“Du Mode de Production Féodal
à la Psyché Républicaine chez Rousseau” (1976)

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On trouvera dans cet extrait  un des meilleurs résumés donnés par Clouscard sur sa démarche  dans “L’Être et le Code”  mais aussi de l’ensemble de sa démarche conceptuelle et de sa recherche  partant d’une “anthropologie historique” vers une “philosophie politique”.  

Du mode de production féodal à la psyché républicaine de Rousseau …. jusqu’au néo-kantisme comme refus de l’intelligibilité apporté par la mode de production pour penser l’histoire, c’est toute la généalogie de la “critique du libéralisme libertaire” qui expose ses fondements théoriques, méthodologiques et idéologiques. 

Ce texte constitue une excellente introduction à la lecture de “L’Être et le Code” par ailleurs. 

 

S.B. 

 

Extrait de “Lettre ouverte aux Communistes”  :

 

Du Mode de Production Féodal

  à la Psyché  Républicaine de Rousseau 

par

Michel Clouscard

 

1976 

 

 

 

À ce niveau, on peut faire un premier bilan de l’anthropologie historique. Nous avons longuement insisté sur ces trois démarches. Car elles permettent d’abord d’apporter les fondements scientifiques qui justifient les polémiques entreprises. Et aussi parce qu’elles ont permis la reconstitution de l’être de classe de la nouvelle bourgeoisie. Ce qui est une acquisition essentielle de la connaissance.

Il est fondamental pour la connaissance marxiste-léniniste d’établir cette inter-subjectivité, de ne pas l’abandonner à la connaissance néo-kantienne qui alors la reconstitue selon ses catégories d’occultation.

La subjectivité relève de la connaissance marxiste-léniniste parce qu’elle se révèle subjectivité de classe, forme des rapports de production.

Mais l’anthropologie historique est une science très ambitieuse. Elle ne saurait se cantonner en des études de conjoncture. L’anthropologie historique se donne comme projet l’anthropologie historique de l’histoire universelle. Rien de moins ! Et je sais bien qu’un tel programme ne peut que faire sourire le néo-kantien et l’agnostique qu’est devenu l’historien de notre époque.

Cette histoire universelle, pour un marxiste-léniniste, n’est autre que celle des modes de production articulés selon une logique de la production.

Cet énoncé pose déjà, évidemment, un énorme problème. On connaît la querelle : l’affrontement de la thèse stalinienne et de la thèse libérale.

Le stalinisme prétend à un ordre mécaniste des modes de production. À une continuité quasi linéaire, évolutionniste même. Au contraire les libéraux prétendent à un passage au mode de production communiste dans le désordre. Qu’importe alors l’articulation des modes de production puisqu’il ne saurait qu’entraver le pluralisme des démarches vers le communisme. En termes politiques, cette situation se traduit par l’affrontement maoïste au marxisme-léninisme.

Ce stalinisme politique est fondé sur une théorie libérale du procès de production! Double faute, double accumulation d’hérésies !

La science de l’histoire doit proposer, là aussi, la ligne juste. Démarche fondamentale, puisqu’elle doit fonder la théorie révolutionnaire et qui ne saurait être éternellement éludée. À moins que le constat ne soit fait de l’impossibilité de constituer la logique de la production ! Pour alors poser cette aporie de la fin du marxisme: d’une part une démarche stalinienne, d’autre part une démarche libérale. Pour en venir, par exemple, à l’affrontement des pays riches et du tiers-monde, du Nord et du Sud, etc.

Nous avons personnellement apporté notre contribution à cette logique de la production. En rappelant tout d’abord sa nécessité : impératif catégorique du matérialisme historique. (Ou on constitue la logique de la production ou on en vient au relativisme néo-kantien, école d’agnosticisme.)

Il va de soi que constituer cette logique de la production est une œuvre immense : il faut prévoir des générations de recherches collectives. Aussi notre contribution n’a-t-elle consisté qu’à reconstituer localement (en France) le lieu de passage de cette histoire universelle au mode de production industriel (au CCL). Nous avons donc cherché à définir le mode de production féodal  en tant que formation sociale particulière.

Ce mode de production est la clef de la logique de la production. Il est un lieu synthétique et médiateur. Il montre le passage du mode de production rural le moins élaboré à la première industrialisation. Au niveau du MODE DE PRODUCTION FÉODAL, on peut reprendre tous les modes de production antérieurs selon leur reproduction dans ce mode de production, qui les soumet à la hiérarchisation et au sens de sa spécificité productive.

