“L’Amour-Fou – de Tristan et Yseult –
est une Catégorie Historique
produite par la Praxis”. ( 1994)

Download PDF

Dans “Le Traité de l’Amour Fou” (1994), comme dans “Refondation Progresssite” (2003) – dernière page, Michel Clouscard pose cette question:
«Peut-il y avoir encore une solution, une synthèse, une mise en ordre dans le système de l’exogamie monogamique de la société de classes?»

Analysant trois moment de l’histoire du genre humain, il définit trois régimes de la sexualité historicisée:
«L’histoire a produit trois axiomes fondamentaux, les trois “intentionnalités” de la sexualité historicisée: la conjugalité, la psyché, le fantasmatique (lequel se développe grâce au prostitutionnel). Ce sont les trois désirs du désir. Cette tripolarisation fixe les données du problème.
En fin de parcours, ces trois intentionnalités se manifestent dans le plus grand désordre, en lambeaux, conflictuellement, véritable guerre civile du désir. Ainsi se détermine une névrose objective, pathologie sociale qui ne se sait même pas comme nouvelle conscience malheureuse  – inconscience de classe – de “l’Occident”

Sans maîtriser la signification historique de ces trois intentionnalités, il sera très difficile de lire et de comprendre l’ultime manuscrit Refondation Féodale.

La conclusion du “Traité de l’Amour Fou” est donc un passage fondamental car c’est la meilleure introduction possible aux connaissances anthropologiques, aux problématiques politiques et sociales qui préfigurent chez Clouscard l’exploration de la “guerre civile du désir” dans la modernité par l’étude de la “sexualité historicisée” dans Refondation Féodale” 

S.B.

 

 

POSTFACE 

” Traité de l’Amour Fou” 

L’apogée

de l’histoire universelle
de l’amour

 

L’amour-fou – de Tristan et Yseult – est une catégorie historique produite par la praxis.

Cette catégorie se définit ainsi:

1° [ la catégorie historique d’amour fou ] exprime un progrès décisif de l’histoire,

2° [ la catégorie historique d’amour fou ]  n’est qu’un effet de superstructure.

 

Ces trois propositions – la fondamentale et ses deux attributs – sont constitutives du statut bizarre et paradoxal, dialectique, complexe et contradictoire, de l’amour-fou.

Ce sont les trois axiomes qui ont ordonné sa généalogie.

Un statut gnoséologique aussi tourmenté permet de comprendre pourquoi cet amour est resté méconnu, abandonné aux littérateurs, incompris, objet même de toutes les méprises. Ni la pensée traditionnelle ni la pensée moderne — le néo-kantisme —, ni la pensée de droite, ni la pensée de gauche n’étaient capables d’accéder à son essence pour des raisons, en définitive, communes: le refus du réel, de la praxis, de la dialectique, et la croyance, aussi obstinée qu’inconsciente, à l’amour substance.

Cette situation idéologique a trouvé sa meilleure expression grâce à deux énormes galaxies idéologiques que nous désignerons en ces termes: “l’occidentalisme” et “l’intellectuel de gauche”. Avant d’établir les modalités de leur antagonisme et de leur méconnaissance de la praxis, nous constaterons qu’elles ont en commun d’avoir proposé des “positionnements” en référence à l’histoire, d’avoir été quasi hégémoniques et d’être pareillement démodées.

 

L’ “occidentalisme” et l’amour d’âme.

L’appellation “occidentalisme” recouvre un immense univers idéologique, une nébuleuse longtemps en expansion, aux auteurs très divers et même opposés mais toujours soumis à cet axiome de base: la supériorité absolue de l’Occident sur toutes les autres cultures, civilisations. Une dominante de cet ethnocentrisme peut être dégagée dans la perspective de la phénoménologie que nous venons d’élaborer. En une première approche nous la désignerons comme étant un spiritualisme chrétien “intégriste”.

