“La Famille à l’Envers”
De la Tribu et de l’Endogamie
à la Société de Classe et
à l’Exogamie Monogamique (1994)

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” Le duc de Windsor lui non plus, n’a pas voulu du trône, mais pour avoir l’amour.

Tristan lui, sacrifie son amour pour ne pas avoir le trône !”

 

 

LES PRÉDÉTERMINATIONS

PROGRESSISTES :

 

LA NAISSANCE  ET LA RECONNAISSANCE

DE L’AUTRE

EN TANT QUE   PASSAGE

DE LA TRIBU  ET DE L’ENDOGAMIE

À

LA SOCIÉTÉ DE CLASSES   ET   À L’EXOGAMIE MONOGAMIQUE

 

 

1 )   Comment le mythe de Tristan et Yseult résout la problématique du commencement ?  

 

Comment ça commence, l’amour-fou’? Quelles sont ses origines’? À quelles conditions peut-il apparaître ?

La réponse – méthodologique — du mythe de Tristan et Yseult pourrait être comparée au syllogisme. Elle propose tout d’abord des prémisses puis une conclu­sion. Elle établit tout un conditionnement général qui sera antérieur à l’histoire de l’amour-fou en tant que telle. Ces prémisses contiennent déjà tous les éléments de la conclusion mais sans l’énoncer. Cette conclusion n’est qu’une explicitation en plus, mais selon une autre modalité d’expression, une autre catégorisation, et cette opération est légitimée dans la mesure où elle ne dépasse jamais les conditions originelles, sans jamais faire intervenir un terme extérieur, un « deus ex ma­china » quelconque – destin, grâce, chance, arbitraire, etc. – mais en apportant, en créant, une autre réalité que les prémisses n’énonçaient pas.

Les prémisses disent les conditions générales de la naissance de l’amour-fou. La conclusion sera l’histoire d’amour en tant que telle.

 

2  )  L’amour-fou, ça commence avec la famille à l’envers

a. La famille «modèle »- Définition formelle

alpha ) Sa généalogie

Les prémisses – les conditions générales – commen­cent par la mise en scène de « la famille à l’envers ». C’est le commencement du commencement.

Cette métaphore désigne une notion d’une impor­tance capitale – pour l’amour-fou – et totalement méconnue. Aussi, avant de montrer la naissance de la famille à l’envers dans et par le mythe, devons-nous en proposer une définition formelle et abstraite, celle de sa généalogie. N’est-ce pas le problème : pourquoi à l’en­vers, et comment?

Cette généalogie, en son principe, est la fin de la famille consanguine-de tous les systèmes de la parenté fondés sur les liens du sang. On sait que ces systèmes sont innombrables et que leur prolifération et diversifi­cation recouvre l’histoire de l’humanité. Ces systèmes proposent des déterminismes fondamentaux, histori­ques, sexuels, affectifs, socio-économiques, etc.

La famille à l’envers n’étant pas fondée sur les liens du sang est la famille qui permet d’échapper à tous ces déterminismes biologico-sociaux et, au-delà de ces modalités, à la fatalité.

C’est le règne de la liberté. Le fils choisit père et mère. Et ceux-ci choisissent aussi ce fils. La préférence est réciproque.

La généalogie de la famille à l’envers est faite de trois moments. C’est d’abord le triomphe des « affinités électives » : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Le choix est absolu.

Mais il ne s’agit pas là d’un caprice, d’un fantasme. Ces affinités électives veulent la durée, l’organisation de cette durée. Elles peuvent devenir fortes au point de devenir filiations spirituelles. Alors elles se substituent aux liens du sang pour accomplir le rôle et la mission de la famille.

Mais ce qui est le plus déterminant, le plus décisif, c’est que cette famille idéale veut et peut devenir une famille réelle. On ne saurait trop insister sur l’impor­tance de ce « transfert ».

