“la grande distinction entre le mythe féodal et le romanesque”
Etre&Code 3 – II – Le parcours de l’entendement

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Le Bourgeois Gentilhomme” de Molière  dans une mise en scène de Denis Podalydès – 2013

 

la grande distinction

entre le mythe féodal (Tristan et Iseult)

et la culture du romanesque  

 

Cette courte présentation n’est pas exhaustive pour une problématique importante. Mais cela peut servir de point de repère.  Beaucoup de lecteurs semblent croire que Clouscard “mythifie” l’amour courtois du mythe féodal. Il n’en Dcans une petite note de bas de page  ( et c’est souvent là qu’il est le plus précis), Clouscard apporte ici une formulation synthétique précieuse.

”  Déjà nous pouvons proposer la grande distinction entre le mythe féodal (Tristan et Iseult) et le romanesque.” 

En effet,  Clouscard pense le passage du “sérieux” de l’imaginaire politique du “mythe féodal”  au “sérieux de l’intrigue” (bourgeoise) que l’imaginaire débridé de l’intrigue romanesque manifeste.  qui est merveilleux comme les aventures de roman, ou exalté comme les personnages de roman, comme les sentiments qu’on leur prête.

L’adjectif est souvent utilisé péjorativement pour qualifier des histoires invraisemblables, des aventures extraordinaires, des sentiments excessifs, loin de toute réalité. En réalité, il s’agit du développement d’un des enjeux existentiels des classes dominantes : l’alliance contradictoire pour maintenir et rester intégré à une société hierarchisée qui permet un être de classe parasitaire. 

Clouscard reprendra d’ailleurs cette analyse du romanesque dans “De la modernité : Rousseau ou Sartre” ( 1985), deuxième partie ( après la révolution française), les trois étants de la bourgeoisie : romantisme, positivisme, romanesque. 

 

Alors que le mythe féodal met en route l’alliance entre le roi, chef de guerre, et le suzerain, allié loyal, et instrumentalise la femme, en réglant le problème des interdits interne au partage des femmes ( Tristan et Iseult ), à la fin de l’ensemble historique pré-capitaliste, la culture romanesque détaille l’évolution historique du schéma anthropologique des classes dominantes : la noblesse et la bourgeoisie doivent s’allier pour des raisons différentes … alors que ces deux classes sont totalement antagonistes ! Comment ? par la logique des intérêts individuels, familiaux, dynastiques … 

Le mythe  [féodal] est une culture interne à la féodalité. Il doit exclure l’autre et concilier les termes de la contradiction interne suzerain et vassal. Il est tragique et réactionnaire.

Au contraire le romanesque est le mode de conciliation des deux classes antagonistes (et de toutes classes antagonistes sauf du prolétariat). Il est optimiste et libéral.

Entre les deux, Don Quichotte hésite  : mais  il est trop réactionnaire [devant les données du présent historique ], il ne peut plus être que ridicule pour la bourgeoisie, aussi est-il renvoyé au mythe

Plus bas, Clouscard précisera que le romanesque exprime déjà le système de parenté commun à la noblesse et à la bourgeoisie qui se développe. Ce système de parenté est originellement contre-nature, en tant qu’alliance de deux classes antagonistes, comme la noblesse et la bourgeoisie, assimilée à la roture. Le contenu anthropologique d’une pièce de Molière comme le “Bourgeois Gentilhomme” donne la mesure des écarts culturels qui existeront toujours entre les valeurs de la noblesse et de la bourgeoisie à l’époque de Louis XIV. 

Mais, le romanesque procède d’une stratégie individualiste qui devient norme, tant pour les individus de la noblesse marginalisée par la praxis globale, le commerce, l’argent que par les individus de la bourgeoisie qui sont soumis encore aux règles de préséance. 

Le romanesque est donc d’abord cet entrecroisement du sérieux politique et de l’esthétisme de l’intrigue, cet entrecroisement des valeurs de l’étymologie et de l’esthétisme psychologique. Progressivement le psychologique doit imposer sa vérité au mensonge politique, à la permanence vide de l’institu­tionnel.”