Celui-ci a sécrété et imposé une conception de l’amour qui a longtemps prévalu: l’amour ne peut être que celui de l’âme, toute une ascèse, un arrachement à la chair. Claudel pourrait être proposé comme une illustration de cet occidentalisme.

 

La galaxie de “l’intellectuel de gauche”

La galaxie de “l’intellectuel de gauche” est plus familière, plus proche, tout en étant, elle aussi, “complexe et contradictoire”.

Ce qui la rend homogène, ce qui a été le principe de son expansion, c’est la dénégation – consciente ou inconsciente – politique, culturelle, scientifique (grâce aux sciences humaines) des valeurs de cet occidentalisme.

Alors, à l’amour d’âme, se substitue le droit au désir et la “libération” sexuelle. C’est toute une érotique (dont l’expression paroxystique pourrait être illustrée par l’ “Anti-Œdipe” de Deleuze et Guattari).

 

L’opposition idéologique de l’âme et du sexe

Cette sommaire axiomatisation des deux grands ensembles permet de proposer les deux bouts de la chaîne idéologique: l’âme et le sexe. D’un côté, le spiritualisme chrétien intégriste, de l’autre, le matérialisme bourgeois (du consensus, du libéralisme social libertaire).

Ces idéologies n’ont fait qu’affirmer, proclamer leur amour… idéologique. Elles ont défini l’amour que leurs auteurs voulaient aimer, celui qui convenait à leur pouvoir culturel et à leur situation de classe.

Comment, à partir de ces promulgations idéologiques, aurait-il pu être compris que l’amour-fou est une catégorie historique produite par la praxis? Comment ces penseurs — et leurs épigones et lecteurs — auraient-ils pu accéder à tout le système de déterminations rationnelles et réelles contenues dans les deux attributs de la catégorie historique?

Mais, pourtant, nous devons constater que ces deux grands ensembles idéologiques sont porteurs de vérités partielles dans la mesure où, comme nous l’avons déjà précisé, ils se “positionnent” en référence à l’histoire. Ce sont des “historicismes”, consciemment ou inconsciemment.

 

 

L’occidentalisme a bien eu l’intuition, certes confuse et obscure, que le Moyen-Âge apportait une décisive mutation, que la féodalité avait été la définitive rupture avec le passé, l’archaïsme, la répétition entropique et le commencement de notre modernité, une nouvelle civilisation. Ce progrès a été reconnu dans la pensée, les mythes, les moeurs, les institutions.  

Mais tout cela s’exprime en tant que récupération idéologique, car le spiritualisme chrétien intégriste est fatalement amené à méconnaître, à nier même, les causes matérielle, infrastructurale, économique, démographique; il n’est jamais reconnu que cette “grande clarté” du Moyen-Âge recouvre aussi la société de classes, la rente du sol, le servage.

Le mérite de cet ethnocentrisme aura été d’avoir voulu découvrir les topiques de l’âme (quête du Graal), d’avoir même soupçonné que l’esprit est ancré dans le réel. Son esthétique ne vaut-elle pas celle du cinématographe ? Mais tout cela dans la plus grande confusion du religieux, du politique, du poétique, ce qui est la meilleure non-méthodologie pour accéder à la plus pure idéologie réactionnaire.

. L’intellectuel de gauche – le néo-kantien – a su, lui, reconnaître, à sa manière, ambiguë, une certaine lutte des classes. Il a bien compris le processus de l’aliénation superstructurale, les modalités “culturelles” de la récupération du progrès par la classe sociale dominante. Il a su, en particulier, c’est même sa spécialité, dénoncer le spiritualisme intégriste comme étant le fondement des pires idéologies réactionnaires.

