“Le Potlatch de l’Extorsion de la Plus-Value”
Les trois thèses sur la civilisation capitaliste – 2 – (1981)

Download PDF

En 1981, dans “Le Capitalisme de la Séduction”, Michel Clouscard analyse les mœurs de la nouvelle société du libéralisme libertaire.Après une première partie consacrée aux rituels de l’initiation mondaine à la civilisation capitaliste, cette “phénoménologie du mondain” débouche sur une deuxième partie consacrée à une “logique du mondain”.  La dénonciation de la fausse innocence  va alors consister à montrer les “trois péchés capitaux de cette civilisation capitaliste”. 

Trois thèses sur la civilisation capitaliste :

  1. Civilisation de la fausse innocence : première civilisa­tion sensuelle,
  2. Potlatch d’une part de la plus-value,
  3. Civilisation machinale.

Rappelons ici qu’un “potlatch (chinook : donner) est un comportement culturel, souvent sous forme de cérémonie plus ou moins formelle, basé sur le don. Plus précisément, c’est un système de dons / contre-dons dans le cadre d’échanges non marchands. Une personne offre à une autre un objet en fonction de l’importance qu’elle accorde à cet objet (importance évaluée personnellement); l’autre personne, en échange, offrira en retour un autre objet lui appartenant dont l’importance sera estimée comme équivalente à celle du premier objet offert.” (Wikipédia) 

S.B.

 

 
Le Capitalisme de la Séduction

DEUXIEME PARTIE : LA LOGIQUE DU MONDAIN
Chapitre 2 / Une nouvelle civilisation
A. – LES 3 THÈSES SUR LA CIVILISATION CAPITALISTE
(LES PÉCHÉS CAPITAUX)
§

Thèse n° 2 :

Le potlatch d’une part de la plus-value
potlatch selon la mondanité et potlatch objectif

 

La genèse de l’innocence est l’accession à la consomma­tion mondaine. Monstrueuse innocence : potlatch d’une part de la plus-value. Parasitisme social d’une extraordinaire « richesse » idéologique, aux multiples formes et masques.

Une part de la plus-value, donc, après extorsion, n’est ni réinvestie, ni capitalisée. Mais dépensée. Cette dépense va déterminer la double composante économico-politique de la consommation mondaine.

Alors le mondain s’affirme bien comme le lieu privilégié du système capitaliste. Lieu de réalisation et de synthèse. Cette catégorie est l’articulation de l’idéologie de la consom­mation et de l’économie du marché. Le mondain révèle le fonctionnement de la société civile.

 

a) La consommation du manque de l’autre

 

i)

Ce qui est dépensé est aussi une part, une quantité de travail (cf. Le Capital). Mais alors que le Sauvage, par le potlatch dépense (et gaspille) sa propre production, il s’agit – au niveau de l’économie capitaliste – de la dépense, de la consommation, du gaspillage de la production de l’Autre : la classe ouvrière.
En sa nature, donc, la consommation du surplus – la part de la plus-value – correspond au manque de consom­mation du producteur. Tel est le principe des correspondan­ces entre le procès de production et le procès de consomma­tion. Loi sommaire, brutale. (Et que l’honnête homme ne nous reproche pas un mécanisme qui est celui du capita­lisme. Nous ne faisons que reconstituer simplement le fonctionnement des lois élémentaires, sommaires, brutales du capitalisme.)
En son fondement économique, la consommation mon­daine du surplus est aussi la consommation, si l’on peut dire, du manque de l’Autre. Par la dépense, se confondent et s’exaltent réciproquement la consommation du surplus et la privation du nécessaire. Nous avons là les deux données constitutives du mondain (du nouvel échange instauré par le néo-capitalisme).
En son fondement anthropologique, la consommation mondaine – la symbolique de l’échange du néo-capitalisme – sera aussi cette monstrueuse synthèse : le surplus – de l’un – est le manque – de l’autre. Et l’usage mondain n’est autre que la consommation de cette situation économique. Situation objective des rapports du procès de travail et du procès de consommation vécue sous une forme esthétique.
Nous disons bien : le mondain, en son essence, est cette jouissance des rapports de production. Par le mondain, deux principes économiques font une synthèse anthropologique. Surgit une existence spécifique : de par le manque de l’un, le surplus de l’autre. Chaque terme n’a d’existence que par l’autre.

