Réponses aux Objections du Jury
“L’Être et le Code” 1972

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Nous devons la transcription des échanges entre Michel Clouscard et son jury de thèse à Christian Riochet, ami de l’auteur et  présent à la soutenance de thèse. La soutenance de la thèse de Doctorat d’Etat de Michel Clouscard “L’ÊTRE ET LE CODE”  a eu lieu le 28 Mai 1971 à la Faculté des Lettres de l’Université Paris-X.

Le Jury était présidé par M. François Perroux et il réunissait  Henri Lefebvre (directeur de thèse),  Jean Toussaint-Desanti. Le rapporteur était M. René Lourau). Une lettre  de Jean-Paul Sartre était lue.

Le directeur de thèse était originellement Georges Gurvitch, hélas décédé en 1966. Le directeur de thèse fut alors M. Henri Lefebvre. 

L’ensemble du texte est extrait de l’ouvrage “La Logique du Concret – Introduction à la lecture de ‘L’Être et le Code’ de Michel Clouscard,”  par Christian Riochet. 

S.B.

 

Critique de l’œuvre  

Première partie :
Objections du jury de thèse et réponses de Clouscard (1971)

Première critique :
Epistémologie et classe sociale (Messieurs Desanti et Lourau)

Deuxième critique :
La reproduction des rapports de production (Henri Lefebvre)

Troisième critique :
Un hyper-empirisme dialectique. (Jean-Paul Sartre)

Quatrième critique :
Une logique superfétatoire

1 – Les rapports de la logique et de la dialectique (Henri Lefebvre)
2 – La relation système formel et modèle (Toussaint Desanti)
3 – Le formalisme (François Perroux)

Cinquième critique :
Le problème de la fissure (François Perroux)

Sixième critique :
La quantification est-elle absolument inutile ? (François Perroux)

Septième critique :
Une réduction abusive à la dialectique du sérieux et du frivole (ensemble du jury)

Deuxième partie :
Réponses aux objections par Michel Clouscard

 

PREMIÈRE PARTIE : OBJECTIONS

 

Cette première partie repose essentiellement sur les critiques portées à Michel Clouscard au cours de la soutenance de la thèse.
Nous donnons d’abord le contenu des objections, puis nous proposons immédiatement après une réponse possible à ces objections.
Dans la deuxième partie, Michel Clouscard répondra lui-même.

 

Première critique : épistémologie et classe sociale.1

Pour proposer sa théorie de l’histoire, Clouscard s’impose un certain nombre d’exigences. Parmi celles-ci, les exigences d’éliminer l’ahistorisme structuraliste et de dénoncer le néo-kantisme, la philosophie idéalistes, sont propédeutiques.

Dans ce cadre, l’assignation “néo-kantisme” est trop rapide, trop large, trop lâche.

Si l’épistémologie bourgeoise peut être identifiée au néo-kantisme, alors le néo-kantisme prend une extension énorme. Comment admettre dans ce cadre aussi bien Carnap que Cohen et Husserl? Le néo-positivisme et l’idéalisme seraient alors sous-tendus par le même non-dit et ce non-dit commun définirait l’entreprise d’Althusser?

Si l’on prend la proposition: 7 + 5 = 12. On pourra dire :
Cette proposition est mathématique. Puis on dire: c’est un théorème de l’arithmétique. Puis enfin: c’est un jugement synthétique et a priori.

En quoi le troisième énoncé que l’on vient de formuler est-il une proposition de l’épistémologie bourgeoise?
Et plus largement nous poserons la question : que signifie la détermination de classe apportée à une épistémologie?
De plus, peut-on utiliser un instrument dialectique, comme le fait Clouscard, sans tenir compte du devenir de cet instrument?

La critique du néo-kantisme est une critique de la science institutionnelle. Toute ces critique est épistémologique. Elle n’applique pas au néo-kantisme la méthode développée dans “L’Être et le Code”.
Cette critique du néo-kantisme masque un non-dit de nature institutionnelle, fondé sur une hypostase des disciplines scientifiques, transcendées.