Mais il a commis cette erreur capitale: intellectuel et de gauche, il n’a pas su reconnaître l’une des plus importantes révolutions de tous les temps – celle du passage de l’endogamie tribale à l’exogamie monogamique de la société de classes – qui a proposé tout un renversement du sens de l’histoire et qui est restée un énorme impensé, alors qu’elle a apporté un progrès matériel et spirituel décisifs. À partir de cette méconnaissance, comment aurait-il pu reconnaître que ce progrès pouvait, dialectiquement et historiquement, s’exprimer aussi et surtout dans l’effet de superstructure ?

 

Aussi l’amour de chair — l’érotisme — qu’il a proposé comme démystification de toute idéologie, comme dénonciation de l’amour d’âme, n’a été qu’une nouvelle idéologie, un nouvel effet de superstructure.

Cette chair libertaire est aussitôt devenue le présentoir du marché du désir. Alors la boucle est bouclée: le parcours de l’idéologie de la société de classes s’achève. Cette idéologie tient les deux bouts. [ l’âme et le corps]. Elle enclôt et recouvre tout discours sur l’amour.

À un bout, au commencement, le spiritualisme chrétien. À l’autre bout, à la fin, le matérialisme libéral. D’un côté, l’affirmation originelle, féodale, de l’autre la dénégation moderne, le capitalisme libertaire: l’amour d’âme et l’amour de chair.

Notre méthode — la philosophie de la praxis — renvoie dos à dos ces deux systèmes idéologiques. Elle permet d’accéder au modèle, à la perfection, à l’absolu de l’amour. Mais parce que cet absolu est relatif à l’histoire.

 

L’amour-fou – de Tristan et Yseult – est une catégorie historique

L’amour-fou – de Tristan et Yseult – est une catégorie historique.

Celle-ci s’accomplit selon ses deux attributs:

  • cette catégorie historique. exprime un progrès décisif de l’histoire
  •  cette catégorie historique.n’est qu’un effet de superstructure.

Le développement de ces deux règles de formation permet de reconstituer la phénoménologie de l’amour-fou, c’est-à-dire un système de déterminations concrètes, réelles, soumises à la causalité et à la finalité.

Alors on peut conceptualiser l’ineffable, Spinoza et Hegel à l’appui.

 

“conceptualiser l’ineffable, Spinoza et Hegel à l’appui.”

 

Cet ineffable, de l’amour, a toujours été sous-tendu, porté par un a priori non explicité, inconscient, mais unanimement admis, que ce soit par les poètes ou les midinettes, le roman savant ou le roman feuilleton, les romantiques ou les romanesques, les gauchistes ou les fascistes, la droite ou la gauche, Denis de Rougemont ou Roland Barthes, Sartre ou Lacan, les essayistes de l’intelligentsia ou les revues féminines et féministes, etc. (car on pourrait multiplier à l’infini les couples oppositionnels qui garantissent ce consensus).

Le néo-kantisme reprend et explicite au mieux cet a priori en un axiome méthodologique: l’ineffable relève du Nouménal, de ce que Kant avait défini comme non connaissable, inexprimable, indicible. Certes, la culture moderne a pu expliquer bien des aspects du phénomène amoureux jusqu’à elle mystérieux. La psychologie des profondeurs prétend même révéler tout un inconscient “structuré comme un langage”.

Mais l’amour est toujours considéré, en dernière instance, même et surtout s’il est connu en “fragments” [ voir Barthes ] ou en son “signifiant” [ Lacan ], comme insaisissable, ineffable. Il est toujours au-delà de ses déterminations. Il appartient à la transcendance. En termes plus communs : au mystère, à la magie.

La philosophie de la praxis établit tout le contraire. Faut-il préciser que conceptualiser l’ineffable ne veut pas dire prétendre exprimer en tant que tel l’émoi de cet ineffable? Encore une fois nous ne proposons pas un chant mais une connaissance et “le concept de chien n’aboie pas”. Nous ne disons pas l’ineffable en soi mais les conditions de son existence, son lieu de réalisation.

