Wagner et Proust –
L’ Amour d’après le Mythe de Tristan et Yseult
et la Sentimentalité Romanesque
(2006)

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Wagner et Proust

 

L’amour d’après le mythe

de Tristan et Yseult

et 

 la   sentimentalité   romanesque

 

Michel Clouscard 

 

2006

 

(in L’évadé n°9)

  

     

   L’amour proustien ne sert que de prétexte à la production du sujet. Il est voie d’accès à son identité solitaire et narcissique, un travail de pure mémorisation qui permet d’accéder au particulier, “au plus irremplaçable des êtres”. Alors ce paradoxe: l’Autre n’est plus que le moyen d’accomplir l’Odyssée de la conscience amoureuse! L’Autre n’est plus l’aîmé-e mais le moyen d’aimer, réifié a priori et instrumentalisé, inexistant.

La prétendue Albertine n’est qu’un prétexte: elle aurait pu ne pas exister. L’auteur la manipule et la fabrique comme un objet, pour les besoins de sa cause. Ainsi que toutes les créatures pourtant proclamées aimées du roman proustien, elle se réduit à un être-là inerte, inconsistant, personnage animé par l’auteur, subjectivité floue, incertaine, insaisissable, confinée dans un en-soi qui n’est, en définitive, que l’interdiction d’exprimer le pour-soi de la femme.

 

Yseult, au contraire, n’est ni une abstraction, ni un imaginaire, ni une nostalgie. Elle se présente comme une entité politique aussi nécessaire que celle de Tristan. Son rôle social s’avère essentiel pour assurer le passage du clan à la société de classe, de l’endogamie à l’exogamie.

 

C’est la fondamentale différence avec le roman bourgeois. Le mythe propose un “statut” de la femme que le roman ne peut qu’ignorer pour exister en tant qu’œuvre de l’homme, de l’individualité bourgeoise, de l’idéalisme subjectif. De la femme cause de l’amour à la femme prétexte du discours sur l’amour, quelle “différence”.

 

Nous voyons (Acte I) que c’est Yseult qui décide, décide d’aimer. Cette résolution est à l’origine de l’amour. Son démonisme rend réel tout ce qui n’était que virtualité, latence.

Et lorsque tout le parcours alors autorisé semble être achevé, quand tout semble accompli, révolu, le mythe propose la rentrée fracassante d’Yseult (Acte III)

Alors tout est re-donné, tout recommence. Ce qui n’était que réminiscence devient la présence même. L’abstraction qu’est le souvenir se fait chair. L’amour s’actualise, devient l’effectivité même. Il est l’Eternel Retour, la répétition garantie, sans entropie alors, au contraire comme résurrection de la plénitude de l’aveu originel.

 

Flaubert, par lequel la sentimentalité romanesque accède pourtant à la plénitude de son expression, est tout à l’opposé. Dans l’Education sentimentale, roman d’apprentissage de la sensibilité bourgeoise, il montre bien l’impuissance de cette sentimentalité qui épuise très vite son élan originel pour en venir à un ressassement intime, aigri, qui décolle tellement de la réalité que, lorsque retour d’Yseult il y a -en l’occurrence celui de Mme Arnoux- Frédéric Moreau repousse, très gêné, la possibilité de reprendre “l’affaire amoureuse”. La présence de cette Mme Arnoux le dérange. Elle dérange son imaginaire! Quel aveu !

 

L’amour wagnérien -son interprétation du mythe de Tristan et Yseult- est aussi une rétrospective, une recherche du temps perdu, le savoir du sens. Mais à la différence de Flaubert et de Proust, ce travail-là n’est pas une fin en soi mais tout au contraire un moyen. L’amour ne finit pas en sa sépulture mémoriale. La réminiscence est le moyen de re-actualiser, de faire revivre le commencement non plus alors comme un simple rappel, une astuce mnémotechnique qui permettrait d’échapper à l’usure de la vie, à l’entropie, mais au contraire comme un acte nouveau, l’accès à une nouvelle joie d’aimer et même à une béatitude jusqu’alors inaccomplie bien que soupçonnée, parce que définitive libération du doute et de l’angoisse, comme accès à la certitude éternelle.