 

Michel Cloucard ” L’Être et le Code”  (1971) et René Girard : “ Mensonge romantique et vérité romanesque” (1961)

Il est d’ailleurs intéressant de faire remarquer que Clouscard cite, dans la bibliographie, l’ouvrage fondateur de Réné Girard sur le “désir mimétique”, à savoir “ Mensonge romantique et vérité romanesque“.

Pour comprendre l’analyse de la culture mondaine, il me semble qu’il peut être intéressant d’analyser le lien qui existe entre la conceptualisation du “romanesque” dans “l’Être et le Code” et “De la modernité : Rousseau et Sartre” et le travail de René Girard sur le “désir mimétique” et “le romanesque”.  Les deux approches anthropologiques observent le phénomène de la rivalité pour un objet de désir révélé par la logique concurrentielle entre les individus. Mais Girard et Clouscard diffèrent dans leurs analyses.

En effet, comment la femme bourgeoise ou l’homme de la noblesse peuvent-ils entrer dans un commerce amoureux a priori contre-nature dans l’Ancien Régime ?  

Si l’alliance par le mariage entre la noblesse et la bourgeoisie fait l’objet d’une réprobation dans un premier moment, la pratique qui permet d’associer les prestiges du titre à la richesse d’une praxis industrieuse et roturière va devenir progressivement une pratique de masse, dont Clouscard pense la généalogie par l’anthropologie des intérêts de classe communs de la noblesse marginalisée dans l’Etat nation royal et bourgeois et de la bourgeoisie de robe en pleine ascendance. ( malgré les moqueries de Molière )

 Donc, s’il existe une relation entre Clouscard et Girard, si la notion de “mimétisme concurentiel” est si fondamentale que Clouscard y fait référence dans “Refondation Progressiste”, il sera intéressant d’apprécier les correspondances et les différences dans leur saisie commune d’un analyse d’une vérité romanesque, révélée par l’étude psychologique des auteurs du roman ( Dostoïevski, Flaubert, Proust, etc … pour Girard) 

” Le romanesque est donc d’abord cet entrecroisement du sérieux politique et de l’esthétisme de l’intrigue, cet entrecroisement des valeurs de l’étymologie et de l’esthétisme psychologique. Progressivement le psychologique doit imposer sa vérité au mensonge politique, à la permanence vide de l’institu­tionnel. [ de l’Ancien Régime ] ” 

le passage du sérieux du mythe féodal au sérieux de l’intrigue romanesque

Clouscard analyse le passage du sérieux du mythe féodal au sérieux de l’intrigue romanesque comme synthèse de l’arrivisme social de la bourgeoisie et du conservatisme de la noblesse. Et cela s’opère selon trois moments dialectiques :  c”est ” l’affrontement des trois moments de la praxis (à travers les individualités) à savoir : l’étymologie féodale, l’oppor­tunisme de la décadence, et le point de vue critique sur le passage de l’un à l’autre,  [qui] va transformer la relation triangulaire, fondamentale, qui avait défini l’Amour courtois” : la noblesse, puis noblesse marginalisée et la pensée ( fataliste, cynique, désabusée ? ) du passage du monde de la féodalité au monde de l’Ancien Régime.

Car même marginalisée, la noblesse va savoir “faire bloc” par le mondain, par les usages et conserver son ascendant sur la bourgeoisie. Les “Précieuses Ridicules” de Molière ne sont pas un accident historique, mais l’expression d’une lutte des classes interne.  

” C’est progressivement que la bourgeoisie a imposé son regard comme essen­tielle détermination de la noblesse. Alors sa praxis s’est totalement substituée à celle de la féodalité, et elle impose à la noblesse cette nécessité bien que son impuissance politique ne lui permette pas de formaliser elle-même les relations mondaines.

Mais au moment de la prise de conscience de l’échec féodal, (par la noblesse) l’homogénéisation formelle de la noblesse est déjà attitude de défense et d’attaque par l’esthétisme de classe. Et à ce moment de déca­dence de la noblesse, d’ascendance de la bourgeoisie, un quasi-équilibre des forces, également dépolitisées, permet d’équilibrer les antagonismes : l’agres­sivité, comme la séduction, s’exprimera dans les formes les plus policées.