Tout banalement dit : la jouissance mondaine est la jouissance de l’exploitation de l’homme par l’homme. Ce qui fait le charme de la consommation du surplus, c’est bien sûr la consommation, mais parce qu’elle est l’exploitation de l’homme par l’homme. C’est parce que l’autre n’a pas le nécessaire.

Il s’agit là d’une situation objective : celle des rapports de production. Et il s’agit du lieu objectif de l’inconscient. Celui que la psychanalyse doit cacher. Le mondain est l’expression structurale des rapports de classe. Il est, de l’inter-subjectivité, ce qui n’a pas besoin de se savoir pour être.

ii)  La jouissance des rapports de production – sadisme objectif – Sade

La jouissance mondaine, en son essence de classe, est le reflet de ces rapports. Elle est essentiellement, pour employer un mot en vogue, sadique. Mais d’un sadisme objectif, enfoui dans les rapports de classe. Ce n’est pas une intentionnalité maligne. Mais une situation objective, telle­ment réelle qu’elle n’a pas besoin de s’éprouver subjective­ment. Et elle ne doit pas s’expliciter. Elle doit rester un rapport impersonnel, anonyme. Car rapport de classe. Ce sadisme ne s’adresse pas aux personnes. Mais à une classe sociale. L’intersubjectivité ne doit pas le reconnaître.
Ce n’est que dans les périodes de crise, de situation paroxystique, de bouleversement social que certaines per­sonnes vivront subjectivement, explicitement cette situa­tion : Sade. Alors la reconnaissance amoureuse – du mon­dain – devient sadomasochiste. La crise est telle que les rapports de classes sont éprouvés – subjectivement – en leur essence. Comme une oppression totale. Et comme une totale culpabilité. L’autre devra être victime et bourreau.
Cette essence de la consommation mondaine – jouis­sance du surplus en tant que privation de l’autre – est évidente pour le luxe. Par exemple la haute couture. C’est le travail de la cousette qui fait l’éclat d’une toilette. La peine de l’une est la joie de l’autre. Le luxe est le reflet inversé de la misère. Cela était évident, aussi, pour la morale tradition­nelle. Celle d’avant le freudo-marxisme. L’économie fami­liale contraignait l’enfant à ne rien gaspiller. Exemple : les habits du dimanche, ou ne pas laisser de restes, à table.
La consommation mondaine est bien essentiellement une dégustation de classe. Un acte de participation à l’ordre social objectif. Acte “inconscient” de ratification. Non su comme tel. Ce qui est une autre source de jouissance : celle de la mauvaise foi, celle du jeu bourgeois qui cache son jeu. Mauvaise foi de la fausse innocence qui ainsi garantit son impunité. Alors qu’il s’agit d’une provocation objective, fondamentale, de classe.

 

b) La consommation de la hiérarchi­sation mondaine : marquer la différence

Deuxième fonction idéologique de ce potlatch : marquer la différence. Non plus maintenant entre les classes sociales (bourgeoisie – prolétariat), entre les genres, mais entre les individus du même genre, dans la bourgeoisie.
La richesse est le moyen traditionnel de cette valorisa­tion. Les dépenses ostentatoires du riche, du parvenu propo­sent barrière et niveau. Les sociologues ont particulièrement bien étudié la dimension standing de la nouvelle sociabilité. Le genre de vie et les signes extérieurs de richesse sont devenus un repère fiscal (c’est dire leur importance).
Mais si le fric est un moyen de la différence, celle-ci ne peut se réduire à son usage. Il est une modalité du potlatch qui permet d’exprimer cette différence sans le fric. Et de snober. De snober même le riche et le fric. C’est le potlatch suprême : obtenir sans l’argent ce que les autres se dispu­tent à prix d’or ! Potlatch d’une aristocratie. Modalités hyper-sélectives de l’échange mondain.