En effet, il ne s’agit plus, alors, d’un élitisme de circonstance, accidentel, local, marginal, cas d’espèce, d’une situation passagère due au hasard ou à la chance et qui disparaît très vite, engloutie par l’institutionnel. Au contraire : la famille à l’envers – celle qui est en dehors des liens du sang – s’achève et s’accomplit par l’institutionnel, la généralité, la loi.

Se révèle alors l’essentiel, le structural, le sens de cette famille à l’envers, son prodigieux pouvoir démiurgique, celui de changer le monde. C’est l’existentiel, en son étymologie, en sa spontanéité, en son effervescence qui veut, qui désire – pour se réaliser, pour passer de la puissance à l’acte – l’institutionnel, la famille, le sys­tème de la parenté. Le désir veut, désire l’institution, pour être durée, pour garantir cette durée. Il s’agit donc d’une situation unique, celle où le désir crée son institu­tion, celle des conditions de son existence.

Et ce désir est tel que pour être, il a le pouvoir de se défaire de l’ancien système de la parenté – celui qui est fondé sur les liens du sang, celui de la préhistoire – pour refaire le monde, abolir ce Vieux Monde en créant un nouveau système de la parenté, celui qui est fondé sur les filiations spirituelles.

Quel parcours : des affinités électives qui deviennent filiations spirituelles pour accéder à l’institutionnel et pour devenir système de la parenté !

Tel est le sens du désir créé par la famille à l’envers. Ce constat est fondamental. Nous tenons déjà la clé de la connaissance de ce qui va devenir amour-fou.

Bêta ) Le meilleur modèle de la plus belle utopie

Cette famille à l’envers n’est-elle pas l’expression de l’utopie, de la plus belle des utopies, celle qui les synthétise toutes, l’utopie des utopies ? Cette utopie, réalisée par les trois étapes de la famille à l’envers (affinités électives, filiations spirituelles, système de la

parenté) n’est-elle pas la réponse à ce rêve des rêves :

Peut-on choisir ses parents ? Oui.

Peut-on dépasser l’ Oedipe ? Oui.

A-t-on le droit de le faire ? Oui.

Excusez du peu. N’est-ce pas l’utopie la plus parfaite, celle qui reprend le rêve d’amour universel, institution­nalisé, reproduit par la famille idéale ?

Eh bien, cette utopie, cette famille modèle, pour la première fois dans l’histoire du monde le mythe de Tristan et Yseult l’exprime et l’accomplit en sa perfec­tion.

b) Le mythe de Tristan et Yseult comme réalisation du modèle, historicisation de l’utopie

Tout mythe, c’est devenu une banalité de le dire, exprime à la fois l’histoire et l’universel. Tout mythe est daté. Ainsi les mythes des primitifs, les mythes grecs, les mythes de la modernité, etc. Toute culture, civilisation, constat banal, propose une mythologie qui tend à l’universel mais d’un point de vue particulier.

Le mythe de Tristan et Yseult est un mythe féodal : il exprime les déterminations institutionnelles et les modalités d’expression et de réalisation de la féodalité. Mais nous prétendons qu’il est le mythe féodal par excellence – le mythe de la féodalité – et cela parce qu’il exprime au mieux l’universel, en son double mouvement, d’abord celui de la généalogie de la famille à l’envers (toute une création et un cheminement) ensuite celui de l’achèvement institutionnel, l’exogamie mono­gamique qui sera le référentiel structural de cette féoda­lité. Ainsi ce mythe représente une rupture totale, sans précédent, sans équivalent, avec toutes les mythologies fondées sur les liens du sang, celles du Vieux Monde, mais aussi avec toutes les « formations sociales particu­lières » qui peuvent présenter certaines ressemblances partielles, formelles, avec cette féodalité, tout en conservant l’essentiel de l’idéologie du Vieux Monde -(nous reviendrons, évidemment, sur la problématique que révèle cette mixité : du clan aux empires). Cette double détermination de l’universel crée les conditions de ce qui pourra devenir amour-fou.