L’inconscient, comme refoulé social, bloque la dialectique.
La critique du néo-kantisme serait alors un néo-néo-criticisme.
L’épistémologie du code serait une épistémologie bourgeoise.

Réponse :

Sur l’acquis kantien, deux modes de rationalité s’exerceront. Surgira un néo-kantisme, qui a pour ambition d’infléchir le corpus kantien afin d’accéder au savoir du sujet transcendantal dans le cadre d’un anhistorisme fondamental.

Surgira le matérialisme dialectique qui est l’exigence de rationalité kantienne portée dans l’histoire, pour la construction scientifique du matérialisme historique.

La détermination de classe apportée à une épistémologie est donc à la fois historique et phénoménologique. Comme détermination historique, c’est la situation conjoncturelle – politique et polémique – de la science en cause. Comme détermination phénoménologique, c’est l’identification de cette conjoncture à un moment du devenir de la lutte des classes, donc l’identification à une classe. Toute proposition qui ne pose pas la lutte des classes dans son fondement tente d’escamoter le savoir en le fixant dans un idéalisme non opératoire.

En ce sens, il est exact que l’analyse institutionnelle du néo-kantisme n’a pas été faite. C’est une lacune. Mais cette réification dont il faudrait se défaire, n’est qu’un effet de la conjoncture politique qui autorise actuellement une production intellectuelle pour des intellectuels.

Le rationalisme est une force productive directe et l’acte rationnel, la fonction de rationalité est l’acte, la fonction révolutionnaire dévolue à l’intellectuel.

 

Deuxième critique : La reproduction des rapports de production.2

Clouscard s’est attaché au concept de production et a tenté de le reprendre dans toute son ampleur, avec rigueur. Le concept cesse d’être économique au sens strict pour aller montrer que tout est produit, déterminé, y compris l’individualité qui paraissait la plus privée.

Sur ce concept, Clouscard prononce un discours imperturbable, d’un enchaînement rigoureux.
On pourrait déjà poser une question, en annexe : est-ce que le concept de production suffit comme référence du discours sur la production?
Le concept de la production est poussé jusqu’à ses plus extrêmes limites, jusqu’à la systématisation.
Cette volonté de systématisation est générale. Après l’effondrement du stalinisme et l’impossibilité de systématiser le marxisme, on a assisté à des tentatives – prises dans cette contradiction – de mener à bout des concepts. Mais toutes les systématisations échouent.
Car la reproduction des rapports de production ne peut être l’objet de systèmes pratiques ou théoriques. La reproduction des rapports de production est une stratégie.

Réponse de Michel Clouscard:

L’institutionnel superstructural n’est pas soumis à une dynamique univoque. Comme cadre de la Nation, l’institutionnel impose en effet une reproduction des rapports de production contrôlable. Mais ce contrôle ne sera stratégique, c’est-à-dire au service de l’idéologie bourgeoise, que si la concentration capitaliste en prend la direction. La reproduction des rapports de production est circonstancielle dans ce cas. Elle est un des effets du pouvoir monopolisé.

La reproduction des rapports de production est justement soumise au poids de l’institutionnel superstructural, parce qu’elle en est la condition de possibilité. C’est la reproduction des rapports de production qui nécessite un superstructural institutionnel et non l’inverse. Le superstructural ne reproduit pas les rapports de production. Le superstructural est l’expression de l’infrastructural. Dire que la reproduction des rapports de production est stratégique, c’est privilégier un moment de l’histoire et de ces rapports de production, moment au cours duquel l’idéologie bourgeoise souhaite renverser l’ordre du concret, pour en tirer des bénéfices nouveaux. C’est vouloir précipiter aussi l’avènement de la classe ouvrière qui n’aurait alors plus qu’à contrôler, à son tour, cette stratégie, pour s’émanciper des rapports de production capitalistes.