Conceptualiser l’ineffable, c’est le remettre à sa place, au coeur, oui, mais du réel. Il n’est pas une transcendance mais une immanence non sue, non dite.  Ce n est pas la dénégation infinie du réel mais au contraire l’affirmation de la finitude en sa plus intime réalité. Il est du réel la plus forte contraction et non une dilatation éthérée.

 

L’ineffable n’est pas un ailleurs: en dessous (fantasme) ou en dessus (sublimation) ou à côté (romanesque) de la pratique sociale mais dans cette réalité comme le plus secret, le plus intime, ce qui doit être caché pour que soit l’idéologie, l’idéalisme, le néokantisme.

Or, “le réel est rationnel comme le rationnel est réel”.

L’ineffable relève d’une réalité rationnelle. Le réel et le rationnel sont les deux composantes de cet indicible. Si celui-ci s’éprouve comme émotion suprême c’est en tant qu’engendrement réciproque du réel et du rationnel. L’ineffable, alors, n’est plus l’irrationalité indicible mais l’expression de la rationalité immanente à la praxis. L’ineffable de la psyché est la réalité même de la mélodie infinie. Celle-ci est en temps réel. La praxis a produit une temporalité qui est la meilleure approche de l’éternité. Si la philosophie de la praxis peut atteindre cette conceptualisation de l’ineffable, c’est grâce au mythe. On ne sait plus alors si c’est le mythe qui accomplit l’histoire ou si c’est celle-ci qui rend le mythe concret.

Le mythe formalise et axiomatise l’histoire mais c’est l’histoire qui produit le mythe.

[ le mythe ] est le lieu d’identification du projet féodal et de sa réalisation, la puissance et l’acte. Il est la rencontre du faire et du devoir-faire, de la praxis et de l’éthique. Il met en parfait rapport d’expression la matière (superstructurale) et la forme (esthétique). Il explicite l’inconscient de classe en récit ordonné. Cette bouche d’ombre de l’histoire diffuse la plus grande clarté.

 

Le mythe est l’esthétique du concept

 

”  l’histoire universelle de l’expression amoureuse.”

Après avoir défini la catégorie historique en sa plénitude, perfection, nécessité nous devons la situer dans l’histoire universelle de l’expression amoureuse. Cette mise en situation ne sera qu’une prospective réduite à un schéma, car il va de soi que nous n’allons pas refaire, ici, cette histoire. Il nous suffira d’indiquer son commencement — le sacré — et sa fin -le fantasme. Le parcours est celui de la sacralisation — par les dieux ou Dieu — au profane fantasmatique — par le libéralisme.

Dans ce parcours, le mythe est le moment laïque qui désacralise et qui, aussi, écarte le fantasmatique. Aussi nous distinguerons l’avant-mythe et l’après-mythe pour bien souligner encore que le mythe de Tristan et Yseult indique le sens de l’amour dans la mesure où il atteint le sens de l’histoire (identification de la phénoménologie de l’esprit et de la phénoménologie de la praxis).

Nous ne proposerons qu’une série d’énonciations sans doute trop elliptiques, assertoriques, sur lesquelles il faudrait revenir pour les expliciter, les concrétiser, ce qui pourrait faire l’objet d’un prochain livre. 1

Cette mise en situation est aussi nécessaire pour répondre à ces deux objections, que les esprits avertis ne manqueront pas de formuler: et le Cantique des Cantiques, et le modèle persan?

Autant de preuves que l’amour-fou serait de tous les temps et de tous les lieux – ce que le peplum, à sa manière, affirme aussi.

Cet amour serait éternel, substance intangible, essence, chose en soi, idée parfaite dans le ciel intelligible des idées… et non une catégorie unique dans l’histoire universelle.

Notre historique commencera par ce constat: l’amour-fou n’existe pas chez le primitif.

