“La décadence est un Marché”
Marché du Désir, Nouvelles Couches Moyennes, Néo-Kantisme (1984)

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L’expression de cet article qui suit  a été modifié quelque peu pour rendre plus compréhensible le texte. Les puristes crieront au scandale mais il s’agit d’une proposition! Et il est possible de se reporter au texte original.
Merci de votre compréhension.

S.B.

  

Michel Clouscard 

“La décadence est un marché”

 

1984 / 7 juillet – septembre – octobre
“Quelle crise ?”,  Société Française 12

“Peut-on penser la crise en sa globalité?” Non. [Ce n’est pas possible]

 

Comment les économistes marxistes pourraient-ils le faire, alors qu’ils refusent, pour la plupart, à considérer cette crise comme étant celle d’une société duale: [avec d’une part] un univers du travail [et d’autre part], un univers du loisir?

Cette attitude entraîne trois essentielles méconnaissances:

  • Celle, d’abord, d’un énorme champ de nouveaux profits: industrie du loisir, du plaisir, du divertissement, de la mode, etc. A ma connaissance, il n’y a pas de comptabilité globale de ce profit.
  • Une autre méconnaissance est celle du rôle de dynamiseur [de ce nouveau marché qui joue un rôle de] relance, de promotion, de l’industrie traditionnelle. Maintenant le marketing et la publicité interviennent dès la conception du produit. Il y a une valeur ajoutée: [elle est] culturelle. Le néo-libéralisme a remodelé la valeur d’échange en mercantilisant la culture.
  • Enfin, troisième non-savoir, celui du rôle de ce marché dans l’actuelle crise. N’a-t-il pas vocation de sauver le capitalisme de cette crise? Car, où vont ces nouveaux profits? Ne sont-ils pas réinvestis en des secteurs de l’industrie de pointe, pour compenser “le manque à gagner” des secteurs en crise? Cette hypothèse ne mériterait-elle pas d’être vérifiée? Le nouveau marché du désir ne permet-il pas d’éluder la crise, de retarder sa radicalisation? Sans ce marché, qui n’existait pas en 1929, le capitalisme n’aurait-il pas proposé des solutions plus musclées pour résoudre la crise?

§

Comment les penseurs politiques marxistes pourraient-ils penser la crise en sa globalité alors qu’ils se refusent, pour la plupart, à la théorisation de ce phénomène profondément original qu’est le surgissement des nouvelles couches moyennes? Peut-on encore persévérer en cette confusion: recouvrir de l’appellation classes moyennes (homogènes) la fabuleuse contradiction qui existe entre la classe moyenne traditionnelle, qui possède ses moyens de production, et ces nouvelles couches moyennes, [qui constituent le ] corps social des services et des fonctions du Capitalisme Monopolistique d’Etat (multinationales).

[En effet; tout un] organe de gestion d’un  mode de production [s’est développé dans l’organisation moderne du travail]. [ainsi, tout] un nouveau système de métiers [est apparu] dualement disposés [autour de l’univers du travail et l’univers du loisir] : [d’une part, le système de métiers de la gestion] ,  du management, qui recouvre toute la hiérarchie bureaucratique de la production, et  [d’autre part, le système de métiers] de l’animation qui recouvre la mise en forme libertaire de la consommation?  

[Cette dualité produit d’ailleurs des préoccupations opposés mais complémentaires.]

A chacune de ses composantes, un type de discours. [Jean Marie] Le Pen et Trigano [et son Club Med], ce n’est quand même pas pareil. 

“Le Figaro Littéraire” et “le Nouvel Observateur” ne tiennent pas le même discours.