 

 

c) Les enjeux idéologiques et gnoséologiques – L’interprétation contradictoire de l’exogamie monogamique

 

Mais, avant même de montrer comment l’histoire réalise l’utopie, comment ne pas s’étonner de la splen­dide ignorance de tout ce que peut représenter cette genèse et structuration de la famille à l’envers, de tout le sens qu’elle apporte. Toute notre culture, depuis la Libération, ne prétend-elle pas, pourtant, avoir beau­coup apporté, avoir même tout dit (presque tout) sur le mythe, l’utopie, la famille, le désir, l’amour ! Mais nous devons bien constater que la famille à l’envers – le renversement « copernicien » de la généalogie — que ce soit en tant que métaphore porteuse de la plus belle utopie ou que ce soit en tant que processus phénoméno­logique n’a même pas accédé à l’existence culturelle, à l’énonciation.

Comment se fait-il que cette réponse à des interroga­tions devenues primordiales, vitales, soit totalement méconnue, refusée, refoulée ?

Il est vrai que le mythe raconte la famille à l’envers, la réalisation de l’utopie à sa manière : il révèle en camouflant, en cachant. Nous expliquerons les raisons de cette occultation, mais déjà nous pouvons indiquer l’évidente préoccupation du récit mythique : la volonté d’édification.

Et comme ce camouflage a pu être réussi, efficace puisque jamais reconnu. puisque les meilleurs spécialis­tes n’ont retenu de cette prodigieuse mutation histori­que que son achèvement institutionnel, coupé de tout le processus d’engendrement que le mythe a pourtant pris grand soin d’exprimer dans les moindres détails. Certes, toute une science positiviste et empiriste, essentielle­ment l’histoire historiciste, a bien reconnu la caractéris­tique de cette féodalité : l’exogamie monogamique. Mais l’interprétation, coupée de tout le processus d’engendrement de la famille à l’envers, du procès de production de la féodalité que le mythe reconstitue, ne retient que le résultat institutionnel, le fait marquant, effectivement décisif. Tout un acte créateur est réduit à son achèvement.

Il en résulte que le sens est inversé, jusqu’au contre­sens. Ce nouveau système de la parenté, coupé de la généalogie exposée par le mythe, sera interprété non pas comme le résultat d’une mutation globale qui signifie un prodigieux progrès mais au contraire comme une répression qui impose l’ultime élaboration de l’in­terdit, l’ultime renfermement de la « meilleure » prohi­bition de l’inceste.

Alors que l’édification mythique propose tout le conditionnement de ce que sera l’amour-fou, ce scien­tisme historiciste ou structuraliste (qu’importe la pré­tendue méthode puisque l’interprétation est la même) ignorant tout du procès de production, de l’histoire réelle, celle que le mythe révèle en ses réelles fonctions et structures, ne retient de l’exogamie monogamique que ce qui sera récupéré pour servir le procès de reproduction du système. Alors que le procès de pro­duction révélé par l’édification mythique est la mise en place des conditions du nouvel amour, le procès de reproduction effectivement réduit le résultat à un moyen de reproduction du pouvoir. Il y a récupération de la famille à l’envers. détournement de sens et de fonction de son achèvement institutionnel. L’Église et la noblesse feront de l’exogamie monogamique le moyen d’un pouvoir.

Connaître le procès de production des « prédétermi­nations progressistes », établir les modalités de l’engen­drement de la famille à l’envers nous permet d’échapper à un positivisme empirique qui prend l’effet pour la cause, pour lequel le processus de récupération et de réification se substitue totalement à celui de l’émancipation et du progrès.

d ) La présentation des membres de la famille à l’envers

Reprenons la généalogie formelle pour une incarna­tion, une effectuation, une réalisation concrète, celle que propose le mythe de Tristan et Yseult. Nous allons la répéter mais en tant que meilleure illustration du modèle, en tant que passage à la pratique.