On n’a jamais trouvé, chez les Bororos, un amant caché dans le placard. Pour la bonne raison qu’il n’y a pas de placard (infrastructure) ni d’amant (superstructure). Il n’y a qu’un implacable jeu de totems, de tabous, de système de la parenté, tout ce qui est nécessaire au surgissement de la première existence sociale, laquelle n’est alors possible que par une mécanisation totale qui ne prévoit aucune marginalité, aucune contestation, aucun désordre. Il n’y a pas de société civile, d’emploi du temps pour le romanesque, le romantique, l’amour-fou. La marquise ne sort pas à cinq heures.2

Le sentiment amoureux ne peut surgir, et en sa plénitude, que si deux conditions du mode de production sont réunies.

  • Il faut, d’une part, ce totalitarisme de l’État sans appareil d’État que le primitif, pour être, doit instaurer. 3
  • Et il faut, d’autre part, le surgissement de l’espace superstructural nécessaire à l’expression du sentiment, cette nouvelle dimension s’articulant sur les déterminismes originels pour les tempérer et même les récupérer à son profit.
.a )  le mode de production esclavagiste

Ce moment phénoménologique – jamais soupçonné – nous semble être celui où le mode de production esclavagiste s’instaure en reprenant, mais pour l’élargir, la structure initiale.

Alors, dans l’ordre implacable des totems, des tabous, de la prohibition de l’inceste et dans cet espace superstructural acquis par la libération du travail productif et du travail domestique, peut surgir le principe de la répétition, de la reproduction du système: l’amour conjugal.

Les modalités qui permettent l’apparition du sentiment amoureux étant acquises, s’organisent les modalités de son existence, de sa certitude.

C’est l’âge — d’or — de l’amour conjugal, le premier amour, le seul amour alors possible, tout le contraire de l’amour-fou de la féodalité. C’est l’amour-pénates, sans tourment, sans inquiétude, de la vie quotidienne, de la jubilation du Même qui accède à lui-même, à son identité, à son être (jubilation exprimée par le Cantique des Cantiques).

La possession de la femme est garantie, absolue,ontologique. Elle va de soi, pour deux raisons essentielles. Dans le clan, dans le Même, dans la sociabilité endogène, la prohibition de l’inceste s’étend à tous, interdisant – quelle chance ! – toute concurrence. Et par ailleurs l’Autre n’existe pas en tant qu’altérité. Il est le non-être, sans nom, sans référence: l’esclave.

Aussi le Même retrouve le Même comme l’époux retrouve l’épouse.

C’est peu dire que l’amour (conjugal) est loi: il est l’être, le plus intime de l’être social, le principe de son ordre et le moyen de sa répétition.

Dans l’ordre totalitaire des totems, des tabous, du système de la parenté, dans l’ordre super-totalitaire du mode de production esclavagiste, se dispose l’ordre implacable de la conjugalité laquelle est devenue la garantie de la reproduction du système. C’est peu dire que cet amour est conservateur, réactionnaire: il est le principe de la répétition du Même, le moment — unique — de l’amour substance (Antigone 4 l’ultime témoignage).

Cet amour substance est le sacré. Mais ce n’est pas l’amour en tant que tel qui est sacré mais l’amour conjugal et l’on pourrait même dire que ce n’est pas l’amour conjugal en tant que tel qui est sacré mais l’institution qui le produit. Le sacré est la célébration du principe de la répétition du Même, ce qui fait l’être en tant qu’être, l’être social, celui par qui les choses et les gens peuvent devenir eux-mêmes.

Quand le socius peut atteindre une telle perfection –l’être en tant que répétition encore non entropique du Même – alors sa cause ne peut être que transcendante, les dieux et Dieu. Car l’homme ne peut pas croire qu’une telle plénitude – celle de la substance – soit son oeuvre. Il se souvient trop de son passé d’incertitude, de non-être, de primitif d’avant le primitif.

.b )  la Cité Antique

La cité antique permettra d’élargir ce jeu du Même dans la structure de la citoyenneté. Le maître – de l’esclave – devient le citoyen. La citoyenneté se reproduit par la conjugalité. La garantie de la bonne répétition de l’ordre social est l’amour conjugal.