Obtenir un échange sans rien donner en échange ? Sans donner de l’argent ou une marchandise ? C’est apporter un au-delà de ces valeurs. Des signes très promotionnels et très hiérarchisants.
Ce pouvoir n’est possible qu’à un certain niveau de l’échange symbolique. Il faut proposer des conduites, des signes, des gestes si chargés de signification idéologique qu’ils sont directement opératoires. Des “Sésame ouvre-­toi”. Pour autoriser une quasi-appropriation à priori du meilleur du libidinal, du ludique, du marginal. Des signes en or qui permettent comme un droit de cuissage idéologique. L’absolue appropriation totémique.
C’est par exemple et évidemment le pouvoir idéologique de la mode. Pouvoir de ses prescripteurs et diffuseurs. Ils bénéficient de tous les prestiges d’une séduction fonction­nelle. C’est surtout le pouvoir de la mode idéologique. Ce pouvoir doit être situé à trois niveaux : le prescripteur, le diffuseur, le consommateur. De Foucault à Jean Daniel, de celui-ci à la vulgate de la consommation transgressive (le gaucho de cafétéria, par exemple). (Nous avons déjà proposé le concept opératoire qui permet d’articuler tous les moments de ce pouvoir : la dérive de l’accumulation. Elle est le lieu de production et de circulation de l’idéologie mondaine de la social-démocratie libertaire.)

Ce pouvoir culturel permet de proposer au-delà des usages prestigieux des nouveaux objets, au-delà de leurs sémiologies d’usages, la quintessence de l’usage mondain. Alors l’idéologie saisit le vif, elle devient l’intentionnalité même du sujet. Elle est en lui plus lui-même que lui. Elle produit le nec plus ultra du mondain, les modèles existen­tiels, les œuvres esthétiques. Elle s’incarne même, son pouvoir étant tel que l’essence produit l’existence. Dans l’éternité, celle des archétypes : le hippie, le casseur, la vedette, l’animateur… le maître à penser.
Alors cette fétichisation du sujet devient le suprême totem. Le sujet (l’individu qui s’est identifié à l’idéologie mondaine la plus avancée) peut se proposer lui-même comme objet d’échange du suprême potlatch. Nous sommes là au cœur de la séduction. Nous dévoilons son fonctionne­ment le plus intime. C’est-à-dire le plein pouvoir de l’idéo­logie.
Ce sujet se propose comme le signe absolu, le signe incarné. Son pouvoir de séduction consiste à s’identifier à l’idéologie. Sa subjectivité est l’objectivation du mondain. Il est l’archétype.
L’échange symbolique idéal va être celui de ce pouvoir idéologique, de cette parfaite sémiologie du ludique, du libidinal, du marginal, et… de la chair fraîche. Donnant, donnant. L’un apporte la culture, l’autre sa jeunesse et sa beauté. L’un, les modèles, les signes, les styles ; l’autre, son corps. L’un apporte les sens de l’usage. L’autre permet l’usage des sens. L’un initie au genre, propose les manières, apporte les moyens (la drogue par exemple). L’autre accorde ses faveurs. Tel est l’échange du couple idéal de la social-­démocratie libertaire. Tel est le principe – au sommet – de la libéralisation du libéralisme, le modèle de l’échange symbolique entre hommes et femmes qui se soumettent au système idéologique.