 

Ce qui se révèle, avec le retour d’Yseult, c’est bien sûr, l’ultime preuve de la fidélité -la seule?- celle qui consacre la pérennité du couple mais surtout la progression infinie de cet amour, bien qui s’augmente par le temps au contraire de l’éros, paradoxe d’une valeur exponentielle dans la rétraction même de la vie. C’est le sentiment que l’amour peut accepter la mort ayant triomphé de tout ce qui voulait empêcher sa vie.

 

Cette interprétation du mythe ne fait que reprendre la conception platonicienne de l’amour. Nous y reviendrons plus longuement mais déjà on peut souligner le (grand) lieu commun. La réminiscence platonicienne -celle de l’unité perdu, androgyne- n’est aussi que le support, le moyen de la prospective, du cheminement vers le couple, la reconnaissance de l’Autre.

 

L’amour est fait, constitutivement, de ces doux moments qui ne peuvent être dissociés: rétrospection et prospection, attachement au passé et quête de l’avenir, fixation et recherche. Les deux termes sont en relation d’engendrement réciproque, alors que la sentimentalité proustienne, en proie à l’égoïsme de classe, à l’économie de la libre entreprise, à l’appropriation jalouse et avare, réduit arbitrairement l’amour à un seul de ses moments: la réminiscence. Le temps doit être figé dans le rappel du temps, le souvenir. La classe sociale ainsi se ferme sur elle-même et ce grand renfermement -la sentimentalité romanesque- permet d’interdire toute prospective, tout avenir, toute ouverture sur l’Autre -que ce soit la femme ou la classe ouvrière.

 

La psychanalyse développe ce thème commun -à Platon et à Wagner, au concept et à la musique, à l’absolu du savoir et à l’infinie de la mélodie- mais après avoir procédé à une énorme réduction de son contenu, pour en proposer une version anthropologique, psychologique, personnaliste ou structurale.

Toute la problématique de son éros est la reconduction des fixations originelles (orales, anales, génitales) du sujet infantile dans les conduites, adultes et responsables, de la relation à l’Autre. C’est bien le Même qui se répète, dans la mesure où il se souvient, mais à travers la transfiguration historique qui doit changer ce Même en Autre.

 

Ce souvenir, certes, pour pouvoir répéter mais en changeant d’après les acquisitions de l’histoire -réduites alors à la seule histoire du sujet- et pour recommencer comme Autre, un Autre qui est le Même mais vivant, présent parce qu’actualisé par l’histoire.

Une philosophie de l’amour commune à Platon, à l’interprétation wagnérienne du mythe de Tristan et Yseult et à la psychanalyse pourrait être dégagée sous réserve de notre critique de la “psychologie des profondeurs”. Mais nous devons reconnaître que celle-ci a su désigner comme pathologique le refus de cette transmutation historique de Même dans l’Autre, alors que la sentimentalité romanesque, elle, en a fait le fondement -inconscient- de son esthétique.

Cette impuissance d’aimer, de recommencer mais dans la continuité, cet aimer mal car aimer seul, pour soi, s’avère alors n’être que la dure punition infligée à une culture de classe qui se refuse au devenir, qui ne veut pas changer car volonté -combien inconsciente- de conserver la situation acquise et la toute-puissance non seulement économico-politique mais aussi et surtout culturelle.

 

Proust est profond dans la mesure où il exprime parfaitement le principe surdéterminant de la culture de classe -inconsciemment- qui veut garder, posséder encore et qui ne peut alors que répéter jusqu’au ressassement le Même en se refusant au re-investissement affectif, à l’affrontement et à la reconnaissance de l’Autre, à la durée en temps réel de l’amour, celle qui transforme l’amour en le rendant cause de soi et cause de l’Autre. Pour posséder le souvenir, il faut que cet amour s’efface.

 

Le “discours amoureux” de Proust, est certes la plus belle recherche et contemplation du temps passé. Mais c’est aussi un conservatisme jaloux -une chasse gardée qui devient un jardin secret- qui fait de l’amour le plus splendide des musées imaginaires de la culture bourgeoise, une autre gestion de l’avoir, avoir de l’esthétique, esthétique d’une subjectivité devenue libre entreprise.