Le sentiment amoureux accède à une autre plénitude, celle de l’engendrement réciproque de la conjugalité et de la citoyenneté. Peut-il y avoir plus grande jubilation ontologique que d’être le maître — du monde — et l’époux? Et cet ordre social et amoureux n’est troublé par aucune marginalité, aucun fantasme, la chair esclave et anonyme permettant de se “décomplexer” 5 avant même que le complexe ne commence (autre définition du paganisme). Si fantasme sexuel il y a, il ne naît pas du sexe mais de l’abus de pouvoir.

 

.c )  l’ Empire esclavagiste – le modèle persan. ( L’empire achéménide )  et “l’entre-deux”

La cité (antique) s’élargit en Empire. Ce qui caractérise cet Empire, c’est qu’il n’a rien de commun avec l’État-nation — qui n’apparaît qu’avec la féodalité (cf l‘Être et le code) — seulement des analogies fonctionnelles et structurales (la cour, par exemple). C’est toujours le règne de l’endogamie tribale: l’Empire n’est qu’une extension territoriale maîtrisée par des clans qui sedisputent le pouvoir. Mais alors cette endogamie en est au dernier degré de son entropie, de sa répétitionentropique. Elle est de plus en plus destabilisée par les alliances opportunistes qui permettent l’unification de façade de l’Empire.

C’est dans ce contexte qu’apparaît le “modèle persan6 qui est la forme limite, la plus dégénérée, de l’endogamie tribale 7

On a pu prétendre que le mythe de Tristan et Yseult n’était qu’un remake du modèle persan — ou arabe, ou hindou… (ou chinois ?) — et qu’en définitive il y aurait un modèle universel qui s’exprimerait selon des avatars régionaux. Ce mythe serait de tous les temps et de tous les lieux.

C’est l’une des plus pures erreurs substantialistes. À partir d’une analogie partielle, d’une commune modalité superstructurale (la royauté, la vie de cour, par exemple) le sophisme consiste à induire une identité de contenu. Les ressemblances de forme permettent de passer, en toute naïveté empirique, à l’identité du sens.

De l’endogamie tribale à l’exogamie monogamique de la féodalité va s’étaler cet entre-deux; ce qui n’est plus l’ordre archaïque ou de la cité antique et ce qui n’est pas encore l’ordre de la société de classes.

C’est un immense espace, obscur, indécis, encore mystérieux où l’entropie de la répétition du Même se confond avec le commencement de l’ordre féodal.

C’est un ensemble mixte, de clan et d’empire qui se désagrègent et de société de classes qui se constitue.

 

En cet espace d’incertitude apparaissent les embryons de la catégorie historique que le mythe de Tristan et Yseult va formaliser et axiomatiser. Toute une potentialité va progressivement se découvrir en des expressions fragmentées, des esquisses, des préfigurations partielles. Il y aurait tout un historique, immense, à faire, celui d’une sensibilité pathétique 12Celle, par exemple, des poètes élégiaques de la latinité classique (Catulle, Tibulle, Properce, Ovide) Michel Clouscard qui témoigne de cet extrême désordre: la déstabilisation de l’endogamie tribale et l’incertitude de l’exogamie monogamique.

Là aussi tout est à dire.

.d )  le mode de production féodal et  l’amour-fou dans l’exogamie monogamique. 

 

Ce n’est que par la décisive mutation apportée par le mode de production féodal, le progrès infrastructural et superstructural, que peut apparaître la révolution exogamique et la formalisation et axiomatisation du mythe de Tristan et Yseult.

Alors l’amour n’est plus une aventure accidentelle, individuelle, un accident de la superstructure, une rupture avec l’ordre établi, comme c’est le cas pour l’entre-deux (entre la tribu endogamique et l’exogamie féodale).

