Le romanesque, esthétique du relationnel de la bourgeoisie
(Phénoménologie de la bourgeoisie 1)

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Madame Bovary, réalisé par Vincente Minnelli et sorti en 1949 – d’après Flaubert. 

 

Dans ” De la modernité : Rousseau ou Sartre”, Michel Clouscard finit par résumer sa théorie de l’idéologie : le néo-kantisme. Mais pour bien comprendre la nature du néo-kantisme, dans la modernité, il faut comprendre le romanesque. 

La critique du néo-kantisme va reprendre les enjeux analytiques et les problématiques de la critique classique de l’idéologie, mais en apportant une démarche sociologique et historique inédite ( celle de l’analyse des ensembles logico-historiques ) 

Comme Clouscard l’expose dans la préface de cet ouvrage, pour analyser la contre-révolution idéologique du libéralisme libertaire social-démocrate, et sortir du “ventre mou” du “capitalisme de la séduction”, il faut  penser l’histoire des classes sociales à partir de la Révolution Française pour décoder la pensée de grandes figures intellectuelles de notre époque. Et notamment comprendre comment le programme du socle républicain instaurée par la démarche de Rousseau – intérêt général, volonté générale, démocratie – a été très rapidement neutralisé par la bourgeoisie et l’aristocratie après 1789. 

L’analyse de l’anthropologie des classes sociales dominantes apporte alors une démarche inédite pour décoder l’idéologie. 

Clouscard propose de penser   :  ” 1) tout d’abord comment s’est constituée la philosophie de la Révolution française : Rousseau-Kant ;

2) ensuite comment cette philosophie a été progressivement récupérée et pervertie pour constituer l’être de classe et l’inconscient de classe. C’est l’histoire de la bourgeoisie, de cette révolution à l’actuelle hégémonie politique et culturelle des nouvelles couches moyennes ;

3) enfin comment, en fin de parcours, le néo-kantisme ― anthropologique et philosophique ― ne fait qu’exprimer et théoriser ― d’une manière inconsciente ― les ultimes pratiques de classe ― celles du consensus ― de la contre-révolution du libéralisme social-libertaire.”

C’est dans ce cadre que l’étude du romanesque bourgeois apporte une connaissance essentielle pour comprendre les pratiques de classes qui vont devenir modèles culturels et contenus de la nouvelle mondanité pour donner le libéralisme libertaire. 

 

 

 

Phénoménologie

de la bourgeoisie

 

L’être de classe et l’inconscient de classe


Chapitre 1

 

 

Après la Révolution

française

 

 

A. Les étants de classe : romantisme, positivisme, romanesque

 

 

Attachons-nous, maintenant, à reconstituer les modalités historiques du surgissement des trois « étants » de la phénoménologie de classe : le romantisme, le positivisme, le romanesque.[1]

 

1) Le surgissement des trois « étants » de la phénoménologie de classe et ses modalités historiques.

 

 

.a) Le romantisme, réalité de l’esprit, entité sociologiquement invisible.

 

 

Le romantisme, avons-nous dit, est le processus d’exclusion du Nouménal par l’engendrement du nouvel ordre social. Alors que ce Nouménal était la référence de la réalité démocratique, esthétique, scientifique, éthique, alors que ces termes n’étaient que le projet de réalisation de sa saisie intuitive, il est totalement écarté de la praxis.

Cette exclusion permet alors de reprendre un terme de conscience pour en faire la conscience même. Ce qui n’était qu’une donnée devient un absolu. La conscience individuelle exclue s’identifie à l’absolu du Noumène. C’est le processus de l’engendrement de l’idéalisme subjectif.

Mais, en l’occurrence, cet idéalisme subjectif est encore le témoin de ce qu’a pu être l’esprit. Cette conscience individuelle, nourrie de Rousseau, a même pu participer à cette épopée de l’esprit qu’a été la Révolution française des Saint-Just et Robespierre. Elle sait, elle a vécu l’unité de l’esprit. Et c’est de cet Olympe qu’elle est précipitée. Elle vit l’acte de la scission, du déchirement, de l’anéantissement.[2]

Ce déchirement est fait de trois scissions historiques :

  • l’Empire,
  • la Restauration,
  • le mode de production capitaliste (le premier : le capitalisme concurrentiel libéral).

