“La Révolution
de l’Exogamie Monogamique Féodale”
– Traité de l’Amour Fou (1994)

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Ce mythe exprime, simultanément,
l’implantation de l’exogamie monogamique
et le surgissement de l’amour-fou.

PRÉFACE


La méthodologie

 

 

La méthodologie – car méthodologie il faut – qui doit permettre d’accéder à la connaissance de l’amour-fou va se constituer à partir d’une critique radicale, celle des consensus, dogmatisations, vulgates qui recouvrent notre champ culturel.

Cette méthodologie s’inscrit dans une tradition criti­que et réflexive qui n’est pas une simple dénégation mais qui est déjà une élaboration conceptuelle, une “dé-construction”. Celle-ci va consister tout d’abord à repérer et à isoler les fondements des systèmes culturels dominants pour ensuite les “retourner”, c’est-à-dire reconstituer la réalité cachée par l’usage idéologique. Nous aboutirons ainsi aux trois essentielles résolutions de notre méthodologie, résolutions au sens de solu­tions, réponses critiques et réflexives.

Nous allons tout à la fois les énoncer en leur dé­construction spécifique et les organiser en un ensemble méthodologique

1) penser autrement, c’est-à-dire récuser radicale­ment les systèmes culturels dominants…

2) pour ainsi dévoiler le non-dit de ces discours consensuels en faisant apparaître le moment originel, le phénomène décisif, l’avènement historique qui ont fait notre civilisation, notre être conscient et inconscient, tout ce qui est magistralement “oublié”, non su de notre intelligentsia…

3) pour alors, grâce à cette clé de la connaissance, révéler de l’amour tout ce que ces discours “culturels”, pour exister, doivent ignorer, occulter; pour dire de l’amour ce qui ne doit pas être dit, ni même imaginé, et qu’il n’est pas un ineffable situé dans l’au-delà, la transcendance et le mystère, mais une réalité encore méconnue, à dévoiler, conceptualisable.

Penser autrement ?

C’est tout d’abord renvoyer dos à dos les deux aliénations, réifications de la pensée qui auront caracté­risé notre époque et recouvert la quasi-totalité du champ culturel.1 Il s’agit, d’une part, du consensus du libéralisme social libertaire, et, d’autre part, de la dogmatisation du marxisme-léninisme, le double recul de la pensée critique et réflexive.

Ces deux ensembles idéologiques se sont disposés selon une relation d’engendrement réciproque. Comme il y a eu une course aux armements, il y a eu une course à la dogmatisation, à la réification de la pensée car celle-ci devait être soumise aux “nécessités” de l’af­frontement politique. Ainsi le stalinisme a “récupéré” la révolution d’Octobre comme le libéralisme (social libertaire) a “récupéré” la Révolution française, les droits de l’homme.

Penser autrement, c’est ensuite (en tant que correction des errements idéologiques) établir toute une philosophie de la praxis, au sens large du terme, étymologique.

Praxis alors signifie «action, et notam­ment, action ordonnée vers une certaine fin». Nous pouvons ainsi reprendre et subsumer l’acception mar­xiste «ensemble des activités humaines susceptibles de transformer le milieu naturel ou de modifier les rap­ports sociaux».

Toute notre recherche a eu l’ambition de développer une philosophie de la praxis qui recouvre l’action collective et l’action individuelle, l’histoire macro­sociale (des sociétés) et l’histoire micro-sociale (des individus).2

Cette formulation va sans doute paraître ésotérique (mais nous l’expliciterons tout au long de ce traité): nous avons voulu établir la relation historique et dialectique de l’intersubjectivité et des rapports de production.

Alors que les autres philosophies reposent sur d’irré­ductibles catégories d’exclusion réciproque (sensibilité et raison, par exemple), nous avons cherché à établir l’engendrement réciproque des contraires.

Cette  philosophie de la praxis permet de repérer un moment essentiel de l’histoire universelle, ce qui est même le tournant de l’histoire. Elle va faire apparaître (selon des modalités explicitées tout au long de ce traité) le moment originel de notre culture, ce qui est le non-dit, l’immense impensé de toute… la culture. Ce moment est d’une importance capitale : il marque à la fois la rupture avec le Vieux Monde et le commence­ment de notre histoire, celle de la société de classes. L’humanité sort de la répétition entropique.

C’est qu’il s’agit, et nous ne craindrons pas une formulation qui peut surprendre car elle va à l’encontre de certains entendus de l’ethnologie (nous la justifie­rons tout au long de ce traité), de la révolution qu’est l’exogamie monogamique féodale.

Explicitons sommairement cette terminologie.

Exo­gamie :
«Règle interdisant de choisir son conjoint à l’intérieur d’un groupe auquel on appartient soi­-même».

Monogamie :
«Système dans lequel l’homme ne peut épouser à la fois qu’une seule femme, et la femme un seul homme».

Ce qui veut donc dire, et ce constat est plus qu’une tautologie, la négation de l’endogamie et de la polygamie.

C’est un total renversement historique. Il ne s’agit de rien moins que des origines de la famille nucléaire qui caractérise notre “modernité”. Il s’agit aussi de l’énorme impensé (et lorsqu’il est approché c’est en contre-sens) de la production néo-kantienne – le sup­port philosophique du libéralisme social-libertaire – et de la dogmatisation du marxisme-léninisme.