Par le MODE DE PRODUCTION FÉODAL , toutes les conditions de la dynamique du procès de production sont enfin réunies. Les modes de production antérieurs étaient d’ordre fixiste, bloqués et répétitifs, alors porteurs d’une entropie qui les condamnait à la disparition. Et par le propre jeu de leur production. Le MODE DE PRODUCTION FÉODAL réalise la synthèse de tous les éléments nécessaires pour créer un ensemble enfin dynamique, ouvert, « créateur ». La synthèse autorise la médiation : autre loi dialectique de la logique de la production. Tous les termes de l’industrialisation vont être organisés pour produire un autre ensemble homogène, le CCL. Ainsi nous constituons un premier ordre de la logique de la production. Celui du devenir historique selon une médiation logique nécessaire. Nous avons longuement cherché à établir dans L’Être et le Code comment se réalise ce passage du mode de production « archaïque » au mode de production du CCL : le MODE DE PRODUCTION FÉODAL.

La deuxième détermination fondamentale de cette logique de la production — au niveau du MODE DE PRODUCTION FÉODAL — est la constitution d’un autre système de médiations : celui de la relation de l’infrastructure à la superstructure. Le MODE DE PRODUCTION FÉODAL est donc défini en tant que mise en place historique d’un double système de médiations : celui qui localise le devenir de l’histoire universelle en cet espace qu’est le système des médiations de l’infrastructure à la superstructure. Rencontre de deux temporalités organisées en cette relation de l’espace et du temps qu’est un mode de production. et le mode de production clef : celui de la synthèse et de la médiation nécessaires à la logique de la production.

Althusser refuse le jeu des médiations. Pour une causalité magique : la causalité structurale. C’est-à-dire pour l’explication la plus immanentiste (tout est dans tout, la partie est dans le tout comme le tout dans la partie). Pour l’explication la plus tautologique (la cause fait la structure comme la structure fait la cause). On s’en doutait ! Cette causalité structurale étant sans médiations est sans lieu. C’est-à-dire sans réalité. Causalité errante, insaisissable : parce qu’inconsciente. Causalité ayant la réalité de l’inconscient, qui ne saurait devenir réalité concrète sans se nier.

Dans ces conditions, comment constituer un mode de production ? En refusant les médiations qui assurent le passage de l’infrastructure à la superstructure ? C’est-à-dire en refusant les lois constitutives de tout mode de production et du MODE DE PRODUCTION FÉODAL en particulier. Nous parlons des médiations concrètes, réelles. Qui participent à la réalité infrastructurale et à la réalité superstructurale. Cette double négation n’est-elle pas une double occultation des déterminations ? Occultation qui permet le libre jeu d’une causalité magique, laquelle permet de constituer des autonomies superstructurrales si peu relatives !

En particulier, le refuse de considérer la médiation de l’infrastructure à la superstructure ne peut amener, en définitive, qu’à la juxtaposition de l’agent de la production et du sujet de la libido. Juxtaposition constitutive, nous l’avons vu, de l’althussérisme. Deux hypostases se confrontent. Celle de la fonction productive et celle du sujet de la psychanalyse. Principe de réalité et principe de plaisir : nouvelle répartition freudo-marxiste — de celui d’Althusser et de certaines couches moyennes — de la relation forces productives et rapports de production ! On ne peut qu’en venir à ces paradoxes lorsque l’on refuse de constituer le système des médiations. Et en particulier le réseau médiateur vertical qui autorise la rencontre de ces deux parallèles : l’infrastructure et la superstructure. Rencontre que le néo-idéalisme situe à l’infini.

Ce système de médiations se constitue comme un système de relations qui nous a permis de définir la nouvelle bourgeoisie. C’est-à-dire par la systématique du relationnel de la connaissance et du relationnel de la libido. Nous avons déjà proposé une application partielle de cette méthode : l’anthropologie historique de la nouvelle bourgeoisie. Maintenant il s’agit de l’appliquer à un ensemble extrêmement plus complexe : le MODE DE PRODUCTION FÉODAL. Et pour constituer la systématique médiatrice de l’infrastructure à la superstructure. Pour révéler cet univers immense que l’althussérisme veut occulter.

C’est donc une logique : celle du libidinal et celle de la connaissance qui doit être révélée. En tant que parcours complet : celui de cet ensemble clos et fini qu’est le mode de production en général et le MODE DE PRODUCTION FÉODAL en particulier. Ce MODE DE PRODUCTION FÉODAL va proposer le commencement, le parcours, la fin de la connaissance et de la libido du MODE DE PRODUCTION FÉODAL.

