“Civilisation sensuelle comme
Soumission à l’Animation Machinale”
Les trois thèses sur la civilisation capitaliste
– 3 – (1981)

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En 1981, dans “Le Capitalisme de la Séduction”, Michel Clouscard analyse les mœurs de la nouvelle société du libéralisme libertaire.

Après une première partie consacrée aux rituels de l’initiation mondaine à la civilisation capitaliste, cette “phénoménologie du mondain” débouche sur une deuxième partie consacrée à une “logique du mondain”. La dénonciation de la fausse innocenc va alors consister à montrer les “trois péchés capitaux de cette civilisation capitaliste”.

Trois thèses sur la civilisation capitaliste :

  1. Civilisation de la fausse innocence :
    première civilisa­tion sensuelle.
  2. Potlatch d’une part de la plus-value.
  3. Civilisation machinale.

S.B. 

 

Thèse n° 3 :  

 Civilisation sensuelle  comme

 civilisation soumission à l’animation machinale

 

Civilisation mondaine, civilisation sensuelle, de la fausse innocence, du potlatch de la plus-value: civilisation machi­nale.

Nous entendons par machinal la soumission à l’animation machinale. Une machination –une idéologie, une stratégie– récupère le machinisme. Le mal ne vient pas de la société industrielle en tant que telle, de la civilisation de la machine, mais de la perversion idéologique qui produit en série les animaux-machines.

a) Récupération du progrès et corruption spirituelle

Animation machinale : civilisation capitaliste. Elle témoigne d’un double complot : contre la machine et contre l’âme. Elle est récupération du progrès et corruption spirituelle. Et les deux sont en réciprocité. En une relation d’engendrement réciproque. La récupération du progrès est à l’origine de l’avilissement moral. De même que celui-ci ne peut se développer que par les moyens de la production capitaliste.

i) La machine est innocente et la fausse innocence est coupable.

L’idéologie tendanciellement dominante – celle du libéralisme avancé qui vire à la social-démocratie libertaire – a évidemment comme essentielle fonction de cacher – et même d’inverser – cette structure de la civilisation capitaliste, à savoir l’engendrement réciproque de la récupération du progrès et la corruption spirituelle.

Résumons ses thèses. Ce sont celles de l’ultime promotion de la civilisation capitaliste. Et formidable ironie de l’histoire, celles de l’opposition au système! Celles de la nouvelle gauche (celle qui voudrait exclure le PC). Elles autoriseront aussi l’idéologie de la gestion de la crise.

Le progrès a trouvé ses limites: pollutions et nuisances. La machine a engendré la société technicienne. Celle-ci la technocratie (et son corollaire: la bureaucratie étatique). La soumission à cette situation permet l’accession à la société de consommation. Celle-ci est la récupération de la classe ouvrière, qui s’embourgeoise. Le système se clôt sur lui­-même, sur le désespoir de l’honnête homme. Mais une opposition se développe, une nouvelle révolution se prépare, une doctrine révolutionnaire est née. C’est la révolte de la sensibilité contre cette rationalité étatisée et répressive. Le degré zéro de croissance, l’écologie, la lutte contre les centrales atomiques en sont les manifestations les plus récentes.

L’origine, de cette philosophie antisystème, est rappelons-le, le freudo-marxisme : la révolte de l’authenticité libidinale, ludique, marginale – instinctuelle, naturelle – contre la consommation de la production de série du système. Les rejetons –en révolte– des couches moyennes émanciperont les travailleurs. Par l’Eros.

Nous venons de proposer un modèle idéologique qui se module bien sûr selon la conjoncture et la tendance politi­que, du gauchisme à l’ultra-libéralisme, de celui-ci au PS. Mais pour autant que les variantes semblent s’éloigner de ce modèle, celui-ci reste la référence commune de la nouvelle gauche non (et anti) communiste. C’est l’idéologie qui tend à dominer les autres idéologies, en Occident. Même le giscar­disme s’en est inspiré, partiellement: alibi de l’austérité.