De même qu’à un certain niveau du savoir on a pu accéder à la notion de “révolution néolithique”, une détermination décisive dans l’histoire de l’humanité et pourtant longtemps passée inaperçue, nous propose­rons cette “découverte” : la révolution qu’est l’exoga­mie monogamique, celle qui a décidé de “l’Occident”, de son identité.

Il y a révolution, révolution exogamique, lorsque certaines conditions historiques peuvent s’organiser en un ensemble synthétique, lorsque, plus précisément, le procès de production féodal permet d’identifier le passage de l’endogamie à l’exogamie et le passage du tribal à la société de classes.

La loi révolutionnaire est celle de l‘engendrement réciproque. Chaque modalité du passage ne peut se réaliser que par l’autre.

Ainsi se constitue un ensemble superstructural qui est le moment originel de notre civilisation, la substance de notre culture, le référentiel inconscient de son discours.

Mais alors, n’est-ce pas curieux, étrange, bizarre – et combien révélateur – que ce fondement étymologique soit passé inaperçu ou considéré comme subsidiaire, que toute la culture moderne – qui est pourtant celle des disciples des maîtres du soupçon (Marx, Nietzche, Freud), celle des inventeurs des sciences humaines, celle de la triomphante ethno-philosophie, celle des spécialis­tes du dévoilement du caché et de l’inconscient – n’ait même pas soupçonné l’essentiel, le plus important, et puisse prétendre cependant l’avoir cherché et révélé?

La découverte de la révolution de l’exogamie mono­gamique féodale ne rend-elle pas alors obsolète cette connaissance néo-kantienne 3, de même que la décou­verte du cogito a rendu caduc le thomisme?

Mais ce n’est qu’au niveau de la troisième résolution, proposition, que cette exogamie monogamique va pleinement révéler toute sa portée révolutionnaire et gnoséologique. C’est la résolution la plus décisive de notre méthodologie, celle qui permet d’en venir au vif du sujet, d’énoncer la problématique même de ce traité.

De même que la philosophie de la praxis permet de révéler l’immense impensé de notre culture, l’exogamie monogamique, nous prétendons que celle-ci permet de révéler la structure, la trame du mythe de Tristan et Yseult. Elle est l’infrastructure de ce mythe. Celui-ci se développe en tant que généalogie de l’exogamie monogamique féodale. Il se construit, architecturalement, en tant que processus d’institutionnalisation de ce système de la parenté.

Ce mythe de Tristan et Yseult a toujours été unique­ment considéré comme le mythe, par excellence, de l’amour-fou, total, absolu, un modèle parfait. Eh bien, nous prétendons que ce mythe exprime, simultanément, l’implantation de l’exogamie monogamique et le surgis­sement de l’amour-fou.

§

Nous venons de faire apparaître ce qui sera la problématique même de notre traité : que peuvent être alors les rapports de l’exogamie monogamique et de l’amour-fou, étant bien précisé, fabuleux paradoxe, que cet amour-fou n’est pas celui des époux’?

Nous voulons montrer qu’il existe une “causalité structurale”, un rapport de cause à effet mais selon des raisons qui surdéterminent les deux termes. Nous voulons établir, même, que l’implantation de l’institu­tion et le surgissement de l’amour-fou s’organisent en un ensemble cohérent, celui qui est nécessaire pour en finir avec le Vieux Monde et pour engendrer notre histoire, notre modernité. Nous ferons alors apparaître la raison de l’impensé, du non-dit, du non-su: un tel moment, d’une importance aussi décisive, constitue notre inconscient, celui de la culture de classe. Cette nouvelle mise en situation permettra de reconstituer toute une généalogie de l’amour-fou, absolument iné­dite.

Notre investigation polémique et analytique nous a permis d’expliciter les trois résolutions gnoséologiques nécessaires à la connaissance de l’amour-fou. Celles-ci ne sont autres que les fondamentales acquisitions de notre philosophie de la connaissance et de notre philo­sophie politique. La connaissance de l’amour-fou n’est que leur ultime déploiement, conséquence, effet.

Ces trois propositions devaient être tout d’abord proposées en leur surgissement critique, de la manière la plus formelle et systématique. C’est notre énoncia­tion du début:

1°) penser autrement

2°) pour faire apparaître le phénomène historique jusqu’à maintenant impensé, caché, interdit qui est à l’origine de notre conscience et de notre inconscient…

3°) pour ainsi révéler de l’amour ce qui n’a jamais été dit.

On doit ensuite concrétiser ces propositions, selon un triple réalisme, réalisme méthodologique radical :

1°) accéder à la philosophie de la praxis

2° permet de révéler la révolution de l’exogamie monogamique féodale...

3°) celle-ci s’investissant dans le mythe de Tristan et Yseult autorise tout un nouvel éclairage, décodage, celui qui autorise de conceptualiser l’amour-fou.

Nous pouvons maintenant proposer, comme conclu­sion de cette préface, le plan du livre.

Le discours démonstratif – le traité en tant que tel – se disposera en trois actes, trois parties, les trois moments de l’existence de l’amour-fou – sa naissance, sa durée, sa fin – les trois étapes de sa conceptualisation, de sa raison d’être.

L’ensemble se disposera selon une phénoménologie et une logique.

La phénoménologie reconstitue la série causale en fonction d’une finalité (c’est la phénoménologie de la praxis).

La logique est une réflexion critique sur les acquis de la phénoménologie (c’est la logique de la praxis).

 

MICHEL CLOUSCARD 

1994