“Baudrillard, le Dernier Homme
qui Cligne de l’Œil”
Michel Clouscard (1988)

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BAUDRILLARD,

LE DERNIER HOMME

QUI CLIGNE DE L’ŒIL.

Michel Clouscard

article paru dans la revue

“Digraphe”
Section Française des Vigilants de Saint-Just

Juin 1988 Numéro 44.

Baudrillard va nous permettre d’illustrer tout un travail consacré à l’évolution de la culture bourgeoise, de la Libération à nos jours.
C’est un auteur très important non pas à cause de sa production conceptuelle – existe-t-elle? – mais parce qu’il est le grand révélateur du tournant décisif de cette culture. En effet, on peut dire qu’il achève une époque et qu’il en commence une autre.

Il va donc nous servir à définir tout un parcours idéologique, de la Libérations à nos jours. Il va nous autoriser à révéler la progressive dégradation de la “pensée bourgeoise”, l’entropie d’un discours, dans la mesure où ce discours, cette pensée, s’éloignent du marxisme et finissent par le répudier. A la fin, il n’y a plus rien à dire et Baudrillard exprime parfaitement ce rien; il est le bien dire du rien dire.

Nous proposerons quatre grandes périodes de cette production idéologique. Elles témoignent de la tentative de sortie intellectuelle, culturelle, de la bourgeoisie qui, en définitive, n’aura fait que circuler du même au même, d’Alain à Baudrillard, de l’ignorance têtue du marxisme à son refus dédaigneux. Baudrillard est bien l’achèvement d’un parcours comme retour à la case départ, au niveau zéro de la pensée, au pense petit à la manière d’Alain, aux considérations, “intelligentes et brillantes”, du culturo-mondain.

Alain et Valéry ont caractérisé la pensée politique et la pensée tout court de la bourgeoisie d’avant la Deuxième Guerre Mondiale. Ils n’avaient rien vu, rien compris de l’apocalypse qui se préparait. Pour être reconnu comme un penseur, comme un génie même, il fallait tout ignorer de la lutte des classes. C’est ce qui caractérisait, alors, le statut de l’intelligence.
Bien sûr, Alain et Valery traitent du politique et parfois même, très allusivement, de la lutte des classes. Mais ce politique est vu de loin, comme une catégorie non adulte, mineure même, à promouvoir, catégorie qui reste abstraite et qui doit être surdéterminée, constamment épaulées par les valeurs morales ou de civilisation.
Baudrillard revient à cette “innocence” avec, en plus, un scepticisme pour le moins béat. Ce n’est plus l’ignorance de la lutte des classes mais son refus. C’est la genèse de cette hypocrite innocence que nous devons reconstituer, comme parcours de l’idéologie, de la Libération à nos jours. Comment cela est-il possible? Comment expliquer une telle régression spirituelle, gnoséologique, politique? Baudrillard ou la genèse de l’hypocrite innocence. Car, quand même – et nous en venons au premier grand moment de l’idéologie de l’après guerre – Sartre semblait bien avoir définitivement luquidé tout cet univers de mièvrerie intellectualiste, ces considérations de sceptique teintées d’humanisme.

C’est qu’après Stalingrad, Hiroshima, Yalta, la bourgeoisie savante, d’intelligentsia ne pouvait plus – décemment – affecter d’ignorer la lutte des classes. Il fallait bien que l’intellectuel bourgeois se mettre à jour. On ne peut plus ignorer la réalité après d’aussi terribles leçons de l’histoire.
Aussi, du jour au lendemain, ce qui était le moyen d’atteindre le talent littéraire et le génie philosophique se renverse en son contraire : le génie de Sartre aura été d’être le premier bourgeois qui aura bien voulu consentir à prendre en considération philosophique le marxisme. Pour le récupérer, le détourner : le gauchisme intellectuel, politique, affectif.

Valery est un génie parce qu’il ne parle pas de la lutte des classes; Sartre est un génie parce qu’il ne fait que parler de la lutte des classes. Ainsi, en sa prodigieuse sagesse idéologique, la bourgeoisie dominante distribue les valeurs de l’esprit, génie de l’opportunisme.

Comme tous les néophytes, Sartre n’y était pas allé avec le dos de la cuillère: il s’était proposé de mettre en relation les rapports de production et la subjectivité, ce qui est la problématique absolue que Marx lui-même avait éludée. Son génie est d’avoir su poser le problème même du politique et de la connaissance.
Mais sa réponse est un embrouillamini, un méli-mélo qui est la philosophie politique d’un idéalisme subjectif qui s’arrogeait le droit de décider de la solution. C’est le gauchisme, expression politique de l’idéalisme subjectif moderne.

