“La Logique du Genre”
Introduction à la lecture de
“L’Être, la Praxis, le Sujet”
de Michel Clouscard (2016)

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En m’inspirant de la méthode suivie par Christian Riochet dans “La Logique du Concret”- Introduction à la lecture de “L’Être et le Code”,  je propose ici une première introduction générale à “L’Être, la Praxis, le Sujet” (2015)

<p”> Il s’agit essentiellement de permettre au lecteur de comprendre la relation entre les axes scientifiques, les axes philosophiques (ou épistémologiques) et les axes idéologiques développés dans cette oeuvre.  

C’est très insuffisant, mais c’est  le seul texte du même genre à ce jour. 

S.B.

 

“La Logique du Genre”

 

Introduction à la lecture

 de “L’Être, la Praxis, le Sujet”

de Michel Clouscard

 

par Sylvain Bourgois. 

 

 

Introduction

Le projet de “L’Être, la Praxis, le Sujet” de Michel Clouscard

L’axe scientifique

Une étude anthropologique, logique, phénoménologique de l’émergence de la praxis comme commencement du genre humain des premiers hominidés à l’antiquité tardive.

L’étude anthropologique se pense comme relation dialectique entre l’être, la praxis et le sujet.

L’étude logique et phénoménologique montre le passage dialectique de la logique de l’être à la logique du genre.

Le passage de l’intentionnalité portée par la logique de l’être à la phénoménologie du genre portée par la logique du procès de production. Le passage de la logique formelle du genre selon le procès de production à la logique dialectique selon le procès de connaissance et les premières catégories conceptuelles conduira dans la seconde partie de l’œuvre (genèse de la psyché) à une logique du corps-social et une logique du corps-sujet.

La phénoménologie de la phylogenèse permet d’analyser les contenus historiques de la logique du corps social et d’examiner l’histoire de la métaphysique comme codage historique de l’éthique de la praxis, c’est-à-dire la nécessité de reconnaître collectivement l’économie politique et le devoir-faire du genre : produire pour consommer.  L’étude anthropologique selon les moments dialectiques de la phylogenèse permet de redéfinir l’approche matérialiste des religions selon la logique de l’économie politique.

Par ailleurs, l’émergence du procès de production conduit à l’étude des moments dialectiques fondateurs de la philosophie de la connaissance comme de la culture idéaliste puisque la relation entre la phylogenèse et l’ontogenèse fournit le cadre d’une logique du corps-sujet permettant de penser le passage du cogito préflexif à la res cogitans.

Enfin, Clouscard conceptualise le dépassement de la donation de sens par l’antéprédicatif et de la donation de sens par l’être car sa méthodologie permet d’analyser le parcours du genre selon les moments de l’ensemble logico-historique du commencement du genre à l’antiquité.

 L’axe philosophique

La polémique contre l’épistémologie bourgeoise et l’idéologie néo-kantienne se poursuit, mais la problématique diffère quelque peu de celle de “L’Être et le Code”.

La critique de la refondation des sciences par Husserl en radicalisant le “cogito” comme axiome fondateur de la philosophie de la connaissance conduit à la donation de sens selon la logique de l’être pour une certaine philosophie de la connaissance (phénoménologie de l’ontique chez Heidegger) ou à la donation de sens par l’antéprédicatif pour une certaine approche de l’anthropologie (l’ethno-philosophie antéprédicative de Lévi-Strauss).

La spécificité de la critique épistémologique menée par Clouscard est d’intégrer les problématiques de la phénoménologie et de l’anthropologie comme des moments dialectiques du parcours du genre. Ainsi, l’antéprédicatif n’est qu’une premier moment conduisant au premier moment du devenir du genre : la survie. Et la phénoménologie de l’être.

On dépasse alors les conséquences idéologiques de l’épistémologie néo-kantienne face aux contradictions du libéralisme libertaire social-démocrate qu’elle méconnaît mais interprète selon l’idéologie d’une “ crise de l’être”» et d’une “crise de civilisation”, nourrissant la restauration fascisante de Heidegger  face aux contradictions de la société de classe comme le pessimisme écologiste de Lévi-Strauss face à la crise du développement initié par l’ethnocentrisme colonialiste du monde occidental.

