“Une Histoire de Blue-Jean”
Michel Clouscard (1988)

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Au sujet de l’ouvrage

«Une Histoire de Blue-Jean»
de Daniel Friedmann,

Par Michel Clouscard

 

Article paru

dans “La Pensée”: N° 261

Janvier Février 1988

Pp 132-133-134

 

Voici un travail très documenté, minutieux même et qui peut-être par excès de scrupule se perd un peu, parfois, dans ce qui, à mon avis, risque de paraître anecdotique. Mais le livre tient bien l’essentiel de ses promesses; l’auteur apporte une information très utile sur un phénomène longtemps négligé par les chercheurs et pourtant très “signifiant”:
le blue jean.

Son grand mérite est d’avoir bien compris que l’essentiel peut être révélé par de petits faits apparemment anodins. A partir d’un os, Cuvier avait reconstitué tout l’animal. A partir du blue-jean, Daniel Friedmann reconstitue la trame des mœurs de notre modernité.

Ces données initiales autorisent une démarche judicieuse et féconde, une illustration brillante de ce que doit être l’étude de la vie quotidienne, à laquelle l’auteur apporte une importante contribution. Je résumerai le livre d’une manière qui peut sembler très réductrice (surtout à l’auteur), selon ces deux moments : naissance et vie du jean. Ainsi, certes, nous manquons toute la finesse des articulations proposées par Daniel Friedmann.

La naissance du jean est une heureuse illustration des rapports du hasard et de la nécessité et de la définition du bricolage selon Lévi-Strauss (Claude). C’est «un bricolage transculturel spontané». Le jean naît de la rencontre de deux personnes de culture différente, un petit colporteur juif et un mineur, au moment de la ruée vers l’or. L’un voulait vendre des toiles — de tente -, l’autre cherchait un solide pantalon. La légende raconte que le mineur en état d’ivresse fait la pub du jean en racontant dans tous les bars qu’il n’y avait pas pantalon plus solide. Mais venons-en à ce qui me semble l’essentiel: la vie du jean. Très brièvement on peut la réduire à trois époques. Le jean est d’abord habit de travail. Puis il devient le symbole d’une certaine jeunesse, le mouvement hippie par exemple. Enfin il se banalise comme élément de la société de consommation qu’il prétendait dénoncer. C’est à ce “tournant”, je l’avoue, que “j’attendais” l’auteur, car pour ma part j’ai proposé une tout autre interprétation du rôle, symbolique et idéologique, du jean, dans «Le capitalisme de la séduction». Et je crois qu’il est fort utile, du point de vue gnoséologique et politique, de souligner la différence.

A mon avis, Daniel Friedmann, “pèche” par idéalisme subjectif. Et celui-ci est autorisé par l’empirisme éclectique de la méthode.

C’est l’interprétation de la deuxième période de la vie du jean qui “fait problème” et qui est révélatrice. Pour Friedmann elle témoigne d’une révolte devant le conformisme ambiant: elle est subversion, contestation. A mon avis, elle cache sous les belles intentions de la Belle Ame (Hegel) l’accès réel à la consommation ludique, marginale, libidinale, devenue nécessaire à l’élargissement du marché américain. L’idéalisme subjectif fait la promotion de ce marché du désir. C’est un modèle de rupture sélectif. Il permet de casser les tabous et les interdits de la société traditionaliste.

Cette contestation culturelle n’est autre que le surgissement, sociologique et politique, des nouvelles couches moyennes qui seront le support de l’expansionnisme d’un capitalisme qui élargit son marché traditionnel au marché du désir, qui exploite à fond l’industrie du loisir, du plaisir, du divertissement, de la mode et qui se développe en fonction de la conquête sociale du temps libre. Ce modèle ne pouvait naître qu’au cœur du système capitaliste. Il prend ensuite valeur de modèle universel pour toutes les jeunesses estudiantines des pays qui deviennent “post-industrialisés”.

Autrement dit le jean, loin d’être le symbole de la contestation n’est que le signifiant majeur de l’intégration et de la soumission au système. Et cela dans le principe, au début de l’idéalisme subjectif du hippie, de la jeunesse contestataire, du mouvement étudiant.

Il n’a donc pas été ultérieurement “récupéré” par la mode et banalisé par la société de consommation. Dès le début, il signifiait un total renversement des valeurs du travail à celles du loisir, le passage du sérieux au frivole, de la production à la consommation contestataire, consommation ludique, libidinale, marginale. Et ce n’est pas un mince sujet de méditation que de constater ce glissement de sens, celui du jean habit de travail qui devient le symbole même de l’industrie du loisir, de la société de consommation et tout cela au nom de la contestation de l’ordre établi et même de la contestation de la société de consommation!

C’est l’empirisme éclectique de la méthode qui permet ce radical contresens de l’interprétation. Daniel Friedmann prétend faire une histoire du jean. Ne serait-ce pas plutôt une description certes d’ordre historique mais qui est plus près d’une chronique des mœurs que d’une phénoménologie d’ordre scientifique? Son descriptivisme du coup ne fait que sélectionner — inconsciemment — les faits qui ratifient son idéalisme subjectif a priori. Il ne propose pas, au départ, les cadres objectifs — économiques, sociologiques, démographiques, etc. — du marché idéologique du jean. Il ne propose pas, non plus, les fondements gnoséologiques de sa démarche. Ainsi la sociologie devient sociologisme, l’histoire, chronique, la chronique, anecdote.

Mais peut-on reprocher à un auteur de ne pas se soumettre à des impératifs méthodologiques et à une philosophie (hégélienne et marxiste) qu’il peut désigner comme étant d’un autre âge, comme ringarde? Le champ culturel actuel ne peut agréer que le produit qui satisfait l’actuelle demande. Et si le livre de Daniel Friedmann peut être critiqué en fonction de certains critères philosophiques, il peut très bien répondre qu’il n’écrit pas pour cette philosophie-là. Il reste alors que son travail est une très belle chronique de mœurs qui apporte des informations très “intéressantes” (en particulier pour la philosophie — philosophie de la praxis — que je défends). Et du coup tous nos reproches deviennent autant de qualités de l’écrivain

 

MICHEL CLOUSCARD

Janvier-Février 1988.