviguer entre deux dérives.

 

D’une part entre la réduction mécaniste, le marxisme rigide, incapable de proposer une épistémologie politique et générale satisfaisante (désertion quasi totale du domaine de l’intersubjectivité, qu’il convient de reconquérir), qui pêche par son orthodoxie, se pervertissant nécessairement en communisme dictatorial, autoritaire, stalinien.

De l’autre côté, la récupération idéologique insidieuse ou inconsciente (de la pratique de classe des nouvelles couches moyennes … culturelles, classes parleuses et écriveuses ascendantes), perversion de la méthode en marxisme « à la cool », en idéologie pseudo-contestataire, quand elle ne devient pas directement moyen de promotion mondaine. En bref, légitimation « théorique » de la nouvelle société du désir, neutralisation de la perspective révolutionnaire, transformation du marxisme comme vision du monde et projet en instrument d’analyse parmi d’autre, désossage méthodique du sérieux de la méthode qui pourrait bénéficier à la programmatique politique de l’intellectuel collectif que doit être le PC.

De là l’inversion fondamentale introduite dès le début de la Lettre ouverte, renversement de la doxa habituelle : « oui au PC, non à certains de ses intellectuels ». Ce n’est pas le PC qui est en tort, c’est certains de ses intellectuels qui sont d’emblée suspects !

 

L’ouvrage se fait plus théorique, plus polémique. S’en suit une attaque en règle contre le représentant du « néokantisme » (catégorie clouscardienne qui désigne la clef de toute épistémologie bourgeoise : instauration d’une distance infinie entre la théorie et la pratique) marxiste, Althusser ; puis contre Lacan, nouvelle coqueluche à verni de scientificité de toute une frange de l’idéologie contestataire. Afin de s’attaquer à ce qu’il y a de plus actuel, de plus urgent, de plus néfaste dans le négatif social-démocrate. Afin de définir le chantier auquel s’atteler : contre un anti-hégélianisme et un anti-humanisme virulents qui ont fait beaucoup de tort, de la même manière qu’un certain marxisme universitaire, le matérialisme dialectique doit ressaisir sa méthode de réalisme logique. Etant entendu que « l’idéologie a horreur du vide, l’abandon de la méthode du réalisme logique (« condamnation injuste de la méthode au nom du système ») a laissé la voie libre aux sirènes du néo-libéralisme et au terrorisme culturomondain de la nouvelle classe moyenne conquérante des « empirio-technocrates ». La méthode a implosé, le réalisme logique s’est disloqué en réalisme (positiviste) et en logique (formaliste), à la faveur d’un ensemble idéologique propre à la conjoncture « post-industrielle, à couronnement freudo-marxiste.

 

Dans ces conditions théoriques désastreuses, comment  résister à l’offensive politique de la social-démocratie à dominante libertaire, et comment échapper au tableau bien sombre des événements à venir (que Clouscard décrit dans une brillante et effrayante « futurologie du pire », « hypothèse radicale défaitiste ») : dégénération inévitable en ultra-libéralisme, neutralisation de la perspective révolutionnaire et pourrissement de l’histoire… Quand le cauchemar libéral-libertaire débridé ne se transforme pas en lente mais sûre fascisation du pays et des esprits déçus, à la faveur de la crise et des promesses non tenues, du prétendu « paradis permissif ».

Alors vient « le temps des frustrés revanchards », des classes moyennes traditionnelles trompées et autres composantes poujadistes.

Voir aussi l’extrait ” Critique de la synthèse du populisme et du national-socialisme “

Seule une anthropologie historique de la modernité pouvait être être à même de dégager la mutation libérale-libertaire comme phase ultime du capitalisme et peut permettre de fonder une philosophie politique cohérente, capable d’échapper aux pièges idéologiques et d’achever la conceptualisation de la nouvelle économie duale (dépassement du marxisme traditionnel), des métamorphoses de la nouvelle lutte des classes, ou encore d’aborder la questions des besoins, des libertés, de la morale, « conditions de l’a apriori théorique nécessaire à la stratégie ». Elle seule autorise Clouscard à proposer sans ridicule idéaliste la lutte contre l’immoralisme comme rôle majeur que doit endosser le PC, en affirmant que l’exacerbation de l’immoralisme traduit une névrose objective, engendrée par le néolibéralisme. Elle seule, enfin, pourra permettre au PC de « redonner au travailleur sa dignité professionnelle et morale », et de construire la « société sans classes (pôle de l’économie politique) et sans l’instinct de mort (pôle intersubjectif) ».

Il fallait bien que quelqu’un prête la voix à ce qui ne pouvait plus se taire. Il fallait bien que ressurgisse un discours resté trop longtemps inaudible (« ruse de la raison » diront les plus hégéliens). Nous sommes peut-être en face d’une occasion unique de nous refaire, étant entendu que, selon le mot de Marx, « l’histoire ne repasse pas les plats ».

Nous osons dire que tout communiste doit lire Clouscard. Pour prendre connaissance des acquis théoriques –et stratégiques que sa conceputalisation permet, mais aussi pour juger de ses limites. Dans une visée d’intégration- dépassement de sa pensée, du sérieux théorique au service de l’universel concret.

Les progressistes avaient un train d’avance sur la modernité, ils l’ont manqué.

Ils sont totalement passés à côté de cette pensée anticipatrice et émancipatrice, d’une intelligence sourcilleuse rare et d’une analyse intransigeante de la modernité.

Gageons qu’ils sauront réemprunter, mieux que personne, le chemin de l’honneur.

A condition de ne pas refuser avec mépris et force d’ignorance les lectures salvatrices.

 

SIMON VERDUN, 2017 

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