 

§

La logique des catégories proposées est constituée par la logique du mode de production. L’ordre à établir est donc celui du MODE DE PRODUCTION FÉODAL : son commencement, son parcours, sa fin. Et selon ces trois moments de l’ensemble, nous disposerons des déterminations de la connaissance et de la libido.

Les catégories de la connaissance et de la libido sont donc proposées par la systématique des médiations de l’infrastructure à la superstructure. Ce parcours est [le parcours] de constitution du superstructural : une généalogie, une intersubjectivité, une pratique théorique qui doit en venir à la théorisation de sa pratique.

Quelle est la « nature » idéologique de ce parcours ?

Il participe de l’infrastructural et du superstructural, mixité des médiations qui n’est autre que l’ambiguïté de la culture. Et il ne faut surtout pas cacher que cette ambiguïté est un nouveau piège idéologique. Et que, considérée en ses résultats seulement (les œuvres de la culture), cette ambiguïté ne peut jamais être révélée. Mais ce qui est encore plus essentiel c’est de dire que le mode de production en tant que tel est l’analyseur, le révélateur de cette ambiguïté. Car c’est [ le mode de production ] qui révèle l’ordre : la négation de l’ambiguïté pour proposer les deux démarches de la connaissance et du libidinal, l’une matérialiste, l’autre idéaliste : le néo-kantisme ou le marxisme-léninisme.

Nous reviendrons sur ce problème fondamental, absolument méconnu du néo-positivisme (cet arrivisme idéologique des couches moyennes).

 

§

 

Car nous devons, au préalable, compléter les déterminations du système des médiations.

Reprenons donc les hypostases du néo-positivisme althussérien : juxtaposition de l’agent de la production et du sujet de la psychanalyse. Et régulation pragmatique et locale de ces deux fonctions du corps : productrice et consommatrice.

Le système des médiations va révéler, au contraire, que production et consommation ne peuvent être réduites à leur fonction, à leur support, à deux « continents » qui dérivent pour ne jamais se rencontrer. Car quelles que soient leurs modalités, a priori ces deux fonctions sont dans un ensemble relationnel. Et c’est cet ensemble relationnel, surdéterminé par les rapports de classe qui propose le sens, la forme, le contenu, de la connaissance et de la libido.

Aussi, [chez Althusser ], l’agent de la production et sujet de la jouissance ne sont que des abstractions idéalistes : ce que serait le formalisme du corps si ce corps était privé de relationnel. Le corps sans l’autre est le corps partagé — et nécessairement malheureux, déchiré — entre la force productrice et le phallus.

Nous devons donc constituer les catégories spécifiques du système relationnel de la médiation (c’est-à-dire les déterminations de la connaissance et de la libido constituées par le MODE DE PRODUCTION FÉODAL). Nous disposons donc de la loi constitutive : le procès de production du MODE DE PRODUCTION FÉODAL est aussi [le procès de production] de la constitution des catégories.

Par conséquent, comme le MODE DE PRODUCTION FÉODAL s’accomplit par le plus grand éloignement possible de l’infrastructural par le superstructural, se constitueront donc les modalités de la connaissance et de la libido qui expriment le relationnel de ce qui est devenu la négation de l’infrastructural. 1 En même temps se constitueront les modalités de la connaissance et de la libido qui, à l’intérieur du système, refusent cette négation.2 Qui ne peuvent donc opérer qu’à l’intérieur d’un a priori, à la fois imposé et refusé, sans la connaissance scientifique de l’infrastructural. Ainsi on atteint la double limite du système des médiations.

Mais pour constituer ces catégories, il faut proposer toute l’infrastructure de ces médiations : l’appareil réel qui soutient les discours culturels. Pour ce faire, toute une énorme technologie de la connaissance doit être constituée. Nous ne ferons que rappeler l’essentiel de cette démarche.

§

Tout d’abord nous avons dû localiser le MODE DE PRODUCTION FÉODAL dans l’histoire universelle.

C’est-à-dire répondre à cette question : par quel jeu du géo-politique des termes disparates et hétéroclites peuvent être fixés en une disposition spatio-temporelle telle que ces termes se synthétisent en un ensemble homogène ? Ce qui alors nous a renvoyé à un autre problème.

.i) À quelles conditions les unités productives — domaniale et corporative — peuvent-elles se constituer et se reproduire ? (Problème de la continuité de la production des biens de subsistance.) Et déjà : par quelles médiations ces autarcies productives autorisent une première systématique du relationnel ?