 

Troisième critique : un hyper empirisme dialectique.3

L’Être et le Code rend compte de “l’histoire sous forme d’une totalisation génétique”. Michel Clouscard reprend l’histoire de la lutte des classes et réduit l’évènementiel par la logique de la production.
Pour ce faire, le réalisme radical revendique la raison dialectique et le champ de ses opérations: l’ensemble historique.
Certes, la méthode suivie met en place un savoir, produit une connaissance inadéquate aux sciences constituées. Et par ailleurs, si elle aborde des secteurs communs, la méthode suivie “met en relief des relations inconnues ou mal établies”.

Ceci voudrait dire que la conceptualisation a priori, comme négation, autorise la raison dialectique dans le savoir commun. A ce titre, le Livre II apparaît comme le plus frappant.
Mais l’histoire dialectique proposée doit alors intégrer et développer toutes les histoires parcellaires ou toutes les tentatives historiques, notamment constituées au cours du 19ième siècle. Ce projet très ambitieux, n’est-il pas victime d’une tautologie? Nous aurions une pensée s’exerçant sur de la pensée et retrouvant le donné.

La raison dialectique opèrerait comme un hyper empirisme dialectique.
Elle ne serait pas un concept opératoire.
L’hybris de l’ouvrage, c’est-à-dire la démesure sauvage, qui fait violence, insolence même, cacherait alors ce fait que l’hyper-empirisme dialectique est une individualisation, une restauration personnelle du procès de production. On souhaite voir des groupes de chercheurs reprendre les assertions pour les remplacer par des questions, dont les réponses seront longues à trouver.

Réponse de Michel Clouscard

La méthode historique produit sa méthodologie et la fait opérer. La méthodologie est produite en tant qu’axiomatisation des acquis épistémologiques arrachés, dans une polémique, à l’idéalisme subjectif bourgeois. La méthodologie opère dans un champ historique – le pré-capitalisme français. Comme production, la méthodologie part d’un savoir commun, mais non-dit et même non-su. La méthodologie consiste justement à renverser ce non-dit pour en révéler les lois d’occultation et l’occulté, la réalité.

Comme opération, la méthodologie part aussi d’un savoir commun – l’histoire établie – mais non-dite et non-sue comme lutte des classes, procès de production. Le renversement de l’histoire bourgeoise révèle l’histoire de classe.

La méthode historique est un réalisme radical, la rationalisation dialectique de la logique du concret, du savoir de classe et de ses sous-entendus politiques.

 

Quatrième critique : une logique superfétatoire

Cette quatrième critique s’attaque à la logique revendiquée et développée par Clouscard.

1 – Les rapports de la logique et de la dialectique.4

Chez Hegel, il y a une ambiguïté: la logique est-elle soumise à la dialectique? Cette ambiguïté se retrouve chez Clouscard. En effet, la logique de “L’Être et le Code” est sous-jacente, présupposée. Elle apparaît comme une superstructure, un fait de l’histoire. Dans ce cas la logique se définit comme contingente, accidentelle, s’ajoutant inutilement aussi bien au devenir qu’au discours sur ce devenir.

2 – La relation système formel et modèle5.

Clouscard s’est proposé de faire une théorie de l’histoire avec une exigence de rationalité maximale, au point de départ. Cette exigence demande de:

  • expliciter le champ de concepts de la logique employée,
  • récupérer dans ce champ la totalité de ce qui a été historiquement produit dans l’ensemble pré-capitaliste,
  • exhiber la logique immanente du procès de production, c’est-à-dire retrouver, dans la stricte forme de nécessité qui est définie dans le champ conceptuel, le produit historique.

Ce projet, excellent en lui-même, passe, pour être réalisé, par un impératif : produire un champ d’exemples dans lequel la logique est mise en chantier. Le projet est hégélien, avec la rationalité de notre temps. Mais la relation système formel et modèle est floue. Clouscard dit que le matérialisme dialectique remplit la fonction du système formel, alors que le matérialisme historique est le champ d’interprétation.

Pourquoi les logiciens ont-ils inventé des modèles?