Par cet échange amoureux, le jeune et la femme accèdent à la culture. Au pouvoir – caché – de la culture social­-démocrate. L’intellectuel de gauche, l’honnête homme (ce qu’il en reste) lui, accède au pouvoir sur le sexe, la jeunesse, la femme.
Double arrivisme. La séduction n’est qu’une stratégie politique : la procédure d’unification des couches moyennes pilotées par ces modèles existentiels. Elle est la soumission au système, la manière de s’échanger sur le marché mondain pour accéder au pouvoir. Celui-ci a une double face : le pouvoir politique et le pouvoir du sexe. La social-démocratie libertaire permet leur synthèse, le pouvoir suprême.
Par cette modalité de l’échange symbolique – stratégie de la séduction – nous avons établi une modalité du don qui snobe même le fric. Ce suprême potlatch est l’accès à la plus belle différence. Il permet la sélection et la hiérarchie mondaine par la dépense provocante des signifiants mon­dains et de la libido. On accède à ce que l’on ne peut pas avoir par le fric, mais par la culture.
Ce à quoi et à qui le fric fera la cour. Pour apporter – discrètement, selon de savants détours – un support finan­cier à ce suprême potlatch mondain. Les idéologues de la social-démocratie qualifieront cette ultime phase de récupé­ration. Alors qu’il s’agit d’un moment privilégié du passage du modèle sélectif à l’usage de masse. Moment qui marque une continuité et non une différence.

Telles sont les deux caractéristiques du potlatch de la plus-value. Double racine du snobisme “objectif”: le mépris du travailleur-producteur et la hiérarchisation de la consommation mondaine. Ce sont deux qualités a priori qui modèlent tout usage mondain. Et toute autre signification affective ne sera que qualité seconde (en particulier les intentions de la belle âme gauchisante).

 

c) Le service de promotion de vente d’une civilisation

i) La compénétration du marché et de l’idéologie

Mais ce potlatch est bien plus que la valorisation mon­daine de la bourgeoisie. Il a aussi, et peut-être avant tout, une fonction économique. Il est le service promotionnel du capitalisme.
La part de la plus-value, qu’est le potlatch, est certes dépensée. Non réinvestie. Mais dépense qui, en définitive, s’avère rentable. Et qui est même le moteur de l’économie de marché. Le service promotionnel de la société civile.
C’est sa pub. Et pub des pubs. Pub au sommet : les deux qualités mondaines du potlatch, les deux attributs à priori de la consommation mondaine, se réinvestissent dans la promotion de la marchandise.
Nous sommes maintenant au lieu même de l’articulation de l’idéologie et de l’économie de marché. C’est le pourquoi et le comment de l’idéologie du marché et de l’économie de l’idéologie. Les deux termes sont en une telle réciprocité que leurs attributions s’échangent. Marché et idéologie ne peuvent se comprendre que par cette complémentarité. Sans idéologie pas de marché. Sans marché pas d’idéologie.
C’est le lieu d’explication privilégié des rapports de l’infrastructure et de la superstructure. L’idéologie n’est pas que superstructurale. Le marché n’est pas qu’une pratique économique. Si le marxisme veut gagner la guerre idéologique contre la social-démocratie, il devra établir les mécanismes précis de cette compénétration de l’idéologie et du marché (notre étude du pouvoir mondain est une contribu­tion à cette recherche).
Marché et idéologie ont donc en commun cette médiation : le service promotionnel du néo-capitalisme. Et selon deux qualités mondaine a priori, deux attributs communs à l’idéologie et au marché : il faut signifier une consommation qui objective les rapports de classe. La consommation mondaine est le pur reflet inversé de la production.