Avec Sartre, on peut apprécier le génie idéologique: proposer la vraie question, celle que Valéry, Alain, plus tard Baudrillard ont eu mission d’occulter et en même temps, proposer la réponse fausse, la priorité de l’égo transcendantal sur le mouvement ouvrier.
Nous avons bien précisé que dans l’état actuel des connaissances et des rapports de forces, Rousseau, seul, pouvait servir de modèle pour établir la vraie relation du politique et du subjectif.

Deuxième grande étape de l’idéologie de l’après-guerre: le structuralisme, en particulier celui de Lévi-Strauss. Il témoigne aussi d’une grande malice – inconsciente de l’intelligence bourgeoise. Après le gauchisme, le droitisme. Un coup à gauche, un coup à droite. Et tout cela en s’appuyant sur le créneau, alors porteur: le marxisme.

En proposant la mise en relation scientifique de secteurs de l’existence longtemps ignorés (le système de la parenté, par exemple), le structuralisme va d’abord servir à contourner la grande loi dialectique et historique des rapports de l’infrastructure et de la superstructure. Il y aurait d’autres catégories que celles que le marxisme fait intervenir dans ces relations et même des catégories invariantes, ce qui remet en question le principe même du matérialisme dialectique et historique.

Nous avons montré comment cet idéalisme objectif venait compléter le travail de l’idéalisme subjectif. Sartre et Lévi-Strauss ne sont pas, comme on a pu le dire, en opposition. Ils se définissent selon une dualité de complémentarité. Après l’existentialisme qui occupe l’intersubjectivité bourgeoise, il fallait aussi occuper structuralement, le champ scientifique possible de la nouvelle bourgeoisie.

Et tout cela au nom du marxisme que ces deux idéologies déstabilisent déjà, insidieusement et profondément.

Troisième étape de l’idéologie, du combat contre le matérialisme dialectique et historique au nom du marxisme: les freudo-marxisme (Marcuse)

C’est la rencontre et la fusion de deux déviations dogmatiques: l’état répressif identifié au pouvoir du père contre lesquels le fils et la classe ouvrière mènent le même combat. C’est la nouvelle philosophie existentielle du gauchisme qui déborde l’existentialisme et qui liquide la profondeur sartrienne de l’angoisse, de la déréliction, de l’absurde. Les freudo-marxistes sont sûr de leur désir – authentique – empêché par la répression bourgeoise (mai 68).

Nous rentrons dans une autre sphère de l’économie, du politique, de l’existentiel. Les nouvelles couches moyennes, celles des services du capitalisme monopoliste d’Etat, viennent de surgir et exigent leur part du gâteau.

Mais ce qui est remarquable, c’est qu’elles ne peuvent le faire encore qu’au nom du marxisme et qu’au nom du sérieux de la connaissance! S’équilibrent alors les supports politiques, gnoséologiques qui permettent de justifier, de légitimer et les désirs encore inassouvis des nouvelles couches moyennes, encore “réprimées” par la bourgeoisie de l’avoir mais avant-garde conquérante du nouvel espace existentiel: le marché du désir.

Que reste-t-il du sérieux méthodologique du matérialisme dialectique et historique, après Sartre, Lévi-Strauss, Marcuse? Après Mai 68, ce marxisme d’une part, a perdu toute sa réalité gnoséologique et politique, et d’autre part, n’est plus [un] créneau porteur de la promotion culturelle, tout au contraire.

Le Capitalisme Monopoliste d’Etat est en pleine phase d’ascendance. Il triomphe. Les nouvelles couches moyennes de contestataires deviennent hégémoniques. C’est le triomphe du cadre, de l’animateur, du manageur, des médias… Aussi le parcours idéologique va s’achever par la liquidation d’un marxisme dont on n’a plus besoin, pour faire carrière d’intellectuel de gauche, et pour contourner le Parti Communiste. C’est le quatrième moment de l’idéologie: les nouveaux philosophes.

Ceux-ci seront les fossoyeurs de la culture progressiste issue de la Libération. Autant à un certain moment, le culturo-mondain pour se promouvoir a dû s’appuyer sur l’autorité du marxisme, autant, alors, ce culturo-mondain se conquiert par la dénonciation du marxisme identifié au Goulag. Grâce aux nouveaux philosophes, la nouvelle bourgeoisie triomphante pout jeter le bébé avec l’eau du bain. Ce n’est plus telle ou telle déviation du marxisme qui est condamnée, mais le principe même de toutes ses réalisations. Cette suspicion récurrente remet même en question les fondements du collectivisme, lequel s’avérait, en son principe, totalitaire.

Avec les nouveaux philosophes, cette identification, qui était le but du libéralisme, est enfin acquise: fascisme et marxisme ne sont que des perversions de l’esprit humain, le même refus des droits de l’homme, la même haine de la liberté.

La voie est enfin libre. C’est le moment de Baudrillard, l’héritier de cette liquidation. On lui a fait tout le boulot. Il arrive pour ramasser la mise.