Nous avons essayé de dénoncer cette imposture. Il faut inverser les thèses qui fondent la civilisation capitaliste (celle de la gestion du libéralisme économique par la social­-démocratie).

La machine est innocente et la fausse inno­cence est coupable.

ii) La fausse innocence résultat de l’usage idéologique de la machine et des objets

La fausse innocence est la résultante de l’animation machi­nale. Sensualité et sensibilité se sont constituées par un certain usage – idéologique – de la machine t des objets qu’elle produit. Cette animation machinale est même deve­nue le machinal de l’inconscient (les archétypes). Et cette animation préside aux usages de masse.

Le vitalisme (l’aspect sauvage, barbare, instinctuel du mondain) n’est que le reflet du mécanisme. La machine a inscrit dans la chair son fonctionnement. Comme la machine fonctionne, fonctionne l’usage mondain. C’est le même déroulement d’un “programme” commun à la mécanique et à la chair.

C’est le mondain qui témoigne de la robotisation, du radical manque d’imagination de la nouvelle bourgeoisie. Toute la geste subversive et contestataire de l’étatisation technocratique n’est que jeu de machine. La statue dévide une bande, la programmation ludique, machinale, libidinale que le système propose en séries. C’est le grand renfermement du libéralisme monopoliste. Les animaux-machines vivent la vie machinale de l’animation machinale. En un premier moment une machine a produit l’usage. Puis l’usage a produit une autre machine, plus perfectionnée.

Si la machine fait aussi vite et aussi bien une sensibilité et si celle-ci fait aussi vite et aussi bien du machinal, n’est-ce pas la preuve que cette sensibilité est en ses origines et en ses fins, machinale? Pure répétition d’un programme imposé.

Cette sensibilité qui se prétend instinctuelle, pulsionnelle, contestataire n’est que la forme de la domestication idéologique. Cette soumission autorise la jouissance. Comme récompense. Sensibilité qui est la forme même de la technocratie, le haut lieu de la récupération du progrès, le détournement d’usage par l’idéologie. Elle est le mode d’emploi de la technocratie. La gestion idéologique du système.

b) La privatisation du progrès ou l’usage collectif du progrès.

i) L’usage fonctionnel de la machine contre l’usage mondain

La machine est innocente, par contre, en son usage fonctionnel, elle est l’objectivation du progrès. Et d’un progrès au service du collectif. Elle permet une extraordinaire gamme de biens d’équipements. A quatre niveaux: biens d’équipements collectifs (électricité, transports, etc.); biens d’équipements mi-collectifs – mi-des ménages (eau courante, etc.); biens des ménages (cuisine électrique, frigo, machine à laver, etc.), biens spécifiques à la vie de relation de la famille (voiture) et à ses distractions (télévision).

L’idéologie –essentiellement par le freudo-marxisme– a cherché à faire croire que ces biens d’équipements étaient assimilables aux biens de consommation. (Pour prétendre que la classe ouvrière – qui en effet accède, relativement, à ce genre de biens – était intégrée dans le système). Mais ces biens ne témoignent, par eux-mêmes, d’aucun investisse­ment libidinal. “Consomme ”-t-on le tout à l’égout ou la machine à laver comme les biens de l’usage libidinal, ludique, marginal? Comme le hasch?

N’est-il pas d’ailleurs légitime que le travailleur accède à la possession des biens, des machines qu’il a produits? Ce sont des biens utiles, des instruments qui facilitent le travail, le travail domestique (de la femme en particulier), les tâches ménagères. Ils permettent une vie meilleure, un certain bien-être (combien relatif) de la classe ouvrière. Sans qu’ils autorisent une autre vie que la vie de subsistance. Niveau de vie et genre de vie restent radicalement différents de ceux de la consommation mondaine. (Différence de classe sociale).