ii ) De la mode au mondain : de la valeur d’usage à la valeur d’échange

1) La fonction esthétique doit cacher la fonction économique

Ces deux attributs mondains vont permettre la promo­tion de la marchandise : la mode. Nous en venons à sa toute dernière détermination. La mode est, étymologiquement, promotion de vente. En fin de parcours, elle est pure esthétique (les jolis arts, ceux de l’esthétisation de l’art). C’est ce parcours qui révèle l’essence de la mode, l’essence du mondain. L’origine économique du phénomène (de la mode) explique l’esthétisme de son expression dernière. La compromission mercantile de l’origine est la raison de l’achèvement esthétisant. De l’une à l’autre, il y a, en définitive, rapports d’expression. Le mercantile produit de l’esthétisme comme celui-ci du mercantile. Esthètes et technocrates sont la double face du système.
Par la mode, la preuve a été faite : le nouveau produit est sélectif. Il est la meilleure expression conjoncturelle de la qualité productive du capitalisme. La mode dit cette essence. Le modèle d’usage est la façon de signifier l’idéolo­gie dans et par l’utilisation de l’objet. La mode est le processus d’intégration qualitative du nouvel objet dans l’univers des objets et de ses usages. Et c’est par et dans l’ensemble que tel objet et tel usage prennent leur significa­tion idéologique.
La mode est la promotion du système des objets. Leur promotion de vente est faite par l’idéologie. Ce système des objets manufacturés est à deux niveaux. C’est d’abord le système des objets de l’initiation mondaine. Nous l’avons défini par la phénoménologie des usages mondains (de la première partie). C’est ensuite la fonction symbolique de l’usage, l’à priori idéologique qui préside à tout usage. Toute fonction de l’objet sera récupérée par la signification idéolo­gique de son usage.
Au premier niveau, celui du dressage mondain par l’usage mondain, le capitalisme impose une consommation libidinale, ludique, marginale. Des a priori, des empreintes, des automatismes. Pour qu’ils modèlent ensuite tout usage fonctionnel et même la consommation de subsistance. De telle manière que toute production capitaliste est obligatoi­rement estampillée de son usage mondain, promotionnel. C’est le rôle de la mode.

La valorisation idéologique de la marchandise est le rôle capital de la mode. Nous ne saurions trop y insister. Toute mode est le plus beau des potlatchs de la plus-value. La dépense de prestige qui est la plus belle marque hiérarchi­que. La mode est une consommation parasitaire privilégiée car exemplairement parasitaire. Elle est le mode d’emploi de l’idéologie. Comme mode d’emploi de l’objet.
Et il n’y a de mode que parce qu’il y a des objets à vendre. La mode est le corollaire de la marchandise. Elle est la première et essentielle conquête du marché. Le meilleur des modèles de consommation de la production des autres.

Mais la caractéristique essentielle du phénomène de la mode est de faire oublier cette fonction mercantile, essen­tielle de l’économie de marché (nous l’avons constaté déjà à propos du discours idéologique sur la mode, celui de Barthes). L’économique doit disparaître sous le signifiant. La fonction esthétique doit cacher la fonction économique.

2) La mode propose la consommation  de la valeur d’échange

La loi de diffusion de tout modèle mondain va permettre de montrer comment la mode s’innocente et comment elle arrive à cacher son rôle économique sous l’esthétique. La mode doit même signifier le mépris de l’économique. Pour être le meilleur support publicitaire de l’économie capita­liste.

La mode, d’abord naïve promotion de la production, se déploie selon deux sphères spécifiques du mondain. De mode d’emploi au moment de l’apparition d’un objet nou­veau sur le marché, elle devient indifférente à l’objet, s’en détache, pour n’être que manières du relationnel, systémati­ques d’usages de groupes. La mode est passée du fonctionnel au relationnel. De la mode au mondain.

Nous avons longuement essayé de montrer que le signe s’éloigne de la fonction jusqu’à se faire autonome pour inverser l’ordre des choses : alors le signifiant. Tout un système très sélectif s’instaure : celui du pouvoir mondain de cette sémiologie qui fonctionne non plus sur les objets, mais sur les personnes. Ce système s’organise à partir du système des objets de l’initiation mondaine jusqu’aux arché­types du mondain (le hippie, le casseur). En passant par l’esthétisation des arts de la modernité.