Alors apparaît une autre strate de déterminations : comment passe-t-on de ces autarcies productives à la Nation ?

Le MODE DE PRODUCTION FÉODAL est le lieu, en France, de constitution de cet énorme appareil médiateur. Établir comment se constitue la Nation est aussi établir le système « infrastructural » des médiations.

Mais apparaît un préalable : à quelles conditions de développement — à quel niveau de la croissance — l’appareil qu’est la Nation peut commencer à se constituer ? Il faut établir alors une réciprocité constitutive. Montrer quel développement des forces productives entraîne la pacification régionale, un certain commerce, un premier appareil de la fonction publique. Et inversement, montrer comment ces acquisitions autorisent le progrès des forces productives.

Alors on peut définir cet appareil de la Nation : cette économie politique permet le développement d’un réseau vertical, lequel inversement permet un nouveau développement de cette économie politique.

Se constituent alors :

1) Les services et fonctions de la Nation : le fiscal, le juridique, l’administratif.

2) Les métiers et les réseaux spécifiques à la médiation de ces services et des autres « estats ».

 

.ii) Nous pouvons alors en venir au passage des estats aux classes sociales. Car c’est par ce réseau vertical que s’organise le fantastique brassage des groupements sociaux qui permettra en fin de parcours la stratification des classes sociales.

Tout un système de la parenté va se constituer par ce que nous désignerons comme la bourgeoisie de robe. (Au sens très large de fonction médiatrice.)

Par cette bourgeoisie de robe, noblesse et bourgeoisie d’argent opèrent leur synthèse. Cette médiation produit la Nation (le système organique du passage de l’infrastructural au superstructural, qui est aussi le passage du MODE DE PRODUCTION FÉODAL au CCL).

Ce système de la parenté, constitutif de la bourgeoisie de robe, de l’organisation de la Nation en classes sociales, de l’appareil institutionnel de la Nation, du passage du MODE DE PRODUCTION FÉODAL au CCL est la clef de l’histoire de France. Et un modèle exemplaire de la généalogie des catégories de la connaissance et de la libido que nous voulons constituer.

Nous renvoyons à L’Être et le Code pour la reconstitution de ce système de la parenté.

Rappelons seulement son schéma.

La bourgeoisie de robe est donc synthèse, compromis historique du MODE DE PRODUCTION FÉODAL de la noblesse et de la bourgeoisie d’argent. Dans le principe et dans son devenir. Comme production et reproduction. En un premier moment elle est donc un effet. En un second moment elle est cause : productrice car autonome, classe sociale devenue constitutive (autonomie relative du superstructural). Alors le superstructural est une auto-production : la logique même du superstructural.

Ces deux moments correspondent aux deux moments de la Nation, de la constitution des médiations. D’abord l’appareil de la Nation doit être produit. Ensuite il fonctionne tout seul. En un premier moment il est un compromis. En un second moment il reconstitue et reproduit par lui-même les termes constitutifs de son origine. Le compromis se fait arbitrage.

Ces deux moments sont ceux du MODE DE PRODUCTION FÉODAL en France : constitution d’un superstructural en tant que « reflet » immédiat de l’infrastructure. C’est-à-dire constitution de l’appareil élémentaire, institutionnel qui permet de constituer un échange et un relationnel nationaux. Puis constitution d’une autonomie du superstructural pour et de par le relationnel mondial (rapports des nations). Ce qui autorise alors une domination totale de l’infrastructurel national (cf. L’Être et le Code).

Dans ce système, celui des médiations, celui du système de la parenté, toute la logique de la connaissance et de la libido va apparaître comme système du relationnel d’un mode de production. Toutes les catégories de la sensibilité, de l’entendement, de la raison, seront produite par les rapports des estats puis [par les rapports] des classes sociales.

Nous pouvons donc constituer une logique des signifiés et non des signifiants parce que nous connaissons le référent : une généalogie qui se distribue selon le sens de l’histoire : celle du MODE DE PRODUCTION FÉODAL.

Connaissance et libido sont des expressions organiques : organicité de classe, de fonction, de Nation. Aussi ces catégories peuvent reprendre l’organicité propre au corps-sujet. Selon des modalités communes. Nous avons essayé de montrer dans L’Être et le Code comment ces deux étymologies organiques — le corps sujet et le corps social — se constituaient réciproquement en des catégories du relationnel social, de l’inter-subjectivité que nous pouvons reconstituer selon les rapports de classes.