Ces trois effets s’accumulent pour accomplir un saut qualitatif : le romantisme.

L’Empire est la première modalité de corruption de la réalité révolutionnaire. Dans quelle confusion l’esprit est alors plongé ! Napoléon accomplit, réalise la Révolution. Il en est l’effectuation : il l’étend à l’Europe, il fait s’écrouler le système européen de l’Ancien Régime.

En même temps, c’est la fin de la République, le despotisme qui réapparaît et dans le sein même de la Révolution ! Celle-ci se dévore elle-même ; [La révolution] a engendré son contraire.[3]

L’esprit ne peut qu’en venir à cette interrogation désespérée :

  • pour se défendre de la contre-révolution, fallait-il l’Empire ?
  • Celui-ci est-il nécessaire à la propagation des idées révolutionnaires ?

Le doute remet en question le principe même de la Révolution.

  • Et si toute révolution ne pouvait être qu’une bonne volonté soit impuissante à s’accomplir soit puissante au point de s’accomplir mais en tournant le dos, alors, à l’intention originelle ?
  • Toute fin se perd-elle en ses moyens ?

Et puis la Restauration.

Comme si rien ne s’était passé. Comme si la Révolution n’était qu’un songe. Le principe éternel est de retour, l’immuable, le toujours pareil. Il n’a pas pris une ride. Sa totale incompréhension du processus révolutionnaire restaure l’époque où la révolution n’était même pas une idée, un projet. Elle apparaît comme un épiphénomène, une exaltation éphémère, à côté de l’être, de l’essentiel.

 

Enfin, le mode de production capitaliste.

L’ironie désespérée de l’esprit peut dire : « Mais si, la Révolution a réussi. Elle voulait en venir à ça : le triomphe de l’avoir, du bourgeois. Tous les idéaux révolutionnaires n’ont été que des stratagèmes, des manipulations pour mettre en place le règne du bourgeois. »

Avant, après, pendant : l’esprit n’a plus de lieu, d’existence possible. [L’esprit] n’est plus que le savoir d’une idée qui ne peut, par définition maintenant, s’effectuer. Le romantisme est exclu et s’exclut de toute politique. En ce sens, il peut apparaître comme réactionnaire.

Mais, à la différence du vrai réactionnaire, il n’y a pas, chez le romantique, passage à l’acte, travail de restauration.

Il faut bien comprendre que l’homme politique romantique n’existe pas. Le Nouménal est l’ailleurs, le grand refus.

 

.b) le positivisme, la gestion du mode de production capitaliste du CCL.

 

Alors que le romantisme est une entité sociologiquement invisible, réalité de l’esprit dont la figure phénoménologique n’est que processus de néantisation, le positivisme est une occupation phénoménologique, sociologique, économique, politique.

[Le positivisme] est le lieu de la substance de classe, car il est le fonctionnement même du mode de production.

Le positivisme est la gestion de ce mode de production, le capitalisme concurrentiel libéral, qui va mettre en place la « civilisation » capitaliste.

Phénoménologie de la conscience et phénoménologie de l’histoire globale ont produit la liberté individuelle, celle d’un atome social. Le mode de production va surdéterminer cette liberté. Car [le mode de production] fait [de la liberté] la libre entreprise, qui est le principe du libéralisme. La liberté individuelle s’investit dans la liberté d’entreprendre de telle manière qu’il n’y aura de liberté que de l’entreprise.

C’est un passage de la puissance à l’acte. L’ordre phénoménal devient celui du mode de production. La liberté individuelle devient le procès de production de l’entreprise.

Le positivisme est tout d’abord cette transmutation de la liberté en libéralisme. Puis du libéralisme dans l’avoir : la libre entreprise est celle qui possède ses moyens de production.

Liberté = libéralisme = propriétaire = producteur.

Les quatre termes s’identifient en un être, de classe, qui n’a plus besoin de se penser, de discourir pour être. Sa réalité ne relève plus du politique, substance incertaine, contradictoire. [Sa réalité] est la fonction économique.