C’est que la science a eu à faire, à un moment, aux théories “naturelles” comme celle d’Euclide. Les désignations d’objets n’étaient pas uniformément définies. La nature des règles de formation restait dans l’ombre. Lorsque le problème s’est posé de savoir comment ces théories naturelles étaient constituées, on a formalisé. On a cerné l’image fantôme du système.
Mais ce système formel, à l’usage, s’est révélé plus puissant que le système “naturel”, dans lequel il avait été constitué. Ainsi fut créée la théorie des modèles, qui consiste à rechercher les référents.
Ce point d’historique de la logique implique que le matérialisme historique doit être constitué en champ théorique naturel. Il doit y avoir création d’un système formel qui recense tous les types de relation qui seraient à l’œuvre dans le champ “naturel”. Et de plus il faut que le matérialisme historique soit la seule représentation du modèle et donc que tout modèle constitué soit isomorphe au premier.

Qu’appelle Clouscard: “mettre en évidence la logique d’un ensemble concret”? Les rapports de classe déterminent le domaine, mais n’en indéterminent pas le mode de fonctionnement.
Les logiciens créent des règles de formations et de dépendances sur la base de matériaux très pauvres, abstraits. Avec la richesse du matérialisme historique – discours plus riche que toute espèce de discours – Clouscard doit, pour énoncer les règles de formation, isoler les segments minimaux qui sont composés selon les règles.

La logique de “L’Être et le Code” est non seulement sous-jacente, mais analogique. L’utilisation du discours de la logique ne serait que métaphorique, fondée sur une critique du formalisme. Tenons compte toujours du fait que le projet – acceptable – est de récupérer le plus que je peux de ce que je sais de l’histoire en posant les exigences de la rationalité maximale.

3 – Le formalisme.6

On peut revenir sur la stratégie polémique de Clouscard. Le formalisme doit se dépasser. Mais ne peut-on pas le dépasser en l’acceptant?
Ce serait le meilleur moyen de proposer la logique elle-même, qui garderait toutes ses lettres de noblesse, toutes les formes de son apparence.
On peut résumer ainsi les trois niveaux de la critique de la logique:

  1. La logique de Clouscard, mise en évidence par lui, vient de l’extérieur, comme accident et de plus est sous-jacente, non exploitée,
  2. La logique de Clouscard est analogique, ressemblance, car l’identification de la relation sémantique-syntaxe à la relation matérialisme dialectique – matérialisme historique n’est pas recevable,
  3. Pour que Clouscard dépasse le formalisme, il faut qu’il accepte le formalisme de la logique.

Réponse de Michel Clouscard

Si l’on peut admettre – provisoirement – un néo-hégélianisme, son débordement par le marxisme doit être tenté. L’épistémologie du code essaie de réconcilier, d’être le lieu de réconciliation de Marx et de Hegel. Aussi pourra-t-on dire en premier lieu que la phénoménologie est logiquement antérieure à la logique. L’histoire est première et la logique est tirée de cette histoire, du procès historique de production. De plus cette logique, pris en tant que telle, n’est pas présupposée, mais définit le plus largement possible au niveau du modèle d’ensemble historique au début du Livre I. Sur le deuxième point de critique, qui voudrait voir une analogie entre la logique formelle et la logique du concret, plutôt qu’une véritable opération scientifique, il faut rappeler les moments de la construction du modèle. La progression va du formalisme au réel. C’est la définition logico-formelle de la notion de modèle qui conduit à son transfert dans l’économico-historique et qui conduit au système des médiations qu’a l’Etat.

S’il y a ambiguïté, un soupçon possible d’analogie, c’est comme une fatalité immanente à l’épistémologie du code.

La logique est analogique par polémique. L’identification de la relation sémantique-syntaxe à la relation matérialisme historique – matérialisme dialectique est simplement la restitution d’un appareil logico-formel – bien conceptualisé par Badiou – à son générateur : l’histoire. C’est la tentative épistémologique d’établir un hiatus entre la logique formelle et la logique du concret qui est un formalisme, un néokantisme. Sur le troisième point de critique : le moment logico-formel dans la construction du modèle d’ensemble historique est la tentative d’accepter – pour ce qu’il vaut – le formalisme. Ce moment aurait voulu ainsi proposer un dépassement dans l’acceptation.