Au contraire, dans la lignée de ses manifestes pour une alternative progressiste, l’épistémologie portée par “L’Être, la Praxis, le Sujet” constitue le moyen d’une connaissance nécessaire à une “ refondation progressiste”. Clouscard sait que l’empirisme est l’écueil du débat moral et politique suscité par le développement “libéral libertaire” qu’il a contribué à conceptualiser. Or l’axe scientifique de ses recherches sur le commencement du genre humain conduit à étayer la “ philosophie de la praxis” comme moyen d’apporter les catégories et la gnoséologie (philosophie de la connaissance) permettant de penser et “ l’éthique de la praxis” et le développement d’une saisie “ idéaliste” du monde.

Clouscard œuvre ainsi pour dépasser le front du refus de l’histoire, en portant l’ambition d’apporter l’histoire à  “ l’être” et à la “structure”. C’est tout le sens de sa construction d’une logique de la phylogenèse (Livre6) qui permet de penser une phénoménologie de la phylogenèse (livre7). Et ce n’est qu’à partir de ces éléments que l’étude d’une “genèse de la psyché” est possible à son sens (voir “l’avant-propos” aux livres 8 et 9  manquant dans l’édition Delga).

 

L’axe idéologique

 

 

Rappelons d’abord que “L’Être et le Code” avait pour objet de dévoiler le montage idéaliste dans la philosophie de la connaissance.

Selon un axe diachronique, c’est par l’anthropologie historique,  en analysant le parcours des classes dominantes que la notion de “culture mondaine” avait émergée que la culture de classe conditionnait l’épistémologie de la bourgeoisie (voir livre III de “L’Être et le Code”). C’est par la confrontation au réalisme logique (le procès de production) mais également par la saisie d’une autonomisation progressive des superstructures (voir Edit de la Paulette, notamment) que la genèse du néo-kantisme comme idéologie et vécu de classe avait pu être dégagée. Cette démarche sera à mettre en lien avec l’étude de la “phylogenèse”, soit la “genèse de la praxis”, mais avec des contenus historiques totalement différents. 

Par ailleurs, selon un axe synchronique, dans la “génétique du sujet” (livre II), l’étude de l’ontogenèse selon l’isomorphisme entre la famille et la société civile disait “ l’économie politique” qui travaille les étapes du développement de l’individu. L’étude de l’ontogenèse portait le décodage des catégories existentielles de la connaissance pour analyser les contenus de la logique et de la phénoménologie du corps-sujet. Cette démarche sera à mettre en lien avec l’étude de “l’ontogenèse” soit la “genèse de la psyché”, mais avec des contenus subjectifs différents et une économie politique en cours de constitution. 

Ainsi, cette étude selon une approche diachronique et une approche synchronique se complétait pour décoder l’épistémologie du codage de la réalité qui  mettait à jour le “néo-kantisme” et son épistémologie comme un “langage structuré de l’inconscient de classe”.

La convergence de l’axe diachronique et synchronique se fait dans “L’être, la praxis, le sujet” au sein même des deux derniers ouvrages (livre 8 et 9) mais au delà dans le projet d’une “philosophie politique du socialisme démocratique” telle que nécessaire à la conscience historique, théorique et idéologique du Travailleur Collectif pour une “refondation progressiste”. 

Dans “L’être et le Code“, l’idéologie dans sa structuration épistémologique secrète est alors expliquée par l’anthropologie historique et par l’ontogenèse, composantes analysée consécutivement à la critique de l’économie politique initiée par Marx et Engels. Tout l’ensemble pré-capitaliste devient parcours d’un ensemble logico-historique qui met en place sa critique du néo-kantisme par l’épistémologie du code et par le réalisme logique.

Dans “L’Être, la Praxis, le Sujet”, le tribalisme clanique résultant du commencement du genre et des premiers moments de l’ontologie sociale est porteur d’une logique du corps social qui n’a pas développé une véritable “philosophie de l’histoire” et n’a pu discerner les déterminations constitutives héritées du parcours du genre, du parcours de la “phylogenèse”. C’est pourquoi l’ensemble logico-historique n’a pu discerner la surdétermination de l’anthropologie comme logique du genre et le “cogito politique” n’est qu’empirique. 

§

Cette précision sur “L’Être et le Code” et cette comparaison avec “L’Être, la Praxis, le Sujet” est utile sinon nécessaire pour comprendre la problématique idéologique de “L’Être, la Praxis, le Sujet”.  Car c’est la même. Toujours la même. La plus identique dans ses finalités. La critique du néo-kantisme. La critique de la négation du procès de production. Mais ATTENTION, il ne s’agit pas de faire du procès de production un nouveau culte rationnaliste. Ce serait insuffisant face au “montage identitaire du corps-sujet” qui travaille l’épistémologie idéaliste.  Et les enjeux gnoséologiques portés par les moments historiques diffèrent. Le contre-sens porté par les philosophies de l’ontique et de l’invariant structuraliste opèrent plus profondément sur les représentations. 

