Le corps-sujet
synthèse de la “res cogitans”
et de la “res désiderans”

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L”analyse de l’immanence entre l’ontologie (sociale) et la phénoménologie (de l’esprit) chez Clouscard permet d’exposer le sens historique et les déterminations logiques de l’opposition entre “res cogitans” et “res extensae”, de l’esprit et du corps. Mais comme toujours, un nouveau terme dialectique émerge : la “res désirans”, interprétation du processus consumériste par le corps-sujet. 

Cet extrait est un très bon résumé qu’on trouve à la Partie I du livre 8, à la fin de  C )  la création subjective : auto-engendrement et donation d’existence.  ( page 186 , Delga , 2015 ) 

 Le corps-sujet,

synthèse de la  ” res cogitans”

et de la « res désidérans »

 

L’économie politique

constitutive du corps-sujet

 

 

 

“Nous avons déterminé l’être en tant qu’ontologie temporelle. Celle-ci est délimitable par l’évolutionnisme (et le transformisme). La plus longue temporalité possible est celle de l’évolution. La plus courte est celle de l’instant, moment de la présence du temps à lui-même, que ce soit l’instant de l’individu ou l’individu comme instant. Il s’agit là des temporalités « pures », celles qui sont l’être en sa réification et en son « élan vital ».

Si nous avons proposé cette ontologie temporelle, ce n’est pas pour établir une ontologie « nouvelle » – mise à jour a beaucoup tardé, après les découvertes que ce n’était la terre qui tournait autour du soleil -, mais pour saisir les deux bouts de l’être – le plus long et le plus court – qui peuvent être soumis à la praxis du genre humain.

Pour ce faire, nous avons proposé deux approches – à partir d’une ontologie temporelle constituée selon les temporalités maximales et minimales qui déterminent l’être et qui doivent être les lieux imposés à l’intervention de la praxis.

1 ) D’une part, la logique du genre, apportée par la praxis, le faire, le travail. On peut établir les lois de sa constitution à partir de celles de l’être, comment on passe de l’être au devoir-faire, comment celui-ci ne fait que reprendre le persévérer dans l’être, tout le parcours d’une intentionnalité, d’un sens. Ce dernier s’impose au devenir du devenir – temps aveugle de l’être – en lui apportant la finalité du procès de production, du temps spécifique de l’humain. Le genre s’accomplit par le dédoublement et l’engendrement réciproques de la substance [comme catégorie pour penser l’être et la praxis ] et du sujet, c’est-à-dire la maximale dualité de complémentarité qui est un accomplissement et un commencement du projet prométhéen.

Le processus de la progressive rationalisation s’achève et s’accomplit en res cogitans « chose pensante ». Celle-ci va se faire constitutive du corps-sujet : une résultante de la logique se fait le principe du corps (sujet) ! Le lieu de l’effectuation apparaît et se désigne lui-même ; rien de plus « normal » : l’ontologie répète la phylogenèse, mais se différencie parce que synthèse. La “res cogitans” se fera corps-sujet en tant qu’achèvement qui se fait opérationnel. Le corps-sujet est l’opération de la res cogitans quand celle-ci s’est constituée.

2 )  D’autre part, la phénoménologie du genre – l’homme naturel – s’achève  et s’accomplit  [ ici, dans le livre 8 ] en tant qu’identification du processus identitaire et du processus consumériste. Le corps-sujet est aussi l’achèvement de ce parcours phénoménologique : res « désirans » !

Le corps-sujet est donc constitué de deux composantes venues d’ailleurs et qui se retrouvent en un lieu commun :  [ la “res cogitans” et la “res desirans” ] Il devient alors le lieu de leur relation, de la confrontation des termes antagonistes et complémentaires. ” Pas de production sans consommation, pas de consommation sans production”. Le corps-sujet apparaît comme la solution des problèmes posés par la logique et la phénoménologie du genre. Il se constitue par cette résolution qui n’est autre que la synthèse du procès de production et du procès de consommation. Il est comme existence d’une opération synthétique, qui sait concilier les contraires pour se produire en tant qu’unicité.

C’est la synthèse de la res cogitans et de la res « désirans », res commune à la pensée et au désir. Si dualité il y a, ce ne peut être qu’à partir d’un lieu commun, quand la res se fait corporéité, celle de la dualité constitutive du genre humain.

Le concept de corps-sujet est ce montage gnoséologique : la différence et l’identification de la pensée et du désir. Tantôt il dispose d’une composante préférentielle, tantôt il confond les deux termes en un tout.

La pensée contemporaine – néo-kantienne – n’a pas su reconnaître ce lien synthétique. Tantôt un traité du cogito de Descartes et tantôt du désir, selon Freud. Mais quelle est leur relation ? Chaque composante se développe indépendamment de l’autre. On fonctionne toujours selon la dichotomie de matière et du sensible, du réel et du rationnel. Husserl, lui-même, n’a pas apporté une solution recevable (pour la praxis). L’intentionnalité ne peut qu’évacuer le désir, puisqu’elle se veut réduction eidétique. Pour Kant, le sujet transcendantal rejette par définition le sensible et l’empirique. Le cogito pré-réflexif de Sartre marque un progrès. Il existe un savoir avant la pensée. Alors, il va retrouver le désir ? Pas du tout, celui-ci ne peut même pas apparaître, anéanti a priori par le jeu de l’anéantissement réciproque de l’en-soi et du pour-soi.

On pourrait réduire la connaissance contemporaine à ce face à face : la res cogitans et la res désirans. La modernité n’est que la réalité des vieux élevages. D’un côté, Descartes, Husserl, Heidegger. De l’autre, Freud, Lacan. Comme un partage corporatif qui décide a priori du sens idéologique. À toi, à moi, à chacun son domaine ; et aux deux, la donation du sens. Ce qui n’est pas dit : en fonction de votre situation de classe. Aucun des deux camps ne semble soupçonner la praxis, son pouvoir démiurgique. Restons entre nous, à un désir sans praxis et à une pensée sans désir et sans praxis.

Aussi, ce n’est pas demain la veille que le désir sera reconnu comme économie politique (du genre) et que [l’économie politique du genre] sera reconnue comme constitutive du corps-sujet ! ” 

Michel Clouscard, 1985 – 2008. 

“L’être, la praxis, le sujet” _ Partie I du livre 8, à la fin de  C )  la création subjective : auto-engendrement et donation d’existence.  ( page 186 , Delga , 2015 )