Et ce sont ces rapports de classes qui proposent l’extraordinaire richesse des catégories de la connaissance et de la libido.

Fabuleuse histoire de France ! Extraordinaire logique !

Logos et psyché enfin révélés en leur réalité concrète !

 

Déterminations qui débordent infiniment les pauvretés et les platitudes de l’idéologie libérale. Psychanalyse et nominalisme se révèlent comme de bien piètres restaurations d’un logos et d’une psyché que l’arrivisme culturel ne peut même pas soupçonner ! L’interdit de la connaissance, celle de la psyché et du logos de l’histoire, autorise alors toute la vulgarité néo-positiviste des technocrates de l’âme du genre Lacan. Des gens qui tripatouillent la psyché — à la ville — comme les guérisseurs tripatouillent le corps — à la campagne. Alors qu’ils n’en savent rien. Mais parce que le néo-capitalisme leur a donné ce pouvoir.

 

§

 

Nous n’essaierons pas de résumer cette logique de L’Être et le Code. Nous ne ferons que la suggérer. En une formule littéraire et impressionniste, qui propose l’histoire à son résultat, qui reprend le millénaire de la psyché en une question.

Comment passe-t-on de l’amour courtois au Rousseau de La Nouvelle Héloïse ?

Et comment ce traité de l’âme doit avoir comme corollaire le traité politique qu’est Le Contrat social ?

Autrement dit, par quelle critique de la psyché peut-on en venir à la conscience politique ?

Comment en vient-on à refuser l’ensemble culturel auquel on participe ?

Nous situons donc la systématique du relationnel, des médiations, de la connaissance et de la libido en son dernier accomplissement. Et pour ce faire, que de médiations nous devons sauter !

Rousseau axiomatise et axiologise tout le champ culturel pré-capitaliste. C’est qu’il est au résultat — objectif — de cette histoire. Le petit clerc marginalisé — la nouvelle petite-bourgeoisie de plume constituée par le MODE DE PRODUCTION FÉODAL pour le CCL — accède alors à la conscience politique de son rôle dans le procès de production.

La résultante de l’histoire reproduit dans le synchronique tout le procès diachronique qui l’a constitué. (Ce lieu est interprété comme structure par les idéologies de l’anti-histoire.) Mais la reproduction s’ordonne selon une autre mise en scène des mêmes éléments constitutifs.

Aussi, la nouvelle petite-bourgeoisie, le nouveau statut de clerc, l’existenciel de Rousseau, sa migration interne, son œuvre se constituent réciproquement pour reconstituer le macro-social du synchronique en un ensemble qui est la résultante de l’histoire. Et tous ces termes ne font que reprendre le macro-social du pré-capitalisme. Mais selon le sens et la forme de la nouvelle vocation de classe.

La logique de l’œuvre de Rousseau est cette axiomatique et axiologie. Non pas en termes de philosophie de l’histoire mais en tant qu’accession à des catégories opératoires qui reprennent les données historiques selon la nouvelle formalisation rendue possible par l’accès à la conscience politique.

Rousseau dispose alors des trois catégories constitutives d’un discours non empirique, non réducteur : le logos, la psyché, le politique. (Comme Platon du reste.) De leur confrontation naît la seule révolution culturelle que le politique ait pu proposer à l’humanité.

 

§

C’est en prenant au sérieux la psyché féodale, en rappelant les exigences qui avaient constitué le MODE DE PRODUCTION FÉODAL que Rousseau peut montrer son inexorable déchéance et proposer un autre fondement — politique alors — du relationnel.

Lui seul permet d’éviter les restaurations. Lui seul a su dire comment on peut s’arracher à la situation constitutive de l’idéologie petite-bourgeoise (actuellement le néo-kantisme et le freudo-marxisme). De par quelle critique. Par quelle ascèse, par quelles exigences.  Situation en laquelle pourrissent les Reich et les Marcuse, ravalés au rang d’idéologues pour adolescents boutonneux et pour journalistes de la nouvelle presse à sensation, lorsqu’on confronte leur problématique de sexologues avertis au sublime Jean-Jacques.

Au seul — avant et après Lénine — qui ait osé critiquer la libido constituée par les classes dominantes. Alors que les freudo-marxsites ne font que se soumettre au pouvoir sexuel de la nouvelle bourgeoisie. Pour avoir leur part.