 

 

Plus spécifiquement,  si “L’Être et le Code” diffère de “L’Être, la Praxis, le Sujet”, c’est parce que l’ensemble pré-capitaliste se place dans un moment dialectique du développement du genre au cours duquel le pouvoir de création de la subjectivité avait été identifiée par le genre humain. Alors, la dialectique entre le mode de production et le système de parenté n’est pas une dialectique immanente, très faiblement objectivée. Si la psyché et la praxis sont en relation dialectique au début de la structure féodale, puis que le parcours de l’entendement développé par les classes lettrées va tenter de résoudre la gestion du mode de production selon l’idéologie d’un matérialisme bourgeois dominant, c’est parce qu’un premier ensemble logico-historique s’est accompli. Celui dans lequel on doit penser la “genèse de la praxis” et la “genèse de la psyché”, et au travers de cela les enjeux phénoménologiques pour penser comment l’humanité a pu reconnaître le pouvoir de création de la subjectivité.

 C’est ce pouvoir de création de la subjectivité qui est l’enjeu du débat fondamental pour Clouscard depuis notamment ses clarifications dans “De la Modernité : Rousseau ou Sartre”. C’est un enjeu politique car il peut décider d’une sociabilité permettant de refuser “L’Eros capitaliste” (les idéologies du libéralisme, de “gauche” comme de “droite”) et la “bureaucratie stalinienne” (centrée sur un procès de production qui laisse “vierge” la problématisation et l’appropriation collective du procès de consommation).

Il s’agit  donc d’analyser la généalogie de cette reconnaissance du pouvoir de création de la subjectivité par le genre, tout en se confrontant à l’épineux problème du codage métaphysique originel.  Car Clouscard entend revenir sur l’approche trop unilatérale de Marx du problème de la métaphysique dans l’histoire, notamment dans “Les Thèses sur Feuerbach”.   Ainsi, “L’Être et le Code” débouchait sur une critique du codage néo-kantien face au réalisme révélé par  la raison dialectique de Hegel comme par le matérialisme historique et dialectique de Marx, “ L’Être, la Praxis, le Sujet” découche sur la genèse de la psyché, comme moment dialectique et historique de la subjectivité du genre. La relation fondatrice entre l’être, la praxis, le sujet, constitue un premier ensemble phénoménologique pour penser la “création  continuée” du procès de production.  Mais comment cette nécessité de “persévérer dans le procès de production” (l’expression n’est pas de Clouscard) est-il perçu ? Comment s’est organisée cette “perception” ?

L’éthique de la praxis pour le genre humain ne surgit pas toute conceptualisée avec la vraie relation entre les déterminations objectives et intersubjectives. Le mythe fondateur du “péché originel” dit bien une économie politique biblique historique, mais qui se pense selon les données intersubjectives d’une anthropologie historique. Le réalisme logique celui-ci n’est pas perçu comme tel ce qui éclaire le discours de Clouscard sur la relation entre le “Saint Esprit” et le procès de production. Dans le moment dialectique et historique du genre que constitue “l’homme naturel”, il s’agit de révéler les “catégories existentielles de la connaissance” spécifiques de ce moment et de ses enjeux concrets.  L’enjeux idéologique est important, quand on sait que le retour d’un conflit réel cyclique et endémique dans le capitalisme, le partage et l’accès aux ressources naturelles et aux moyens de production constitués transite dans l’élément du fait religieux universel au sein duquel les populations de la planète pense leur sociabilité, leur histoire, etc.  

Si Clouscard reprend le même modèle théorique que dans “L’Être et le Code”, c’est donc à partir de contenus totalement différent et dans un moment dialectique antérieur que la méthode de l’analyse des “catégories existentielles de la connaissance” permet d’analyser la “perception” que le genre construit. Clouscard refuse philosophiquement le dualisme philosophique et  il explore l’origine de celui-ci dans le moment du passage du commencement du genre à son devenir.  La laïcisation du “péché originel” et la critique de la “res cogitans” vont de pair. 