Avec le mythe de Tristan et Yseult — nous l’avons constaté —, c’est tout le contraire, un incroyable renversement de sens: l’amour-fou devient l’expression même de la superstructure, son émanation, le principe de sa dynamique.

Si cet amour n’est plus l’expression du désordre de l’entre-deux, il n’est pas, non plus, l’expression de l’ordre conjugal instauré par l’endogamie tribale. Il est devenu l’accession à l’universel, universel combien concret, l’accomplissement parfait de la dialectique du Même et de l’Autre.

La contradiction est apparue en son absolu et a été dépassée dans l’universel. La négation qu’est l’endogamie  s’est transformée en affirmation de l’exogamie monogamique.

Le refus absolu de l’Autre s’est changé en affirmation absolue de l’Autre. Ce qui était nié est reconnu, affirmé. Et cette reconnaissance de l’Autre est devenue le principe même de l’ordre social et des rapports de la conscience et de l’inconscient.

Il s’agit d’une totale inversion non seulement du contenu et du sens de l’amour mais de toutes les valeurs humaines. C’est une révolution d’une portée vertigineuse qui, ahurissant constat, n’a été soupçonnée que pour autoriser les pires contre-sens (ceux des occidentalistes et des intellectuels de gauche).

 

.e ) le parcours de l’amour après le mythe féodal.  Continuité – discontinuité de l’expression amoureuse. 

L’amour redeviendra, après le mythe de Tristan et Yseult et malgré son actualisation républicaine (Rousseau) ce qu’il était avant: un accident, une marginalisation, une aventure individuelle.

Mais tout cela en tant qu’entropie qui tend à se radicaliser, dégénérescence accélérée de la société de classes.

 

Nous avons reconstitué ce parcours selon ses trois grands moments:

– du mythe à la Révolution française:  ” l’Être et le Code”

– de la Révolution française à nos jours:  “De la modernité: Rousseau ou Sartre” 

– l’actuel consensus du libéralisme social libertaire :  ” le Capitalisme de la séduction ” 

 

Pour ce qui est de cette deuxième partie – l’autre versant du mythe – nous disposons donc d’une plus grande élaboration et explicitation.

Il faudrait reprendre ces trois ensembles – peut-être en un prochain livre 8 – pour établir le système de la continuité – discontinuité de l’expression amoureuse.

Mais déjà nous pouvons proposer, comme première formalisation et axiomatisation, deux essentielles déterminations de catégories:

1° Un ensemble complet et fini s’est constitué: du mythe au fantasme via la sentimentalité romanesque. C’est tout le parcours amoureux de la société de classes. Nous en avons proposé les moments essentiels et les articulations, tout un processus de la répétition entropique, d’une fatale dégénérescence.

2° L’histoire a produit trois axiomes fondamentaux, les trois “intentionnalités” de la sexualité historicisée : la conjugalité, la psyché, le fantasmatique (lequel se développe grâce au prostitutionnel).   Ce sont les trois désirs du désir.

Schéma tiré des “fragments”, notes de travail de Michel Clouscard

Cette tripolarisation fixe les données du problème.

En fin de parcours, ces trois intentionnalités se manifestent dans le plus grand désordre, en lambeaux, conflictuellement, véritable guerre civile du désir : [ la conjugalité, la psyché, le fantasmatique ] 

 Ainsi se détermine une névrose objective, pathologie sociale qui ne se sait même pas comme nouvelle conscience malheureuse — inconscience de classe —  de “l’Occident”.

Peut-il y avoir encore une solution, une synthèse, une mise en ordre dans le système de l’exogamie monogamique de la société de classes ?

L’actuel suprême thérapeute – le psychanalyste – ne soupçonne même pas ces données élémentaires. En fin de parcours, quand on ne trouve plus de solution, on peut toujours dire que le problème [ de l’expression amoureuse ]est dépassé !

MICHEL CLOUSCARD,  “Traité de l’Amour Fou”, 1994