Ainsi nous présenterons les trois membres de la famille (nucléaire) à l’envers. Cette présentation sera donation d’existence : l’existentiel de Tristan, Yseult, Marc est, tout d’abord, celui de cette généalogie, un système relationnel qui crée une essence. « L’existence précède l’essence » : le jeu des personnages, en leur principe, n’est autre que celui de la famille à l’envers. Il n’y aura aucune gratuité existentielle, aucune contin­gence psychologique. Tout relève d’une nécessité histo­rique. Ainsi l’existence de l’amour-fou commence – et se continuera – en une totale transparence.

alpha ) Tristan et le roi Marc- Tout commence par l’amitié

Tristan est le pivot de cette famille. C’est par lui, d’abord, que tout doit être expliqué.

II est le lieu du passage, celui du système de la parenté du Vieux Monde au système de la parenté qui va régir notre modernité. C’est lui qui accomplit, et assume, la rupture. Il assure une continuité dans laquelle la néga­tion peut apparaître.

Entre le roi Marc et Tristan il y a bien lien de sang : l’oncle et le neveu. Mais déjà il y a passage du père de sang au père « idéal » : l’oncle. Certes, on est encore dans le système de la parenté du Vieux Monde mais on n’est plus dans la filiation directe de la paternité « naturelle ».

C’est à partir de ce lien, de cette transition, que peut s’accomplir la négation du Vieux Monde. Tristan révèle, « invente » l’amitié pure, le total désintéresse­ment, le désinvestissement des intérêts organiques et politiques.

On a pu dire qu’il n’y avait pas d’amour mais que des preuves d’amour. Tristan, lui, apporte la preuve de l’amitié, la preuve suprême. Pour la première fois celle-ci sera plus forte que le fonctionnement machinal du Vieux Monde – et du « Vieil Homme » – dans la mesure où elle aura le pouvoir d’instaurer un autre comportement politique.

Car n’est-il pas incompréhensible – pour ce Vieux Monde comme pour le nôtre, d’ailleurs, pour l’ar­chaïsme comme pour la modernité – que l’héritier présomptif du royaume sacrifie tout de sa vie pour… ne pas hériter ? Alors qu’il peut prétendre (presque) légi­timement à la succession — étant donné le lien de parenté et la profonde amitié du roi Marc — il sacrifie et son amour et sa vie pour ne pas devenir roi ! Il va cherchez Yseult et la ramène.

Le duc de Windsor lui non plus, n’a pas voulu du trône, mais pour avoir l’amour. Tristan lui, sacrifie son amour pour ne pas avoir le trône !

On ne peut trouver aucun précédent à une telle situation et surtout pas dans le roman perse dont certains ont prétendu qu’il était le modèle de Tristan et Yseult. Ce roman est fondé sur la querelle de famille de deux frères, le bon et le mauvais. Il n’est proposé aucune rupture avec la consanguinité, le système ar­chaïque de la parenté, le Même.

Comment expliquer un tel phénomène, une telle différence, rupture ? ‘

Tristan a été recueilli par le roi Marc. Avant tout, c’est un orphelin. La relation du roi Marc et de Tristan est celle de l’adoption. Celle-ci est faite de glissements de sens progressifs. Elle est donc d’abord parentale pour ensuite se fonder sur les affinités électives et s’achever dans l’institutionnel féodal. Cette adoption autorise le passage d’un système (politique) à un autre par la médiation des affinités électives.

Elle est une rupture avec la nature et un cheminement vers l’universel. La relation à l’Autre peut quitter les liens du sang dans la mesure où l’on peut s’aimer comme si on était père et fils.

Cette adoption est telle qu’elle peut faire de l’orphelin – celui qui n’est rien et qui n’a rien – l’héritier du royaume – celui qui sera tout et qui aura tout ! Tout est donné à celui qui n’est rien.

Quel fabuleux paradoxe, quelle rupture avec le Vieux Monde ! Aussi que peut être, que doit être la réponse?

C’est celle de Tristan : redonner, rendre. Et tout d’abord donner à celui qui est devenu son père, une épouse ! Donner à celui à qui il doit tout ce qui lui manque : l’épouse. C’est la réponse de l’orphelin.

C’est bien le monde naturel à l’envers : c’est le fils qui décide du mariage, qui donne épouse. Tout est repris pour inverser le sens de l’histoire. La monogamie est voulue par le fils ; la structure de la famille nucléaire est décidée par la filiation, par « le désir » du fils.