 

Cinquième critique : le problème de la fissure.7

Michel Clouscard s’intéresse à la dynamique, aux lois de régularité de succession dans l’ensemble pré-capitaliste.

La question est simple et brutale: Clouscard pense-t-il vraiment qu’il peut rendre compte du fonctionnement d’un seul de nos ensembles dans une analyse systématique des relations du pouvoir à la périphérie et au centre?

Comment peut-il y avoir un passage, d’un point de vue logique, scientifique, épistémologique, d’un système A à un système B, si le pouvoir du système A est entièrement dépendant du champ de production de ce système A?

Si l’homme devient adulte par le savoir – le déniaisement par le négatif – comment peut-on dire que l’être constitué est défini par les rapports de classes ?

Supposons le calcul différentiel. Dans la période n, ce calcul différentiel va pénétrer des classes très différentes, de périodes en périodes. Comment expliquer le passage d’une période à une autre en faisant abstraction de ces transpériodes ?

Il n’existe pas de régularité des échanges de l’infrastructural et du superstructural. La fissure, quand elle se produit, a des conséquences indéfinies, car la société a une mémoire.

Réponse de Michel Clouscard

La problématique du passage, c’est-à-dire le passage d’un ensemble pré-capitaliste à l’ensemble capitaliste, est double. Les forces de production, la formidable mutation autorisée par le travail, donnent à l’ensemble économique, à la structure étymologique, la dynamique de son dépassement. L’effet superstructural de cette dynamique n’est pas mécanique. C’est un système de médiations qui permet la causalité structurale et la causalité structurale est identifiable au système des médiations. La causalité structurale donne la médiation génétique. La stratégie du capitalisme sera d’opérer le passage d’un ensemble à l’autre lorsque les deux ordres, de la production et de la consommation, seront neutralisés et que cette neutralisation sera institutionnalisée. Alors, et alors seulement, le savoir du système A pour passer dans le champ de production du système B, puisque les effets, les mutations apportés par la dynamique dans la structure, seront contrôlés.

Tout ce processus peut être reconstitué ; rationalisé, exposé. Ainsi peut s’opérer une coupure épistémologique. Rousseau et Kant effectueront dans l’ensemble pré-capitaliste ce travail de la raison. Husserl, dans l’ensemble capitaliste, voudra en nier les acquis, contre le marxisme-léninisme, qui lui, veut en tirer tous les bénéfices scientifiques et politiques.

 

Sixième critique : la quantification est-elle absolument inutile?8

La relation entre la structure mathématique et la structure du réel préoccupe les économistes.

Le passage d’un modèle mal élaboré, purement dialectique, à un modèle mathématique, dans le domaine économique, suppose la distinction d’une dynamique d’encadrement et de séquences de propagation et ce dans trois ordres : l’ordre de la population, l’ordre de l’innovation-invention et l’ordre institutionnel. Ce sont là les trois immenses ensembles de variables.

Pour l’ordre de la population, la statistique, les taux de croissance autorisent une approche valable.
Pour l’ordre de la population, la statistique, les taux de croissance autorisent une approche valable.
Pour l’ordre de l’innovation, c’est la fonction de production qui ouvre un champ des possibles.
Pour l’ordre institutionnel, on pourrait penser qu’on ne peut accéder à l’indicateur quantitatif. Ce serait une illusion. Car soit l’organisme soit la règle du jeu donne des indicateurs de répartition, d’informations, qui s’inscrivent dans des formalisations.

Ceci nous amène à deux types de modèles:

  • Des modèles statistiques, avec loi d’approximation. Mais ces modèles ont de grandes limites, car les ajustements ne procurent pas une certitude qui permette de ne pas laisser une large marge au choix.
  • Des modèles où est essayée la formalisation de la causalité.

On a le choix entre des modèles de type probabiliste et des modèles de type déterministe.

