Portrait de Michel Clouscard
“De l’Amitié” (1975)

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Cet extrait provient de l’ouvrage “Ma Lutte des Classes, 40 ans après – Parcours, concepts et amitiés d’un chercheur de paix”.Il s’agit en effet du livre I intitulé “De l’Amitié – Manifeste de la Complicité de Classe” dans lequel Christian Riochet raconte la vie quotidienne d’un groupe d’intellectuels petits bourgeois marxistes à savoir  “Domi” pour Dominique Pagani, “Louis” pour Louis Schiavo, “Michel” pour Michel Clouscard , “René” pour René Caumer, et “moi” pour Christian Riochet.

L’ouvrage est écrit à l’issue de plusieurs périodes de 1975 à 1978 environ. Le portrait de Michel Clouscard est subjectif comme le reconnaît sans peine Christian Riochet qui refuse le qualificatif pompeux de “philosophe”.

S.B.

Portrait de Michel Clouscard 

par Christian Riochet

1975 – 1978 

 

Michel, c’est autre chose. Terrible individu. Professeur de sociologie. Auteur de trois livres. Ancien sprinter. Ancien pion (13 ans je crois). Un accent du Tarn outré. De la démesure en philosophie comme dans la vie. Une solitude acharnée. Un village du sud-ouest où — enfermé avec sa mère — il ressasse avec une obstination métaphysique des colères gigantesques contre la social-démocratie. Tenu à distance pendant des années dans un lycée grisâtre de Paris, il est devenu “ tout” — comme il le dit lui-même — c’est-à-dire docteur d’état. Il a gardé de son purgatoire un pointillisme de petit-chose, une pingrerie agaçante et la certitude qu’il sera un jour maître de conférence. Brisé un beau matin — pneumothorax — par un amour chimérique du Quartier Latin, il a contre les femmes une haine justifiée et une terreur atroce de n’avoir pas pu être fat.

Ayant perdu son corps au bout d’un 200 m où il tomba (cela fut dans l’Equipe, car il était favori), il a fait une religion de sa forme physique, qu’il entretient par des footings acharnés et des régimes alimentaires étranges. Il a installé ses bureaux dans de nombreux cafés, où il écrit du bout d’un stylo à bille, sur des feuilles de cahiers quadrillés. A Paris, il loge dans un hôtel à 23 Fr. la nuit, où il trouve le silence et la considération effarée de la logeuse qui appelle ce monsieur aux cheveux blancs: “Le professeur de philosophie” et qui ne le connaît sous aucun autre nom. Il lit l’Equipe avec assiduité, France Soir pour ne rien rater de la sociologie ambiante et le Monde pour se tenir au courant des états d’âme de la bourgeoisie.

Il n’a qu’un objectif avoué constamment: enfin (après tant d’années de pion) ne pas travailler et publier ses livres. Sa détermination sur ce dernier point est colossale et il fait à Paris un travail de bœuf pour y arriver.

Catalyseur par ses idées et son bagou des idées du groupe, il a avec chacun d’entre nous des relations typées, où ses rôles sont imprécis et ses objectifs inavoués. Il a dû garder de ses origines paysannes la méfiance du terroir et le citadin le rebute. Très proche de chacun d’entre nous, il a eu des idylles, avec chacun d’entre nous, puis s’est fâché, sauf avec René, qui l’appelle “Pépé” et le maîtrise avec beaucoup de mollesse, grâce à cette mollesse.

Retranché en lui-même, par lui-même, pour lui-même, il reste ancré sur la vie affective avec nous, comme un bon nageur aime parfois trouver une plage, mais qui peut aller à la suivante. Emporté et rageur, il blasphème contre le genre humain et la misanthropie le fait se perdre même contre nous. Il est grandiose et dérisoire. Avec René, il a en commun le sport (René fut un très bon nageur, champion de France). Sinon, avec les autres — et même avec René — il n’a rien en commun, or le concept. Lui est un pur produit de l’amitié conceptuelle. Cela l’enchaîne, le cadenasse, l’enferme et le rive. Comme c’est sa nourriture quotidienne, il n’y a que notre complicité de classe pour le sécuriser.