Et cette relation avec la bourgeoisie, à travers le maniérisme de classe, est homogénéisation du pluralisme des individualités de la noblesse. Ainsi, par le truchement du bourgeois, les relations entre nobles conservent une urbanité qui recouvre, par une nécessité politique, les antagonismes internes, conservent une forme commune aux affrontements individuels désagréga­teurs.”

Le passage à l’affrontement individuel dans le mondain : la psychologisation. 

(… ) ‘  La disparité apparaît dans la surprise, mais le rajustement apparaît possible, immédiat. Toute une série de conduites s’efforce de reconstituer l’homogénéité, dans un pathétique statique, dans la bonne foi des individus s’opposant aux détermi­nations de groupes. Puis suit le constat de l’échec, le renoncement à la rela­tion de communication, la reconnaissance de l’échec individuel. Le processus événementiel révèle psychologiquement la situation de classe ; il est prise de conscience de la fin du devenir : c’est le renoncement.

Ce pathétique prendra la forme du romanesque, c’est-à-dire que la praxis, ne pouvant s’actualiser politiquement, s’exprimera dans les modalités existen­tielles les plus éloignées du politique, dans la nécessité qui définit les senti­ments. Alors l’esthétisme du romanesque est la ludicité qui est autorisée par l’indétermination existentielle. Peut s’inventer une structuration des relations inter-personnelles en dehors de la structuration politique, celle-ci n’indiquant plus que la finalité de ces relations, sans en préciser les modes.

L’événement par sa fluidité assure l’interpénétration de l’existentiel et du politique, et ces deux ordres se synthétisent dans l’ambiguïté du ludique. Ainsi le ludique devient un mode d’expression spécifique. L’esthétisme du romanesque trouve ainsi une nécessité. Nécessité du ludique : c’est le seul mode d’expression d’une classe, son expression et sa substance, mais dans l’ambiguïté d’une affirmation qui est négation, d’une négation qui est affirmation, d’une conti­nuité qui ne pourra s’affirmer qu’en se niant. L’affrontement civil  [ soit la rivalité mondaine ] est à l’image de l’esthétisation du courage (le duel) ; c’est le processus de recon­naissance qui est autodestruction.

Mais alors que l’esthétisme de la cour sei­gneuriale, même dans le stade le plus avancé de la décadence féodale, pou­vait équilibrer le ludique par le sérieux féodal, dans la neutralisation récipro­que de la frivolité de cour et de l’autorité politique du suzerain ou du mari, l’esthétisme du romanesque ne reconnaît plus aucune autorité d’ordre tradi­tionnel, féodal.  [l’esthétisme du romanesque] est ainsi pleine assumation, liberté. L’affrontement est celui d’individus à force, autorité politique, égales : c’est la psychologisation, ato­misation d’une structure collective en individualités qui reprennent les mo­ments nécessaires de la praxis dans la ludicité et dans l’égalité politique.

Ainsi, l’homme et la femme de la noblesse se confrontent, avec des cultures et traditions esthétiques antagonistes : si la noblesse dispose de l’esthétisme issue de la cour seigneuriale, l’absence de relation à une réalité politique de ce relationnel permet à la bourgeoisie d’apporter son esthétique du mérite, de l’effort et de le confronter à l’obsolescence de celle de la noblesse.

George Dandin  ou le mari bourgeois confondu par l’esthétisme de la noblesse. 

 

Une pièce de Molière illustre la situation historique entre la bourgeoisie et la noble : la psychologisation dit que les rapports de force entre mari et femme deviennent un motif de jeu, de ludicité mondaine. Jeu qui peut tourner au désavantage de l’homme bourgeois face à la femme noble.

 “George Dandin ou le Mari confondu” est une comédie-ballet en trois actes de Molière, avec musique de Jean-Baptiste Lully. Elle fut créée à Versailles le 18 juillet 1668.