Le positivisme est l’être en tant que fonction économique. Celle-ci porte en elle une justification éthique et politique. La liberté n’a plus à se justifier. [La liberté] est. [La liberté] se prouve en marchant, par la bonne marche de la libre entreprise. [La liberté] est passée de la puissance à l’acte, du discours spéculatif à la gestion, à la pratique. Le discours politique doit maintenant défendre la libre entreprise.

Le positivisme est un double combat pour la liberté (évidemment de la libre entreprise) :

  • [le positivisme] continue et achève le combat contre l’Ancien Régime[4].
  • [le positivisme] dénonce la rente foncière, improductive et parasitaire, qui grève l’expansion industrielle. Seule la liberté est rentable, productive.

Le positivisme se bat aussi contre les « classes dangereuses », l’autre face des improductifs. [Les « classes dangereuses »] sont le lieu de l’anarchie, du désordre. Le développement industriel permettra de les faire participer aussi à la nouvelle production nationale. C’est le seul remède à la misère des masses. Donner du travail, produire des emplois. Vers l’extinction du paupérisme.

L’éthique fonctionnelle du positivisme est pleine, suffisante, sans faille.

La bourgeoisie se juge comme une classe travailleuse et méritante. Elle a fait la révolution et elle a pris en charge l’économique.

Elle est pleinement consciente de son rôle et elle l’assume.

 

.c) le romanesque. La face cachée du positivisme.  

 

.i) Positivisme et romanesque en relation de dualité de complémentarité et même d’engendrement réciproque.

 

Le romantisme, avons-nous dit, n’est qu’un moment phénoménologique, celui de la rupture radicale du Noumène et du Phénomène, de l’en-soi et du pour-soi. Cette scission est cataclysmique et étymologique : elle est l’acte originel de la classe sociale. (Nous verrons ultérieurement son rôle dans la phénoménologie de classe.) Le romanesque est tout le contraire. [5]

[Le romanesque] n’est pas un terme originel, qui pourrait revendiquer une quelconque autonomie. Il n’est que l’autre face du positivisme, le côté caché de l’iceberg… Mais son rôle est essentiel : il est l’inconscient de classe, son non-dit et son non-su.

Aussi la pensée bourgeoise traditionnelle n’a pas su le reconnaître en sa nature fonctionnelle. [Le romanesque] sera considéré comme antibourgeois : la contestation de l’ordre établi, alors qu’au contraire [le romanesque]  est le plus sûr garant de cet ordre de classe. [Le romanesque]  est même le moteur [de l’ordre établi].

 

Rappelons que la logique que nous avons proposée définit dans un processus d’inclusion ce que la pensée libérale veut constituer comme exclusion radicale. Positivisme et romanesque sont en une relation de dualité, certes, mais dualité de complémentarité et même relation d’engendrement réciproque.

.ii) La contradiction interne de la bourgeoisie et l’inconscient de classe.

Sartre, dans L’Idiot de la famille[6], a bien compris que le romanesque est l’émanation spécifique de la bourgeoisie. Mais sans pouvoir accéder au concept de romanesque :

– inconscient de classe

– solution provisoire de la contradiction interne de la bourgeoisie.

Établir ce concept de romanesque permettra de montrer comment la bourgeoisie se sert de ses propres contradictions comme principe de sa gestion de l’être de classe.

Le romanesque est la gestion de la contradiction intime de la classe dominante. Cette donnée est structurale. [La contradiction intime de la classe dominante] n’apparaît pas à un certain moment de dérive, comme un phénomène secondaire. Au contraire, [cette donnée] est originelle, et matricielle.

 

.α) La structure et le lignage de la famille bourgeoise. Les surplus du lignage.

La famille bourgeoise est celle d’un chef, chef de famille : sa femme et ses enfants n’ont d’existence sociale qu’en fonction de ce chef. [la femme et les enfants] sont, à tous égards, juridiquement, politiquement, économiquement en état de tutelle. La famille bourgeoise reproduit en son intimité, en sa structure, la hiérarchie et la subordination de classe à classe (bourgeoisie-prolétariat).