Mais Rousseau ne pouvait quitter son système relationnel. Son contrat social légifère d’une manière volontariste et formelle. Il ne peut le fonder sur les nouvelles forces productives et le prolétariat. Sans pouvoir évidemment anticiper sur les données constitutives de ce que sera le CCL. (Aussi nous pensons que le marxisme-léninisme ne pourra se sortir de l’enlisement néo-positiviste que par la mise en relation de Rousseau et de Lénine.) Par la complémentarité de la révolution culturelle de Rousseau et de la révolution prolétarienne de Lénine.

§

Après Rousseau, deux perspectives de la connaissance sont possibles (nous renvoyons à L’Être et le Code pour la détermination, selon l’histoire de la philosophie, de ces deux démarches contradictoires).

Le néo-kantisme se constituera selon l’ensemble Rousseau-Kant-Husserl. Mais selon deux discontinuités. Kant théorise pour la bourgeoisie révolutionnaire. Husserl pour la bourgeoisie devenue conservatrice. Ce dernier récupère Kant en fondant la méthodologie de toutes les anthropologies, esthétiques, philosophies, sciences humaines de la nouvelle bourgeoisie, du libéralisme. Ce néo-kantisme est fondé sur la dichotomie : empirisme transcendantal / formalisme transcendantal. La réalité a éclaté, et ainsi se fait insaisissable. En deux champs de connaissance irréductibles actuellement c’est la dichotomie nominalisme et empirio-technocratie.

L’anthropologie historique refuse cette dichotomie kantienne : phénomène / noumène. Elle prétend avec Hegel que l’être se révèle par la phénoménologie et que le noumène n’est autre que la logique de cette phénoménologie. Que le réel est relationnel comme le rationnel est réel : la connaissance n’a pas à concéder un résidu transcendantal. Le réalisme radical est le fondement de l’épistémologie matérialiste.

Cette méthode a permis à l’anthropologie historique :

1) De constituer l’histoire des signifiés selon le référent (le mode de production) et la systématique des médiations.

2) De constituer alors l’être de classe de la nouvelle bourgeoisie cultivée. Ainsi que le logos et la psyché du MODE DE PRODUCTION FÉODAL.

 

§

 

L’anthropologie historique peut maintenant rendre compte dans un ensemble « formalisé » de la continuité de ces démarches.

1) Nous avons montré la généalogie de la psyché et du logos.3 Les figures et les articulations de leur commencement, de leur parcours, de leur fin. Comment l’histoire universelle prend forme, sens, contenu, par le MODE DE PRODUCTION FÉODAL. Par quelles catégories cette histoire nous constitue.

2) Au niveau du CCL, nous avons montré comment cet acquis se constituait en modèle de la reproduction idéologique. Comme axiomatisation de tout relationnel en une dualité, celle du logos et de la psyché. Comme hypostases, même, constitutives de la nature humaine : dualité du sujet logique et du sujet sensible. Modèle de la connaissance qui se fait constitutif du relationnel de la bourgeoisie. Au résultat de cette culture : l’être de classe.

Cette auto-production de l’être par l’idéologie et de l’idéologie par l’être est possible du fait que le superstructural est le seul référentiel de la connaissance. [ pour le néo-kantisme] [ La connaissance] reproduit en réifiant son passé. Sans jamais faire intervenir les nouvelles forces productives. En tant que négation même de la classe ouvrière et du prolétariat.

3) Au niveau du CME, nous avons retrouvé cette dualité : celle du sujet de la connaissance et du sujet libidinal. Nous avons montré comment elle constituait l’être de classe selon la relation nominalisme et empirio-technocratie. Nous avons montré aussi comme la psychanalyse — et son complément dialectique l’anti-Œdipe — produisait et reproduisait l’ontologie du libéralisme.

 

Par ces trois moments nous avons proposé l’histoire des valeurs bourgeoises. Leur nécessité, d’abord. Puis leur reproduction opportuniste, comme formes a priori des nouveaux rapports de classes. Enfin leur consommation idéologique : la curée freudo-marxiste.

 

Le marxisme-léninisme peut alors dénoncer un système relationnel dépassé, restauré par l’idéologie, rafistolé par la psychanalyse et qui n’est plus qu’un prétexte à la consommation libertaire de l’anti-Œdipe.

Ce relationnel n’a rien de commun avec le nouveau système relationnel fondé sur le travailleur collectif.

On pourra maintenant se demander quelles déterminations prennent la connaissance et le libidinal lorsque le relationnel qui les met en relation est le communisme. Selon la perspective commune à Rousseau et à Lénine.

 

MICHEL CLOUSCARD, 1977