Mais ainsi, par l’épouse, Tristan rend au roi Marc le royaume que celui-ci aurait pu lui donner ; il lui apporte celui d’Yseult et du coup, nous le verrons, garantit et pérennise celui de Marc. Ainsi il se dépouille, car la veuve du roi Marc sera reine, la reine, sa reine : par le système de la parenté de l’exogamie monogami­que, que l’Église ne fera que « récupérer » et imposer comme étant sa loi la femme hérite et règne (la loi salique ira à l’encontre de cette universalisation des « droits de la femme »).

Tristan rend tout et au-delà. Ce désintéressement « chevaleresque » est comme un potlach, mais spirituel, qui dépasse les enjeux politiques pour un échange d’homme à homme : l’amitié.

Il est essentiel de comprendre que cette amitié du roi Marc et de Tristan n’est pas une petite affaire privée, de privatisation du sentiment. Tout au contraire, nous allons l’établir, elle est porteuse de la relation fonda­mentale de l’homme et de la femme.

Le mythe de Tristan et Yseult montre comment la famille spirituelle, celle des affinités électives, celle qui s’achève par l’exogamie monogamique se produit de toutes pièces. Les fondements de l’amour sont proposés à partir de la déconstruction du système de la parenté traditionnel.

Pour ce faire, nous n’avons traité-volontairement et momentanément – que d’une manière allusive, partielle du support organique, institutionnel et économique, de l’amitié-amour : la relation féodale, celle du suzerain­vassal. Il fallait d’abord montrer le commencement – car l’histoire ne fait que commencer – de la famille spirituelle, des affinités

électives, établir les nouvelles modalités de l’échange affectif en leur principe, l’amitié­amour.

Mais nous y reviendrons, car si l’incroyable histoire que nous racontons est bien celle des affinités spirituel­les, électives, elle est aussi la généalogie de la classe sociale qu’est la noblesse.

(Bêta ) La dialectique de I’amitié : elle crée le « besoin » de la mère et de l’épouse – Indivision (le l’amour- : l’amitié reut la psvché

L’amitié entre le veuf et l’orphelin naît de l’absence de la femme (de la mère et de l’épouse) comme « asso­ciation » affective de deux déshérences, de deux situa­tions de déréliction et se prolonge par la quête de la femme, comme commune demande, volonté conver­gente du veuf et de l’orphelin. Si l’amitié se révèle antérieure à l’amour c’est qu’elle est conditionnée par le manque d’amour et que de cette amitié naît «le besoin » de la femme.

Cette amitié se situe entre la rupture des liens du sang et le commencement des rapports de classe. Elle est un nouveau « mode » relationnel autorisé entre la sortie de ce qui conditionnait tout et la rentrée dans ce qui va tout reconditionner. Elle est un moment priviligié, quasi unique dans l’histoire de l’humanité, celui où le relationnel est le plus « pur », où il peut échapper aux conditionnements organiques.

Et ce n’est pas une histoire qui pourrait alors relever d’une quelconque sublimation homosexuelle comme une certaine suspicion — psychanalytique – pourrait vite l’insinuer. C’est qu’alors apparaît la raison même du relationnel familial, ce qui fait sa nécessité, l’économie spirituelle du biologique.

C’est que le veuf (Marc) et l’orphelin (Tristan) éprouvent le même manque de la femme, de l’épouse et de la mère. Ils souffrent de la même « frustration ». Et c’est ce qui les unit, ce qui écarte toute concurrence sexuelle (Pun veut l’épouse, l’autre la mère et c’est la même femme!), ce qui est à l’origine – inconsciente – de l’empathie, de leur commune attirance. Comme ils éprouvent la même situation – la même privation – ils s’identifient dans le même besoin, originel et fondamen­tal, le plus intime.

Si l’homme « recherche » l’homme, c’est dans la mesure où le fils a besoin du père et le père du fils dans leur commune recherche de la même femme, celle qui sera une mère pour l’un et une épouse pour l’autre. Tout se tient, tout participe du même ensemble : la famille (à l’envers).