 

La famille bourgeoise est un ensemble fait de deux sous-­ensembles : celui du propriétaire et celui des non-propriétaires.

Mais [les non-propriétaires] sont  aussi propriétaires, par usufruit et procuration.

De là, deux économies à l’intérieur de l’économie familiale, celle qui est par la propriété et celle qui est par le propriétaire.

Économies des états d’âme.

 

Sur cette structure se greffe le lignage : la passation ou la non-­passation de la propriété, des moyens de production.

À ce niveau apparaît déjà un inexorable surplus familial. Est surplus celui qui n’héritera pas de l’entreprise : la fille ou le cadet.

Surplus inexorable, en termes de démographie naïve et élémentaire, car il faudrait qu’il n’y ait qu’un enfant par famille bourgeoise et que cet enfant soit un garçon pour que l’économie politique et l’économie familiale soient en total rapport d’expression.

Aucune stratégie de la natalité de classe ne peut produire une relation aussi mécanique. (Et d’ailleurs elle ne doit pas le faire. Car alors il n’y aurait pas le libéralisme, l’expansion de classe possible dans le mode de production donné ― à partir de l’avoir ―, ainsi que toute une stratégie politique s’achevant en une société civile qui clôt le devenir et doit interdire le socialisme.)

 

.β) La culture officielle et la culture cachée, du non dit et du non su.

 

La famille bourgeoise, en sa structure et en son lignage, sécrète deux cultures :

  • [la culture] du chef       et     [la culture] des subordonnés,
  • [la culture] de l’homme    et    [la culture] de la femme,
  • [la culture] des parents    et    [la culture] des enfants,
  • [la culture] de l’aîné    et     [la culture] du cadet.

 

C’est alors tout un système d’une dualité faite d’alliances, et de renversements d’alliances, dans la famille.

D’une part, la culture officielle. Celle du mode de production (le CCL), de la libre entreprise, de l’héritage, de la concentration (le but du concurrentiel). C’est un système de valeurs positiviste : la maîtrise de la réalité économico-politique. Héritage et droit d’aînesse.

De l’autre, une culture du non-dit et du non-su, du non-représenté, qui va devenir l’inconscient de classe. C’est en dehors des catégories du positivisme que « cela » s’accomplit. (« Cela » est un terme volontairement choisi, car il prépare l’explication de la psychanalyse, la représentation que le libéralisme proposera du non-dit.) Mais dans le positivisme, dans la famille. Et dans la classe sociale (qui va se reproduire en élargissant ses assises, ce qui sera le passage au libéralisme). Il y aura rupture, discontinuité de classe. Pour un ailleurs très provisoire qui a comme finalité de rejoindre la structure de classe.

 

.iii) « Tout est permis ! » Les non-propriétaires doivent re-créer leurs moyens d’existence, rejoindre la structure de classe.

Femmes et jeunes, épouse et fille, fils et cadet doivent se débrouiller par leurs propres moyens. Un ordre de praxis leur est dévolu, qu’ils doivent découvrir pour témoigner d’un entregent propre à la culture bourgeoise mais à l’envers de sa proclamation officielle, maritale ou paternelle.

« Tout est permis (mais surtout ne pas le dire). Car il faut s’en sortir ! »  C’est l’impératif catégorique de la classe sociale. À chacun de re-créer ses moyens d’existence. Ils n’ont pas la propriété, ils n’auront pas l’héritage. Mais la classe sociale a prévu l’aménagement d’un espace dévolu aux meilleurs de ces subordonnés qui sauront faire la preuve de leur mérite. Il faudra témoigner d’un grand talent de l’intrigue, romanesque, pour y prendre place ou pour garder sa place.

Tout est permis dans un code implicite, selon un cheminement mystérieux qui ne doit pas remettre en question l’ordre positiviste et qui en a même besoin, comme support et comme cachette.

Le premier mérite, romanesque, est le bon usage de ce code, constamment créé, inventé par les femmes et les jeunes de la classe dominante.

Il s’agit alors d’une véritable création esthétique, une mise en forme, immanente au vécu, de l’esthétique propre à la classe bourgeoise.