George Dandin est un riche paysan. En échange de sa fortune, cédée à Monsieur et Madame de Sotenville, il acquiert un titre de noblesse, (Monsieur de la Dandinière), un rang et une épouse, Angélique.  Les parents de la noblesse savent que l’argent est désormais une nécessité structurelle qui marginalise la valeur d’échange de leur titre de noblesse. L’aventure de l’action guerrière de rebellion contre l’Etat Nation ayant échoué ( la Fronde), le terrain permettant de conserver son statut social devient anthropologique : 

”  La partie traditionaliste est engagée dans la survivance d’un sérieux (l’hon­neur), dans le maintien d’une tradition, dans l’engagement qui autorise encore une participation active, bien que mineure, mais suffisante pour se maintenir, se prolonger. Cependant cette partie se rapproche le plus de la prise de conscience critique, de par la constatation du décalage entre l’étymologique et la décadence. Ces hommes là savent. Mais ils se taisent. Ils sont le non-dit de la situation, qui présuppose sa connaissance. Ils ne consentent pas à reconnaître l’échec total de l’action puisqu’ils peuvent encore persévérer dans l’être de classe, mais ils savent que cette action est condamnée.

Mais la jeune femme aristocrate, Angélique, n’a jamais voulu cette union avec ce paysan enrichi, bourgeois roturier, George Dandin.

Devant cette épouse rebelle, qu’il ne parvient pas à attirer dans son lit, Dandin ne peut rien.

Il ne peut empêcher Clitandre, gentilhomme libertin de la Cour, de courtiser ouvertement Angélique.

George Dandin tente de réagir, mais les deux aristocrates n’ont que faire des basses accusations de coq de village et humilient cruellement l’infortuné bourgeois.

”  Ce sera donc la femme qui sera révélatrice. Dans l’Amour courtois, expres­sion de l’apogée, la femme n’avait qu’un rôle passif dans la dialectique. Elle ne représentait que l’élément naturel, catalyseur de l’affrontement poli­tique qui permettait la reconnaissance des hommes. Par la psychologisation, s’affrontent à égalité politique, l’homme et la femme. Et le paradoxe c’est que cet affrontement, à égalité, est masqué par le formalisme de classe, le tra­ditionalisme qui subordonne la femme-nature  [ liberté sexuelle du corps de la femme ] à la culture virile [ pouvoir des hommes sur la praxis et la subjectivité].

Aussi la révé­lation qu’apportera la femme sera-t-elle longtemps sous-jacente à l’affir­mation d’une supériorité politique de l’homme.

L’affirmation de la femme n’est autre que la dénonciation du néant politique des hommes, par la neutrali­sation réciproque des rivaux, du mari traditionnel et de l’amant soumis à l’esthétisme de l’intrigue.”

Cette phrase est fondamentale pour comprendre la critique de l’insuffisance politique d’un certain féminisme mondain chez Clouscard. (souvent réduit aux termes modernes du problème, dans l’anthropologie de la modernité du “libéralisme libertaire” )

La situation de George Dandin, floué, instrumentalisé par sa femme, n’est qu’une conséquence de la logique de l’échange économique en jeu : un titre contre la fortune, mais sans garantie de l’amour. C’est un échange de femmes, sans autre aboutissement que la poursuite d’une alliance  entre classes sociales dominantes  au sein d’une culture virile.

L’infidélité et l’intrigue romanesque peuvent se déployer dans le régime de la psychologisation des rapports sociaux qui s’instaure.  Madame Bovary et Feydeau pointent le bout de leur nez … il ne manque plus qu’une révolution bourgeoise pour faire oublier toute référence et tout lien entre le système de parenté et les fondements étymologiques du relationnel par la logique de la praxis ( le moment du mythe féodal ). 

Dernière remarque : le rôle de la servante Claudine dans l’intrigue ? 

Notons qu’Angélique peut compter sur l’appui de sa servante Claudine  pour tromper George Dandin. Il s’agit d’une figure prolétaire qui trouve également intérêt immédiat à son rôle de médiation :  cette alliance n’est elle pas le primordium à une présentation abusive d’une solidarité féminine de l’intrigue romanesque comme véritable féminisme émancipateur pour toutes les femmes ? 

C’est plus ambigu que cela car Clouscard analysera également la figure de Suzanne, femme de Figaro, dans le “Mariage de Figaro” de Beaumarchais, à la veille de la révolution française…. A suivre dans la fin de “L’Etre et le Code”

 

Sylvain Bourgois, Février  2017.