Cette confusion méthodologique [autour de la nature réelle de l’économie politique de la modernité, cet oubli de la dualité entre l’univers du travail et l’univers du loisir] interdit alors de comprendre les réactions contradictoires face à la crise. [Historiquement], une partie importante de ces nouvelles couches moyennes a été le support de la contre-révolution libérale. Pour la bonne et simple raison qu’elle a été l’essentielle profiteuse du capitalisme monopoliste d’État de l’ascendance [lorsque le nouveau modèle de société s’est développé]. Au contraire, le reste de ces nouvelles couches moyennes a [soutenu] les modalités spécifiques de l’aliénation et de paupérisation de ce CME en période de dégénérescence, [cela lorsqu’à la Fin des Trente Glorieuses, la dynamisme s’est essouflé].

[Ainsi, après l’implantation du nouveau modèle et la période d’ascendance du nouveau capitalisme], une contradiction radicale tend de plus en plus à se manifester:  [Il s’agit d’une] constitution de “la structure” [même] de ces nouvelles couches moyennes [qui appartiennent au travail et à la consommation parasitaire].  [Cette constitution contradictoire] va de plus en plus ratifier le schéma marxiste de la lutte des classes, après que l’explosion quantitative de ces nouvelles couches moyennes ait laissé croire à sa neutralisation. [Mais il s’agit d’une lutte des classes métamorphosée, s’établissant autour d’une schéma socio-économique inédit et mal compris par les théoriciens marxistes eux-mêmes.]

Comment les philosophes, ethnologues, sociologues, psychologues, etc., qui se réclament encore du marxisme pourraient-ils penser la crise en sa globalité, alors que pas mal d’entre eux sont “sous influence”, [après l’émergence d’un discours confusionnistes dans le sillage de la contre-révolution idéologique de Mai 68].  [L’intelligentsia doit encore s’extraire des]  influences multiples et contradictoires  issues des années 60-70] : [Citons ainsi, la lecture] mécanis[t]e dogmatique [de Marx] par Althusser, [le] structuralisme [et ses recherches formelles déconnectées du procès de production] , [les] freudo-marxismes (ou marxo-freudismes) [qui ont tenté de penser conjointement la névrose et l’oppression, mais dans le contre-sens le plus absolu] , [la psychanalyse et l’étude du discours du] lacanisme [qui réduit tout au signifiant], etc.

Pour [cette nouvelle intelligentsia de la modernité épistémologique de la nouvelle société], en définitive, le marxisme peut encore, certes,  expliquer la mutation de l’économie politique, mais l’essentiel serait ailleurs. La connaissance anthropologique, celle qui peut révéler le jeu de l’intersubjectivité (le jeu du signifiant), relèverait maintenant de sciences et de méthodes qui devraient compléter le marxisme, si celui-ci, nous disent-ils, ne veut pas être définitivement dépassé. Cette démarche recouvre une interprétation néo-kantienne du marxisme.  [Selon un nouveau partage du monde du concept, le marxisme] permettait la connaissance du Phénomène, [de] son infrastructure économique et politique, historique et relative, alors que la chose en soi, le Noumène, serait réservé à [Jean-Paul] Sartre, [Claude] Lévi-Strauss, [Michel] Foucault, [Roland] Barthes, [Jacques] Lacan, etc.

Il faudrait donc, d’abord, résoudre la crise des spécialistes, celle des approches catégorielles, de l’économie politique, du politique, de la culture. On doit dépasser les blocages et inhibitions qui empêchent de faire apparaître  le rôle du marché du désir, des nouvelles couches moyennes, du néo-kantisme. [La nouvelle économie politique capitaliste, la nouvelle offre politique des partis de gestion du capitalisme et  la nouvelle  culture du libéralisme libertaire] sont les les trois manifestations essentielles de la modernité, c’est à dire les trois grands rapports de la contre-révolution libérale.

 Il y a crise parce que cette contre-révolution vient d’atteindre son apogée.

“La décadence” est un marché.

Pour proposer une théorie globalisante de la crise, Ce n’est qu’après avoir résolu cette crise des disciplines qu’on pourra mettre en relation synthétique ces trois ensembles [que sont l’économie politique, le politique et la culture].

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