De même, la logique du corps social  puis au sein de celui-ci, au moment dialectique de “l’homme naturel” de l’ontogenèse au “montage identitaire du corps sujet”, tout cela n’est guère pensé conceptuellement par l’humanité et ses membres. La saisie suffisante des déterminations qui travaille les premiers moments dialectique du devenir du genre humain (la néo-lithisation, l’antiquité) n’est pas pensée philosophiquement mais appréhendée par un codage anthropologique et une culture de la subjectivité. L’instance conceptuelle elle-même, la conscience, se pense  alors notamment dans une dualité entre le corps et l’esprit, la matière et la spiritualité. Dualité récusée par Clouscard  qui lui, pense l’analyse de l’ontogenèse par “la logique du corps-sujet” (livre 9).

 

Le cogito pré-réflexif, le corps-sujet et le pouvoir de création de la subjectivité. 

 Clouscard permettra in fine de penser comme la “génétique du suje” se pense non pas selon le “corps-sujet” de Merleau-Ponty, mais selon la “ res cogitans” que formalisera la scholastique médiévale et qui sera le point de départ du “cogito”, moment fondateur de l’idéalisme philosophiqu de Descartes jusqu’à Kant lui-même. Le “cogito pré-réflexif” ne se pense pas selon les catégories logiques actuelles, mais selon la phénoménologie concrète et la logique dialectique accessible. 

Tandis que, dans “L’Être et le Code”, Clouscard analysait la genèse du “sujet transcendantal” comme modèle du sujet de la connaissance dépassant le sujet empirique de Descartes, mais permettant le refus de la raison dialectique portée par l’idéalisme absolu de Hegel et la critique de l’idéologie chez Marx, “L’Être, la Praxis, le Sujet” débouche sur une recherche sur les “universaux de la valeur d’échange” dans une relation dialectique entre la “phylogenèse” et “l’ontogenèse”.

C’est bien le “procès de production” qui s’avère expliquer la “pierre philosophale” recherchée par l’épistémologie de l’ontique heideggerien ou de l’invariant structuraliste. Cependant, il y a tout une problématique sur les médiations anthropologiques et logiques qui permettent d’analyser l’étymologie du codage du procès de production au sein de la pensée métaphysique notamment et le procès phénoménologique et logique concret au sein duquel la subjectivité humaine reconnaît et pense le “pouvoir de création de la subjectivité”.

Par ailleurs, le parcours chaotique du tribalisme clanique à l’exogamie monogamique peut s’expliciter à partir des contradictions internes du corps social esclavagiste. De la prédation à l’exploitation de l’homme par l’homme, le réalisme logique et la question politique et morale de la réalisation de l’éthique de la praxis (produire pour consommer) ne peuvent se médiatiser correctement. La “répétition entropique” du même modèle de logique du corps-social et du même modèle de logique du corps-sujet qui est portée par l’ensemble esclavagiste ne pouvait conduire qu’à la crise historique de l’empire romain.

Le projet de “spiritualité laïque” portée par Clouscard ayant été clarifié à l’occasion de chacun de ses ouvrages, le cheminement du genre vers “l’exogamie monogamique” n’a pas été scientifiquement achevée à mon sens, mais demeure l’horizon idéologique qui nous permet de comprendre le passage de “ L’Être, la Praxis, le Sujet” à un de ses autres manuscrits inédits majeurs “La refondation féodale” qui utilise et développe la base conceptuelle et les catégories acquises.

Il s’agira notamment de repenser la question du “bien” et du “mal” hors de l’idéologie de la psychanalyse, mais selon les catégories de “valeur d’usage” et de “valeur d’échange” exportées dans la phénoménologie du genre et dans la phénoménologie empirique qui travaille l’expérience subjective. Mais cela constitue une autre problématique et une autre mise en place méthodologique. 

§

Ces quelques premiers éléments pourraient peut-être susciter bien d’autres commentaires et explications nécessaires, notamment pour les personnes qui ne sont pas très familières avec “L’Être et le Code”.  Je conseille à tout le monde la lecture de l’indispensable “La Logique du Concret” de Christian Riochet et de “L’Être et le Code” lui-même. Dans le faible état du développement d’une littérature exégétique sur ces sujets, la fréquentation de l’oeuvre est indispensable à ce stade.

Pour ma part,  je m’estimerais très satisfaits si ces premiers éléments pouvaient susciter des sollicitations et des interrogations qui me permettraient d’étayer plus précisément ma lecture de l’œuvre.  

A suivre 

Sylvain Bourgois,

Décembre 2016