Heureusement que nous sommes là, car il serait mort. Il a avec moi — en dehors de divergences pratique: “le sel” à table— des divergences conceptuelles qui marqueront notre avenir, car je le sais métaphysicien et m’en méfie.1 Mais peut-être après tout a-t-il raison. Alors notre complicité sera définitive. Nous avons gardé un passé formidable où nous avons des nuits entières cherché les déterminations objectives de l’intersubjectivité, que nous avons en partie trouvées, qu’il a élaborées et rédigées. Sur lesquelles je travaille toujours.

Il n’est pas de pire citadin que le rural petit clerc venu à Paris et qui —“stalinien merveilleux”— se trouve en butte à la dérision sociale-démocrate du Quartier Latin. Seulement pour cela, il mérite le mieux. Il ne faut pas lui enlever surtout cet extraordinaire humour et une chaleur humaine qu’il sait donner à ceux qu’il apprécie.

Enfin on lui reconnaîtra — parmi des tas d’autres choses — l’extraordinaire pouvoir de décoder immédiatement l’immédiateté. Il n’y a que la haine de classe pour faire comprendre cela. Nous comprenons.

(…) 

Il en est — encore une fois — tout autrement pour Michel.

Fils d’une institutrice de campagne et d’un ouvrier qui quittera le domicile conjugal, il fait pour sa mère ce que tout bon fils ferait: des études. Physiquement doué, il tente aussi par-là d’accéder à un statut social supérieur. Il fait du sport: rugby et sprint.

Paris est pour lui une étape obligée pour ses études. Claquemuré dans la capitale, il tombe aux mains de l’administration. Il restera plus de onze années pion dans un lycée. Le tour est joué: la haine de classe peut s’épanouir. Evitant le choix du Petit Chose, il élit domicile dans un hôtel borgne et prend ses quartiers dans un bistrot: le “Old Navy”, Bd St Germain.

Alors commence pour lui une double vie de travail, où l’hallucination se mêle au sordide. Lorsqu’il quitte les enfants du lycée, il s’attable au café, ouvre de méchantes feuilles de papier quadrillées et il écrit “l’Être et le Code” sous-titré: le procès de production d’un ensemble précapitaliste2 625 pages arrachées au Quartier Latin, sous les ricanements et les quolibets. Il résiste.

Communiste pro-soviétique par honnêteté, il restera au cœur du Quartier Latin, en mai 1968, aussi farouchement fidèle à son marxisme-léninisme orthodoxe, qu’un barrage l’est à un fleuve. Déphasé par l’impossible juxtaposition de son travail d’intellectuel et de son travail de pion, il se forge une volonté administrative de fer et il conçoit dans sa tête de fou des plans universitaires, qui vont se réaliser. Il devient docteur d’Etat  en sociologie, maître-assistant, puis maître de conférence, puis professeur. Il publie entre temps un pamphlet sauvage contre la social-démocratie: “Néofascisme et idéologie du désir”,3 puis “le Sérieux et le Frivole”.4 Il continue d’écrire, parce que la feuille quadrillée ouverte sur la table de bistrot fait partie intégrante de son univers.

En fac, il groupe ses cours en journée, pour pouvoir ensuite retourner dans son village de Tarn et Garonne, faire des footings et regarder la télé. Il a gardé de ses années de répétiteur de lycée de quartier un chauvinisme dans le travail qui effare. Il est pingre, parce que chaque sou lui a coûté et son avarice est proverbiale parmi nous.

Sublimé par la contradiction évidente qui existe entre son passé et son présent, Michel devient un peu plus pro soviétique, comme nous tous, un peu plus retiré en lui-même, comme nous tous et son avènement universitaire ne change pas ses convictions intimes: il veut travailler peu, se méfier encore plus du monde, au sens civil du terme et se préoccuper de lui, parce que sinon, personne ne le ferait.

Il le sait bien et son combat est individualisé, “poujadisé”, sublimé par le bloc de rancœur qu’il a au travers de la gorge et de son histoire. Le travail ne l’a pas épanoui. Il l’a fait vivre et si peu vivre! Maintenant le travail doit payer. Michel gagne sa vie avec sa tête, ce n’est pas pour rien. C’est Crâne d’Or. L’état lui griffe le cuir chevelu.

Et lui qui est du signe du Lion doit courber l’échine et laisser l’Administration lui racler la cervelle. Il agonise.

Christian RIOCHET, 1975

 

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