C’est la demande fondamentale de l’humain, celle qui fait l’humain, le désir (qui n’est plus réduit à l’appétence sexuelle) humain de l’humain. Cette relation doit être définie comme apodictique (vrai, réel, nécessaire). Elle est à l’origine de toutes les modalités historiques de la famille, celle qui se cache derrière les origines décrites par les ethnologues et qui ne sont que des causes secondes. Elle est le fondement de l’altérité, du besoin de l’autre.

Cette situation ne peut se révéler, rappelons-le en­core, en toute sa pureté, que dans un creux de la substance sociale, dans un entre-deux qui n’a eu lieu qu’une fois dans l’histoire de l’humanité. Les détermi­nations et surdéterminations du social ne jouent plus ou ne jouent pas encore, laissant toute liberté à l’initiative humaine, à la création d’un relationnel pur, sans médiation, d’homme à homme.

Alors Tristan et Marc, l’orphelin et le veuf, font de ce manque de substance (sociale) une demande spiri­tuelle, affective. Tout se passe comme s’ils profitaient de cette liberté pour exprimer leur plus profond désir.

Celui-ci est la commune demande de la femme. C’est la raison de leur reconnaissance réciproque et de leur identification dans le même projet. Cela s’appelle, alors, ne craignons pas de le répéter : l’amitié.

Dans ce parfait désintéressement, en toute innocence, l’orphelin et le veuf s’étant retrouvés dans la même situation veulent la même compensation. Ils ont éprouvé la même absence, la même privation. Alors l’orphelin veut une mère et le veuf une épouse. Parce que le veuf vient de trouver un fils et le fils un père. Parce que le veuf veut que son fils ait une mère et parce que le fils veut que son père ait une épouse.

C’est la même personne qui est requise, désirée. C’est le même amour. Et la même quête.

Ainsi peut commencer la parenté spirituelle- celle du choix – parenté élective qui va créer un nouveau système relationnel, d’abord entre les hommes mais pour en venir au nouveau relationnel de l’homme et de la femme.

y ) Yseult et Tristan – De la mer à la mère, de la mère comme reine – L’articulation du mythe « éternel » et du mythe féodal

L’autre quête, de Tristan, l’autre filiation spirituelle sera définie à partir d’un constat d’une extrême impor­tance sur le plan de la connaissance : d’une part le mythe de Tristan et Yseult reprend tout un passé, celui des mythes, pour les synthétiser et les actualiser selon les valeurs féodales et, d’autre part (comme corollaire), il ne peut être réduit à l’expression du christianisme.

Tout un périple peut être ainsi révélé, celui d’une ascèse : une mort au monde (le Vieux Monde) et une re-naissance. Le mythe doit transfigurer les conditions de la naissance naturelle en une renaissance spirituelle.

Tristan doit quasiment mourir pour que sa résurrec­tion soit alors rendue possible, pour qu’il puisse re­naître grâce à celle qui donne vie, qui re-donne vie, qui va l’arracher à la mort : Yseult.

Les enjeux sont immenses, absolus : il faut mourir au monde (au Vieux Monde) pour naître à l’amour. Donnant, donnant : l’amour se mérite et est le mérite.

C’est parce que Tristan sacrifie sa vie à son ami – oncle – roi qu’il peut re-naître grâce aux soins d’Yseult. Le mythe instaure cette équivalence, cette économie, ce passage, cet échange qui est le fondement de l’amour. Du sacrifice suprême naît la re-naissance.

Tout au long du récit, Tristan n’arrête pas de donner, de rendre, de se sacrifier. Une fois qu’il aura reçu seconde vie d’Yseult il voudra sacrifier son amour à son ami. De même qu’ayant reçu l’amour du père adoptif il a voulu sacrifier sa vie à son service.