L’usage de ces biens ne déborde pas leur fonction. Leur vertu progressiste est dans leur fonctionnalité, que la sensibilité mondaine ne peut réellement investir. Bien qu’elle essaie, par la publicité, et l’usage idéologique des media.

Deux types de biens, deux types d’usages: ceux du mondain et ceux du progrès.

ii) Les effets sociaux de la consommation mondaine: productivisme, inflation, chômage

Et il est vrai que les deux systèmes d’usages –l’usage mondain et l’usage collectif du progrès- sont des effets du machinisme. Et l’OS, l’homme-­outil, l’homme devenu outil de la machine, en est le symbole. Il est la forme extrême de l’aliénation.

Mais il faut bien voir que cette situation n’est pas inhérente à la production industrielle, mais qu’elle est l’effet de l’exploitation capitaliste. La moderne gestion de l’économie capitaliste a imposé un nouvel ordre, structural du temps de travail et du temps libre, de la production et de la consommation. Les deux moments essentiels de cette civilisation machinale, de la machination qui récupère le machinisme.

1er moment: 1) L’industrialisation a autorisé une énorme libération du temps de travail. Dans Le Frivole et le Sérieux nous en avons proposé une mesure spectaculaire: au Moyen Age, il fallait 28 heures de travail abstrait pour une livre de pain. Maintenant, il suffit d’une demi-heure. L’industrialisation a libéré l’humanité de la terreur du manque. Elle garantit la vie de subsistance en libérant tout un temps de travail qui avant ne suffisait même pas à acquérir le nécessaire pour vivre.

2ème  moment: 2) cette libération par le temps de travail-abstrait a été récupérée, par la nouvelle bourgeoisie, comme temps marginal concret. Comme marginalités, ludicités, libidinalités du mondain. (Le meilleur symbole de cette récupération est le hippie.) Alors que les travailleurs, eux, ont à peine profité de cette libération dont ils sont pourtant la cause.

Aussi peut-on dire que la nouvelle aliénation, par le machinisme, n’est que le corollaire, l’effet des nouvelles marginalités, ludicité, libidinalité, autorisées par le détournement d’usage de la machine. Au potlatch de la plus-­value correspond la nouvelle exploitation du travailleur. L’autre face de la consommation mondaine, c’est le productivisme, l’inflation, le chômage. Et c’est la classe ouvrière qui en est l’essentielle victime. L’autre face du hippie, c’est le travailleur étranger. A l’idéologie de la Fête correspond l’austérité sur les travailleurs. Au ministère du Temps libre, 1.800.000 chômeurs.

Oui la machine est libératrice. Et la fausse innocence –qui profite du capitalisme en condamnant toute société industrielle– est coupable, aliénante.

D’un côté, la maîtrise de la technologie. En sa production et en son usage. Double maîtrise de la classe ouvrière. Double maîtrise du maître. (Celui que la psychanalyse ignore pour ne spéculer que sur son substitut, sa caricature: le père.) Double modalité du principe de réalité, en tant que réciprocité du procès de production et du procès de consom­mation.

De l’autre, la soumission à la technocratie: la consom­mation mondaine, la nouvelle sensibilité, la nouvelle bour­geoisie. Le principe de plaisir en tant que potlatch de la plus-value. Le parasitisme social camouflé sous les figures mondaines de la consommation plus ou moins transgressive.

Le machinisme a deux effets : la rationalité fonctionnelle et la sensibilité mondaine. Le bon usage du progrès. Et l’usage de la récupération du progrès

c) La nouvelle civilisation contre l’appropriation collective du progrès.

Une machination s’oppose à une authentique libération. En inversant les propositions du libéralisme, nous dirons qu’une société technicienne devient technocratique –et bureaucratique et étatique– lorsque la machine sert à la consommation libidinale, ludique, marginale. Et par contre, une société technicienne devient socialiste lorsqu’elle permet la libération des masses (par la nationalisation des fonctions productives) et la libération du corps de l’industrie du loisir et du divertissement.