L’autre sphère spécifique du relationnel mondain qui se déploie parallèlement à l’usage sélectif : l’usage prosaïque, la consommation libidinale, ludique, marginale de chez Castel, Régine, du Club Méditerranée, d’Ibiza, des stations de l’industrie du loisir, de la fièvre du samedi soir. L’usage de la mode tend à se banaliser et à se vulgariser à l’extrême. A la limite, le potlatch de la plus-value se consomme en famille (la maison de campagne).

Trois aspects, donc, de la mode : celui du mode d’emploi de l’objet et ceux du mode d’emploi de l’autre. Double face du mondain. La mode a porté la valeur idéologique de l’objet dans la valeur relationnelle. Le mode d’emploi, de l’objet, est devenu le mode d’emploi de l’autre. Certes, l’objet étymologique a disparu du champ usuel. Mais sa valeur d’usage est devenue la valeur d’échange.

*

La mode est bien la réciproque exaltation de l’idéologi­que et de l’économique, de l’usage et de l’objet, de l’écono­mie libidinale et de la libidinalité de l’économie. Elle est l’échange de la valeur d’usage et de la valeur d’échange. La réification de l’échange et l’idéologisation de l’usage. La promotion de la marchandise et la promotion mondaine s’engendrent réciproquement, symétriquement, harmonieu­sement. De l’esthétisation de la marchandise à l’esthétisa­tion de la subjectivité, le capitalisme a réalisé le plus extraordinaire assujettissement de l’humain. Par le frivole, la très sérieuse stratégie du potlatch de la plus-value.

 

d) Le potlatch par l’implantation du CME et les nouvelles couches moyennes

 

Mais ce potlatch de la plus-value n’est que le couronne­ment d’un édifice. Et il ne faudrait pas que cette description d’une réalité superstructurale fasse oublier l’infrastructure qui la porte. Aussi, nous rappellerons que  deux points :

1) Que la nouvelle mondanité est  le “reflet”  d’une mutation fantastique de l’économie de marché

La nouvelle mondanité – la nouvelle symbolique de l’échange – n’est que le “reflet”, combien actif, d’une mutation fantastique de l’économie de marché.
Elle marque le passage du capitalisme concurrentiel libéral au capitalisme monopoliste d’Etat. C’est une totale mutation économique et une totale mutation des mentalités. En un peu moins d’une génération, un peu plus d’une décade, une extraordinaire contraction économique s’est accomplie : le capitalisme des monopoles est très vite devenu le capitalisme monopoliste d’Etat. Et celui-ci véhicule l’impérialisme économique des grandes sociétés. L’irrésistible étalement mondain de l’époque ne fait que rendre compte du saut qualitatif de la croissance économique.

2)  Le mondain est porté par une infrastructure

Le passage de la bourgeoisie traditionaliste au potlatch de la plus-value se réalise selon une nouvelle distribution des classes sociales. Dans Le Frivole et le Sérieux nous avons essayé de définir le moteur du changement. C’est un ensemble très complexe : la dérive de l’accumulation. Il articule : système de parenté, croissance économique, extension des secteurs de la production, statuts culturels. C’est le lieu sociologique de la transmutation de l’économique en culture. C’est le lieu de la production idéologique. Tout un système de parenté se développe pour gérer le mondain. Chasse gardée, immense domaine de la nouvelle exploitation réservée au fils contestataire, énorme réservoir des nouveaux métiers.

Si une part de l’extorsion de la plus-value a été réinvestie dans l’économie libidinale, c’est qu’il y a une nouvelle source de profits. Et de nouvelles strates de classes qui en profitent. La dérive de l’accumulation nous a permis d’établir les modalités de l’implantation des couches sociales qui promeuvent le libéralisme avancé jusqu’à la social-démocratie libertaire.

MICHEL CLOUSCARD