Cette thématique sacrificielle – perdre sa vie pour la gagner – relève d’une pratique sociale spécifique et autonome que le mythe de Tristan et Yseult révèle et explicite. Il propose ainsi un moment fondamental de la phénoménologie, toute une mutation laïque de l’hu­main selon un circonstanciel, une épopée, des figures qui dévoilent une causalité purement historique, suffi­sante et transparente.

Aussi cette thématique sacrificielle ne peut être ré­duite à une expression du christianisme, le mythe étant considéré comme un modèle qui ne ferait qu’illustrer la thématique chrétienne. Évidemment, les rapports du mythe et du christianisme posent une énorme interroga­tion mais à laquelle nous ne pourrons répondre qu’après avoir proposé l’essentiel du parcours phéno­ménologique de l’amour-fou.

La pratique sociale, à mesure que l’on reconstituera les modalités de sa réalisation, se révèlera de plus en plus comme étant une pratique de classe, comme ne pouvant être que pratique de classe. Nous verrons que, si les filiations spirituelles peuvent devenir possibles, si la thématique sacrificielle peut s’inscrire dans le réel, si tout cela peut devenir constitutif du relationnel c’est qu’ainsi – c’est le mythe qui le montre – une classe sociale s’instaure et que la féodalité est le lieu et le moyen de ces réalisations.

Mais avant d’établir cette « surdétermination » poli­tique, revenons au sacrificiel, au processus de la renais­sance, à la « généalogie » de la mère.

Tristan, donc, meurt au monde au service du roi. Alors sa résurrection.

Il va d’abord connaître la résurrection cosmique. Il va s’identifier aux origines du monde. Il dérive sur l’esquif, comme Moïse. Il (re-)naît des eaux.

Tout recommence, à zéro, en une innocence cosmi­que. À partir du liquide de vie, de l’origine de la vie, de la mer-mère. C’est une genèse symbolique, qui reprend le cycle cosmique, mais symbolisme immanent, péripé­tie matricielle, avènement décisif.

La mer amène à la mère comme le nouveau-né passe du liquide amniotique au sein, aux bras de la mère. Le mythe assure la continuité du cosmos à l’humain, celle de la création, des origines de la vie à l’origine de l’homme. Yseult recueille Tristan, le soigne, le sauve.

Yseult est alors la mère universelle, celle de tous les hommes, de tout homme qui souffre. Elle représente l’amour de la mère à l’égard de toute créature humaine. Elle est le premier amour, l’amour originel, le commen­cement.

Wagner dans le livret de Tristan et Yseult – qu’il a écrit lui-même – prend grand soin de marquer les deux moments essentiels de cet amour de mère.

C’est un homme malade, en danger de mort qu ‘ Yseult recueille et qu’elle soigne, sans rien savoir de lui. C’est l’amour porté à l’ homme en soi, celui qui est donné à tout homme. C’est l’origine même de l’humain, la pure compassion.

Mais le second moment est encore plus important, si c’est possible. Yseult se rend compte que cet homme est celui qui a tué Morholt, son oncle :« Un cri jaillit — du plus profond de mon coeur !… – Tenant le glaive étincelant, — j’étais là, devant lui – pour venger sur son insolence – la mort de messire Morholt ur sa couche, – il leva les yeux… – Non pas sur le glaive…

Non pas vers la main… – Il me regarda dans les yeux… — Sa détresse – me remplit de compassion… – Le glaive… je l’ai laissé tomber… – La blessure que lui fit Morholt — je l’ai soignée, pour qu’il guérisse… » 1

La pitié l’emporte sur la colère, la légitime colère. C’est le pardon des offenses, et quelle offense, suprême. Ce qui est extraordinaire, à une époque où tout se soumet au système de la parenté, c’est que la compas­sion et la miséricorde pour un étranger l’emportent sur les fatalités – haine et vengeance – des liens du sang.

Certes, tout cela est très ambigu et nous verrons que cette ambiguïté est à l’origine de l’histoire d’amour en tant que telle. Mais il n’en reste pas moins qu’Yseult accomplit – et cela a été bien peu observé par les commentateurs — un dépassement sans précédent de la fatalité du « Vieux Monde » (Yseult l’anti-Antigone ?) et qu’elle redonne vie, qu’elle guérit et qu’elle pardonne comme seule la mère peut le faire.