[On peut alors opposer : 1) la privatisation et… l’étatisation du progrès. et 2) l’usage collectif du progrès. Le passage au socialisme.]

D’un côté, 1) La privatisation et… l’étatisation du progrès. Car les deux vont de pair. C’est la caractéristique du capitalisme monopoliste d’Etat: les nationalisations ont été récupérées par l’Etat à des fins de privatisation, pour servir les intérêts particuliers. Grâce à l’Etat, l’extraordinaire expansion de l’industrie capitaliste du loisir et du plaisir. Capitalisme monopoliste d’Etat: consommation mondaine. Le privatif s’étatise définitivement par le truchement du divertissement social-démocrate. La vie privée devenue vie de loisir est immédiatement gérée par les instances étatiques. La spontanéité libertaire, venue de la consommation-transgressive, du freudo-marxisme, du gauchisme, qui a cheminé des premiers émois, autour du flipper et du juke-box, jusqu’à Woodstock est, en fin de parcours, prise en charge par le ministère du Temps libre. La société assistée devient celle de la libido assistée.

Le sens idéologique de l’étymologie se dévoile sans vergogne en son accomplissement. La geste libertaire s’abandonne à l’Etat, dans la mesure où celui-ci accomplit ses désirs. Certes, c’est un processus de banalisation. Mais c’est aussi une “conquête de masse”. Le révolté, le transgresseur jette le masque: ce n’est qu’un veau. Le hasch sera en vente libre.

De l’autre côté, 2) l’usage collectif du progrès. Le passage au socialisme. Dans la perspective du dépérissement de l’Etat. Et aussi du dépérissement du mondain, des modèles idéologiques de l’usage libidinal, ludique, marginal. La fin du terrorisme mondain. De son pouvoir nominaliste et de son formalisme esthétisant. Des idéologies dérivées de la consommation –transgressive. Des archétypes et des usa­ges de masse de la social-démocratie libertaire.

Alors, l’interdit mondain écarté, la vraie vie. A partir d’une connaissance anthropologique qui démystifie la psy­chanalyse et ses dérives (lesquelles fondent les idéologies de la social-démocratie libertaire). Celle dont nous avons pro­posé les éléments. Et qui permet d’accéder à une connais­sance matérialiste du corps. Pour vivre une sensibilité enfin libérée de l’idéologie.

Pour un corps sans mondanité. Un corps enfin libre qui ne sera plus soit seulement une force productive, soit seulement un moyen de jouissance. Un corps libéré de la vacuité ludique et de la nécessité économique. Un corps qui ne sera plus outil de travail et qui ne sera plus objet de fantasme. C’est le corps de la civilisation socialiste (le corps anti-social-démocrate). Alors la double aliénation du sensi­ble sera dépassée. Le corps sera réconcilié avec lui-même.

La lutte des classes a hypostasié le sensible en une terrible contradiction: le plaisir et le travail (et la psycha­nalyse a essayé de camoufler cette réalité –la jouissance de l’un par l’exploitation de l’autre– en un antagonisme symbolique et arbitraire : principe de plaisir et principe de réalité). La société socialiste sera la fin de la contradiction intime, subjective. La fin de l’instinct de mort. Une liberté que l’on ne peut même pas imaginer.

Comment? Le socialisme le dira. Car il faut se garder de projeter dans la société sans classes le conditionnement inconscient de l’actuelle culture. Il faut se préserver à tout prix des dérisoires utopies proposées comme poétiques par l’idéologie. La liberté (vécue) est encore de l’ordre du Noumène.

Mais sa première exigence, immédiate et impérative, est bien de dénoncer ses contre-façons: le mondain. Et si poétique il doit y avoir, si un projet-programme peut être évoqué, nous proposerons cette formule: l’habitat humain rêvé par Marx sera aussi le “Nationnel” d’Hölderlin.1

MICHEL CLOUSCARD