 

.2) le romanesque ― la plus belle invention de la bourgeoisie après le capitalisme ?

 

Le romanesque ― la plus belle invention de la bourgeoisie après le capitalisme ?

On reste confondu devant un tel pouvoir de création. (Comme l’ « imaginaire » est une catégorie mièvre face à ce pouvoir de créer la vie dans la vie, de donner des formes belles à la quotidienneté de classe !)

 

.a)   l’esthétique et le camouflage du vécu de classe de la bourgeoisie.

 

Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de création de cette classe dominante.

[La classe bourgeoisie] a su proposer une esthétique vécue, une pratique de l’esthétique. Le romanesque est immanent à la classe bourgeoise. [La classe bourgeoise] a su camoufler son jardin secret, son grand secret de classe, par le roman, qu’elle fera proclamer, par ses idéologues, œuvre d’imagination, alors que c’est le contraire !

Le romancier ne fait qu’imaginer, broder, sur une réalité infiniment plus romanesque que son roman ! [Le romancier] ne fait que repérer quelques lambeaux du réel, pour en proposer un montage conventionnel qui cache l’implacable trame romanesque de la réalité de classe.

Ce caché sera aussi naïvement camouflé, encore, par la critique savante et « profonde », critique de l’avant-garde, des Sartre[7] et des Barthes[8] qui ne feront que remuer le pathos de classe ou que spéculer sur le formalisme sans soupçonner le concept de romanesque, ce qui aurait été leur fin, fin du romanesque et fin de classe.

Mais le super camouflage sera bien celui de la psychanalyse qui inventera un inconscient qui ne reconnaît jamais l’inconscient de classe et qui fonctionne de telle manière qu‘un nouveau savoir permet de ne pas savoir.

 

.b)   L’ordre de la séduction. La mise en forme du pouvoir de classe.

 

Le romanesque, esthétique de classe, esthétique vécue, immanente à l’être de classe ?

C’est que [le romanesque] est, avant tout, la mise en forme du désir de classe. Ce désir, par la mise en forme du pouvoir de classe, devient l’ordre de la séduction.

La séduction est un ordre. Car elle n’est jamais que le pouvoir de classe. Toute séduction est un pouvoir : celui de la classe dominante. Mais caché et proposé comme le contraire de l’ordre.

Le capitalisme concurrentiel libéral [CCL] a instauré un ordre de la séduction qui est d’ordre romanesque. (Dans Le Capitalisme de la séduction nous avons essayé d’établir que le libéralisme, en sa phase hégémonique [CME], méprisera profondément cette figure et qu’il instaurera une sémiologie, un système de signes et de conduites sociologiques, qui permettra une séduction de masse, par la libération des mœurs devenue nécessaire au marché du désir.) Le romanesque est alors (au niveau du CCL) la mise en forme du non-dit d’un projet de classe presque aussi constitutif que le positivisme. [9]

 

.c)   La mise en forme de la pulsion permet la reconnaissance et la jouissance de la personne bourgeoise.

 

Essayons de reconstituer la généalogie de cette figure essentielle de la phénoménologie de classe.

 

Établir ce qu’est le romanesque, c’est montrer :

 

  • comment la pulsion sexuelle, par elle-même, n’a pas d’existence [sociale],[10]

 

  • comment [la pulsion sexuelle] doit prendre forme pour atteindre l’existence sociale,

 

  • comment cette forme est une conduite,

 

  • comment cette conduite est une péripétie qui cherche à accomplir une finalité (jouir),

 

  • comment cette péripétie tend à substituer d’autres fins à la fin de la pulsion,

 

  • comment en tout cas la pulsion se transforme selon sa mise en forme et les modalités relationnelles de sa réalisation,

 

  • comment cette transformation transforme l’objet du désir originel, pulsionnel et le sujet du désir,

 

  • comment la nécessité de se cacher du positivisme et de se faire reconnaître de l’objet du désir est le travail même de la mise en forme esthétique, chargée de désir mais désir qui par la nécessité doit constamment retarder sa réalisation, doit constamment élaborer le signe ou la conduite qui cache et qui montre, qui montre en se cachant et qui se cache en se montrant,