Cette mère adoptive est une reine, comme le père adoptif est un roi.

Le mythe a donc proposé les trois fondements de la famille à l’envers : la filiation cosmique, affective, politique. Ce sont les trois racines du nouvel amour, l’ancrage dans l’universel et l’apodictique. Peut-il y avoir plus grande force d’aimer ‘? Y a-t-il dans l’histoire une meilleure préparation à l’amour-fou ?

delta ) La première mission de Tristan.- actualiser la mvthologie éternelle dans l’exogamie monogamique et synthétiser les deux-filiations spirituelles

On peut proposer un premier bilan de ces filiations spirituelles. Il permettra de bien faire apparaître la première mission de Tristan. Celui-ci doit tout d’abord faire passer la mythologie éternelle dans le champ de l’exogamie monogamique. Il actualise ainsi la philoso­phie des origines dans un champ historique. Et il propose alors la réalisation du projet mythique grâce au déroulement historique.

Tristan est fils du cosmos mais aussi héritier du christianisme. Il est né des eaux mais sauvé des eaux, comme Moïse, sauvé par la mère spirituelle née du christianisme.

Tristan assure ainsi une fabuleuse continuité du cosmos au spirituel, du mythe – tout ce qu’il doit aussi à Thésée ! – à l’histoire. Il est porteur du plus riche héritage culturel, situation (à notre connaissance) tota­lement méconnue, qui fait du mythe celtique de Tristan et Yseult l’achèvement synthétique de la culture du paganisme et de celle du christianisme.

Autre mission, spirituelle, d’une originalité sans précédent : concilier l’inconciliable, en procédant à un nouveau partage de l’affectivité, en redistribuant l’indi­vis, cette fois entre l’éros et l’amitié. Tristan pourra le faire car, pour la première fois dans l’histoire de l’hu­manité, seront proposées les conditions historiques de ce partage de l’amour. Mais à quel prix ! C’est qu’il faut accéder à la synthèse des contradictions. C’est toute une culture du négatif qui alors apparaît pour travailler les données historiques de telle manière que ce partage puisse s’accomplir. L’amour sera possible au prix de…. l’amour. Ce sera la production, à partir de l’éros, cause de l’amitié, de la psyché, cette négation de l’éros. Cela est possible car viennent d’apparaître deux systèmes de filiations spirituelles absolument symétri­ques mais qui s’i9norent encore. étrangers l’un à l’autre, a cause des conditions historiques de leur création. Ce sont les conditions idéales et paroristiques de l’exoga­mie: le père spirituel de Tristan et sa mère spirituelle ne se connaissent pas.

Mais les deux ensembles, les deux filiations se ren­contrent en un point commun – Tristan – lequel est condamné, s’il veut vivre les nouvelles conditions de la vie, à les synthétiser, à les marier, pour recréer ainsi la famille en dehors des liens du sang.

Les deux systèmes d’adoption et de renaissance de Tristan, deux appareils quasi infrastructuraux de la parenté spirituelle — les deux dynamiques nécessaires à la production de la féodalité – doivent se rencontrer et s’unir en créant l’exogamie monogamique et les condi­tions de redistribution de l’affectivité.

Les deux dynamiques de l’adoption spirituelles peu­vent s’épouser parce qu’elles se ressemblent : elles relèvent de la même rupture avec l’endogamie, le tribal, la Barbarie pour en venir à la même adoption. La ratification de la famille à l’envers par l’institution de l’exogamie monogamique est aussi la consécration de la fin du Vieux Monde.

Alors, pour la première fois, pourra être dit ce que doit être l’ami lorsqu’il est le pire des rivaux et ce que doit être l’amante lorsqu’elle est la mère spirituelle… et la femme du père (le meilleur ami devenu le pire des rivaux).

L’amour-fou sera la solution de cet énoncé.

 

MICHEL CLOUSCARD

1994