La norme non explicitée des mathématiques enseignées repose sur le postulat que, en économie de marché, capitaliste, l’optimisation est facilement atteinte. On peut dire que toutes les modélisations actuelles reposent sur des conceptualisations implicitement normatives. Un symptôme est significatif de ce point de vue : tous les modèles actuels mettent en place des personnes : l’investisseur, le consommateur, l’individu solvable. Ces personnages sont placés sous les quantités. C’est une ruse de ces modèles. Mais si l’on observe encore de plus près, on peut discerner une autre ruse. Cette autre ruse masque la fraude mentale proprement dite comme expression de recherche scientifique. Ainsi par exemple, lorsqu’on construit la maximation d’un produit.

Clouscard substitue à la notion de structure la notion d’ensemble. C’est bien une notion, non un concept. En effet – et c’est la première conséquence de ce que nous venons de dire – si Clouscard a l’intention de décrire un fonctionnement, si le mot « économique » est employé, on demande des relations entre des quantités économiques. Il faut au moins tenir compte dans une dynamique d’encadrement de séquences de propagation probables. L’économie, aujourd’hui, est l’ensemble des relations qui amène des modifications des hommes par les hommes, au moyen de choses comptabilisables.

Ceci conduit à la deuxième conséquence de ce que nous venons de dire. La nécessité de la libération de l’économique ne tient plus. Il faut seulement aménager l’économique. On ne peut maximer la production que lorsque la totalité de la masse humaine aura été mise en œuvre. On ne peut produire tant qu’il y a destruction de quelques énergie humaine que ce soit.

Réponse de Michel Clouscard

La méthode historique est l’étude de l’évènementiel. L’évènementiel ne doit pas être confondu avec le circonstanciel. L’évènementiel dépasse la localisation dans une durée en espace circonstanciel, pour n’exposer que le procès logique de la production.

Le problème de la quantification est ambigu. Ou bien la quantification est historique ou bien elle est économique.
La quantification économique est soit la comptabilité de l’accumulation des objets, soit l’exposé de l’accumulation des rapports humains. Le capital n’est alors que le système d’échange et la quantification au sens strict est chassée.
Mais le réalisme radical aurait souhaité accéder à une conciliation des deux ordres de quantifications, chiffrée et conceptualisée.

Par ailleurs, il est certain que l’ordre de la production – soumis actuellement à l’ordre de la consommation d’une strate de classe – doit être renversé. La prise en main effective de l’ordre de la production par le producteur peut passer par un aménagement de l’économique. Mais l’aménagement de l’économique ne doit pas masquer la nécessité historique du renversement matérialiste du capitalisme bourgeois.

 

Septième critique : une réduction abusive à la dialectique du sérieux et du frivole.

Clouscard fait l’étude de la progressive réduction de l’être par le code, progressive séparation de la production et de la consommation. Les conséquences de cette distanciation des deux ordres sont toutes établies : de l’infrastructural au superstructural, par le système des médiations, enfin du superstructural et de l’infrastructural en eux-mêmes – phénomène de la surdétermination et de la mutation interne.

Cette radicalisation de la lutte des classes permettrait, à la limite, de restituer une échelle des valeurs et des attitudes, en fonction de ces deux ordres et de leurs rapports.

Or, il se trouve que, au cours de l’étude de l’institutionnalisation de ces rapports, qui se fait tout du long du livre, une réduction abusive est opérée. Ces deux ordres sont dans un rapport dialectique mineur ou majeur selon l’évènementialité. Mais Clouscard admet – plus ou moins implicitement è une constante dialectique sérieux-frivole.

L’attribution sérieux-frivole est une réduction psychologisante de rapports dynamiques à des catégories fixistes. Pourtant, de lui-même, Clouscard note le formidable pouvoir de mutation des forces productives et le terrible fixisme parasitaire du consommateur. C’est là, pensons-nous, la seule constante post-prédicative que l’on peut admettre. La double notion sérieux-frivole doit être redialectisée, historicisée. En elle-même, cette dualité suppose, présuppose, un jugement de valeur qui ne se montre jamais. C’est cette valorisation subjective que nous critiquons.

“La logique du concret”

Christian Riochet, 1974

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