BAUDRILLARD OU LE COUP DE PIED DE L’ÂNE :
coup de pied à la quête de l’esprit, hégélienne, au moment où celle-ci semble en être arrivée, en effet, au pourrissement de l’histoire. Coup de pied, aussi, au mouvement ouvrier, au moment paroxystique de la contre-révolution libérale. Mépris aussi de la recherche philosophique, du sérieux conceptuelle, au profit du bavardage littéraire et mondain pontifiant.

BAUDRILLARD OU LE DERNIER HOMME QUI CLIGNE DE L’ŒIL :
cette crise “des valeurs” suscite de la part du dernier homme, celui qui est au résultat de ce processus de décomposition – la gueule ouverte – un clin d’œil vulgaire et ironique: «Vous voyez, tout ça c’était des blagues. Seuls les nigauds y ont cru. Les esprits forts, eux, s’en moquent.»

BAUDRILLARD OU LE SCEPTICISME DU “COCHON SATISFAIT”
que “le SOCRATE mécontent” doit proposer comme cible privilégiée. Ce scepticisme n’est pas la table rase qui précède la résolution philosophique et morale (Descartes, Kant, Rousseau). C’est au contraire une pratique mondaine, sans aucune angoisse existentielle, sans projet, scepticisme béat qui prend ses aises. Au fond, c’est bien comme ça. Derrière la dénonciation de la prétendue société de consommation, il y a un assentiment profond. Le monde, certes, est pourri, mais comme “on“ y retrouve une bauge bien garnie… En ce sens, Baudrillard dit bien l’idéologie dominante (!).

BAUDRILLARD OU LE DUPONT LA JOIE DES NOUVELLES COUCHES MOYENNES,
tout ce renoncement philosophique et politique, cette existence sceptique et vautrée, ne font qu’exprimer l’idéologie conquérante des nouvelles couches moyennes triomphantes. C’est la pensée du cadre arrivé: Baudrillard, Stanislat de Ferronnière de la promotion cool, “cool Baudrillard”, bel esprit plein d’humour et de scepticisme, modèle parfait des nouveaux usages du culturo-mondain style “Libé”, maître à penser de la nouvelle “Ecole des Cocottes“.

BAUDRILLARD OU LE PENSE PETIT,
LE PHILOSOPHE DE LA COUCHE
– “EN TENIR UNE COUCHE“ – ET DU MOYEN,
c’est la pensée Bon Chic Bon Genre de la vulgate culturelle, de l’opinion dominante. Baudrillard et cette opinion sont en une relation d’engendrement réciproque. Baudrillard dit tout haut ce que les couches moyennes pensent tout bas. De là, son audience et sa platitude savante.

BAUDRILLARD OU LA NAÏVETE MACHIAVELIQUE,
derrière tout le savoir-faire de l’homme de lettres qui exprime l’idéologie dominante, il y a tout la naïveté d’une connaissance au première degré. C’est sans le savoir et le vouloir que Baudrillard est l’idéologue de l’époque. Il croit sincèrement exprimer une critique philosophique et existentielle.

Sartre avait repéré ce phénomène en s’interrogeant sur la “foi” de la “mauvaise foi”. Comment Baudrillard peut-il être devenu le philosophe même de la “société de consommation” alors qu’il prétend la dénoncer? Comment est-il le penseur du cadre arrivé, des nouvelles couches moyennes, alors qu’il croit les mépriser?

BAUDRILLARD, FIN DE PARTIE,
il achève et accomplit, en tirant un trait sur tout son parcours, l’aventure du fameux intellectuel de gauche. Celui-ci s’en était payé une belle tranche, de la Libération à nos jours. A partir de Baudrillard, tout cela est révolu, renvoyé à sa contingence, ne compte plus.

BAUDRILLARD OU “TOUT EST RENTRE DANS L’ORDRE”,
de la Libération à nos jours, nous avons connu un total renversement des valeurs. Du progressisme du Front Populaire et de la Libération, nous sommes passés à une contre-révolution libérale triomphante. Pendant plus de trente ans, l’intellectuel de gauche a essayé de “comprendre” le marxisme. Il s’était engagé. Il devait pour le moins laisser planer une certaine ambiguïté. On a pu dire que certaines grandes œuvres des grands maîtres relevaient, plus ou moins, du marxisme (ainsi Lévi-Strauss, Foucault, etc.) Avec les nouveaux philosophes, tout ce qui est marxisme est vomi. Baudrillard, ensuite, n’a même pas besoin de justifier son rejet du marxisme. Il témoigne d’une époque où celui-ci est devenu, redevenu, indifférent à l’intellectuel.
Tout est rentré dans l’ordre. Comme au bon vieux temps, celui d’avant-guerre, de l’époque où les penseurs pouvaient se permettre de tout ignorer de la lutte des classes (Alain, Valéry)

La contre-révolution règne: “cool Baudrillard”

Michel Clouscard.