“La Nécessité Historique Surdétermine
la Famille à l’Envers”
– La Causalité Superstructurale (1994)

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La Nécessité Historique

Surdétermine


la  “Famille à l’Envers”

La Causalité

 Superstructurale

 

MICHEL CLOUSCARD 

 

1994 

 

 

Mais quand même, comment ces filiations spirituel­les, longtemps virtuelles, latences, “bricolages” ont-­elles pu devenir effectives au point d ‘engendrer un nouveau système de la parenté? Comment une telle mutation a-t-elle été possible?

Nous avons déjà proposé la réponse mais comme une première énonciation, purement affirmative  sans justi­fication, sans preuve : la généalogie d’une classe sociale, de la féodalité. Nous devons maintenant en apporter la démonstration. Celle-ci ne devait venir qu’après coup, après avoir défini la famille à l’envers en tant que telle, car il fallait bien faire apparaître tout d’abord, sa profonde originalité, son contenu affectif et spirituel, unique dans l’histoire. Le constat que la plupart – pour ne pas dire l’unanimité – des spécialistes du mythe, de l’utopie, de la famille, du désir, de l’amour l’ont totale­ment ignorée n’est-il pas une première justification de cette démarche?

Il était nécessaire d’étudier en tant que tel cet ensem­ble relationnel, de l’isoler autant que faire se peut, de tout le reste, pour saisir sa spécificité et sa signification. Ainsi nous avons pu atteindre son expression limite, paroxystique.

Ainsi nous avons pu établir le double système de filiations spirituelles autorisées par la rupture avec l’endogamie, la situation de totale ouverture, en dehors des liens du sang, que l’exogamie va autoriser.

Mais il n’en reste pas moins que cette extraction descriptive, cette mise entre parenthèses de tout le reste, présente un danger de dérapage vers l’idéalisme: la famille à l’envers ne serait-elle pas alors une substance spirituelle, un surgissement providentiel, la pure réalisa­tion du christianisme?

Aussi, maintenant, devons-nous remettre cette fa­mille à l’envers “sur ses pieds”, dans l’ensemble révélé par le mythe pour la soumettre à la causalité historique qui la surdétermine.

Les éléments (historiques) de la causalité historique que nous voulons constituer, reconstituer, plus préci­sément, sont certes tous contenus dans le mythe de Tristan et Yseult, mais dans le plus grand désordre, la plus grande confusion. Ce n’est pas le rôle du mythe de les désigner et de les ordonner. Tout au contraire, ils doivent être laissés dans l’inconscient. C’est l’histoire d’amour qui doit apparaître avant tout et ces éléments historiques ne servent qu’à justifier, étayer le récit mythique.

Nous devons maintenant reprendre tous ces éléments en un ensemble ordonné, finalisé, par la causalité historique. Nous allons la faire apparaître en tant que telle, en toute sa puissance créatrice, démiurgique, puisqu’elle a le pouvoir de déclencher, à partir d’un stimulus originel, tout un système d’effets et de causes, implacable, qui fonctionne tout seul pour ressembler à ce que l’on a coutume d’appeler le destin.

C’est que tout doit s’ordonner et se soumettre à un ordre, à une nécessité, à un sens : la production de la superstructure féodale en tant que classe sociale. La causalité historique s’identifie alors à l’ordre de cet engendrement. Elle est causalité historique parce qu’elle engendre la superstructure. C’est la finalité qui révèle la causalité : elle permet de reconstituer l’enchaî­nement des faits en fonction de leur achèvement. Le but, c’est d’atteindre le principe qui permettra la repro­duction, la répétition.

Le mythe, nous venons de l’indiquer, contient tous les éléments de cette causalité superstructurale. Et même, devons-nous ajouter, il ne contient, de l’histoire universelle, que les éléments de cette causalité (le tout dans le désordre et caché par la surabondance des péripéties de l’histoire d’amour). Notre travail sera extrêmement facilité par ce constat. L’édification mythique a déjà fait une sélection et propose toute une axiomatisation, une logique. Elle ne retient que les composantes fonctionnelles et structurelles, en leur articulation logique, de l’ensemble féodal.

Ce qui veut dire, corollaire d’une extrême impor­tance, que l’édification mythique écarte tout ce qui, de l’histoire universelle, pourrait cacher, perturber cette pure logique. Tel est le paradoxe : l’histoire historiciste qui cherche à reconstituer le devenir des grands ensembles (“du clan aux empires”, par exemple) ou “les voies de passage” des “formations sociales particuliè­res” s’avère n’être qu’empirisme et contingence – alors qu’on a voulu en extraire une nécessité soit d’ordre spirituel soit d’ordre matériel – face à la logique supers­tructurale révélée par le mythe.

Nous devons donc, maintenant, établir la causalité historique en tant que généalogie (logique) du supers­tructural.

Au cours de cette reconstitution, une empirie locale pourra certes apparaître, car cette logique n’est pas géométrique, comme celle des matériaux inertes. Il ne faudra accorder à cette empirie qu’une valeur embléma­tique, symbolique, exemplaire mais qui pourrait pres­que se substituer à un segment logique. Quand une modalité partielle du passage fera problème – encore une fois, l’édification mythique ne relève pas de l’édifi­cation ethnologique ou historiciste — nous l’indiquerons par la manière interrogative, dubitative, hypothétique de cette partie de l’exposé. Mais le tout sera recouvert par la logique globale de l’ensemble. Si le cheminement passe par certains effacements le sens général est connu en sa nécessité.

Nous devons maintenant “assumer” les deux grands paradoxes de notre méthodologie. Le mythe de Tristan et Yseult est porteur et révélateur de la logique du superstructural, alors que l’historicisme ne peut en proposer que des lambeaux empiriques et que le struc­turalisme ne peut qu’effacer le problème. Ce mythe, réputé oeuvre d’imagination et de fiction, est révélateur de la rationalité même de l’histoire.

MICHEL CLOUSCARD 

1994