 

  • c’est montrer comment ce travail engendre le sentiment qui est la reconnaissance du « travail » que l’autre accomplit, [la reconnaissance] de la manière dont [l’autre] s’y prend en créant une complicité objective pour la révéler et l’imposer en une complicité subjective, en une intimité profonde dans l’extériorité, en imposant le dire du non-dit, [une] violation subjective devenue le droit, d’un droit acquis par la preuve romanesque, preuve par la mise en forme du désir en forme belle et forme qui dure, preuve par la durée, qui alors rédempte la pulsion, mais rédempte non pas au sens spiritualiste mais au sens purement organique, biologique car la pulsion peut enfin être, s’accomplir.

 

  • [la pulsion] a pu sortir de sa ponctualité et de sa contradiction, de son non-être congénital et de l’impuissance à être qu’est le biologique pur, pour enfin atteindre les meilleures conditions de la jouissance, en une pulsion devenue son propre contraire, qui a ainsi pu se charger d’un formidable potentiel, pulsion qui peut jouir enfin d’elle-même en sa propre négation par la reconnaissance et jouissance de la personne bourgeoise.

 

 

Michel Clouscard, 1985 

 

NOTES  :  

[1] On pourra mieux comprendre la signification des occurrences de ces trois termes « romantisme », « positivisme » « romanesque » en explicitant les vocables par « l’étant du romantisme » « l’étant du positivisme », « l’étant du romanesque ». En effet, un contresens empêche la bonne compréhension des paragraphes qui suivent : celui qui consiste à confondre les notions d’« étants » et de « figures ». L’exemple suivant devrait clarifier les distinctions à opposer. Arthur Rimbaud en tant que « figure » historique réelle est d’abord et avant tout un exemple de « l’étant romantique » : de la jeunesse à Charleroi jusqu’à la vie parisienne, puis encore jusqu’à l’écrasement de la Commune de Paris. Puis ultérieurement et de façon très contradictoire,  l’épisode du commerce d’armes à Djibouti nous fait voir Rimbaud pris dans la logique de « l’étant positiviste » de l’homme d’affaires. (S.B.)

[2] C’est notamment clairement le cas de Friedrich Hölderlin (S.B)

[3]  On peut ici penser à l’œuvre de Goerg Büchner « La Mort de Danton » (S.B.)

[4] C’est notamment ce qui conduit Marx à rendre hommage à la bourgeoisie qui a permis le dépassement du système féodal, mais pour livrer le monde au « froid calcul » de l’inérêt égoïste ( ???) (S.B.)

[5] Tentons de préciser un peu ici le sens du mot romanesque. Le mot tire son origine du « roman », (XIIème siècle), un récit en vers puis en prose qui raconte des aventures fabuleuses ou merveilleuses, comme les amours de héros imaginaires ou idéalisés. Par la suite, l’adjectif de romanesque est l’adjectif qui qualifie 1) ce qui offre les caractères du roman traditionnel : poésie sentimental, aventures extraordinaires 2) ce qui contient ou forme des idées, des images, des rêveries dignes des romans. Pour Clouscard, le terme de romanesque est finalement la désignation du champ des intrigues et des aventures amoureuses, mondaines selon  la logique sociale qui travaille ce domaine. (S.B.)

[6] L’Idiot de la famille ??? note (S.B.)

[7] Sartre et les écrits sur les romanesque (???) (S.B.)

[8]  Barthes et les écrits sur le romanesque : « Discours sur un fragment amoureux » ( ???)  (S.B.)

[9] Michel Clouscard fait référence ici au fait que le système capitaliste va évoluer jusqu’au stade du marché du désir. Dès lors, la consommation ludique, libidinale, marginale, ou transgressive va devenir aussi constitutive que la gestion du mode de production au stade du CME. La nouvelle forme marchande, les biens et services qui répondent au désir de classe, va proposer l’orientation politique et économique actuelle : la récupération du progrès technique et scientifique par la « Bête Sauvage », la société civile capitaliste (S.B.)

[10] La pulsion sexuelle ne peut advenir par elle-même, sans mise en forme.(C.B.).