“Les Fonctions Sociales du Sport”
Cahiers internationaux de sociologie (1962)

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Voici le premier article publié par Clouscard  en 1962 dans les “Cahiers Internationaux de la Sociologie”, revue fondée et animée par M.Georges Gurvitch, sociologue français.  
Comme le précise l’auteur lui-même: Cet article a fait l’objet d’une discussion de groupe dans le cadre des travaux de 3ème Cycle de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Toulouse, sous la direction de M. de Gaudemar, dont les suggestions et les conseils m’ont été précieux. Qu’il me soit permis de le remercier ici“. 
Ancien sportif de haut niveau, Michel Clouscard avait mis à profit ses connaissances et son expérience directe pour s’intéresser à la sociologie du sport, analysant le phénomène naissant de la professionnalisation et de l’industrie du spectacle sportif.

La fonction originelle du sport comme facteur social, activité récréative, médiation éducative est alors substantiellement altérée dans la logique de la marchandisation de la performance sportive qui bouleverse le statut du sportif amateur pour proposer une nouvelle carrière sportive. 

Au delà de la valeur intrinsèque de  l’article, cette étude des “fonctions sociales du spor” semble éclairer d’une certaine façon une entrée historique de Clouscard dans l’analyse de la consommation ludique, libidinale, de l’industrie des loisirs et de l’ensemble des activités qu’il pensera sous la catégorie de “marché du désir”. 

S.B.

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Les Fonctions Sociales du Sport

 

Par Michel Clouscard1

 

A priori, il s’agit dans le sport d’une activité ludique, et c’est peut-être l’une des raisons qui incite le chercheur à négliger la sociologie du sport : il y a une priorité des problèmes sociologiques d’après leur importance et leur sérieux. Mais le sérieux de la signification ne dépend pas du sérieux de son objet. Le signifiant sociologique doit se chercher dans le caché sociologique. Une autre raison, qui incite à négliger la sociologie du sport, c’est la crainte de multiplier les études empiriques et parcellaires, “ les enquêtes”, coupées de la sociologie théorique. Mais si la recherche concrète doit être empirique, cela n’écarte pas la recherche d’une explication. L’ordre sociologique pose la priorité de la recherche des matériaux mais pour la nécessité de leur explication. Et celle-ci doit situer la recherche concrète et partielle dans la totalité sociale. Le phénomène sportif peut donc prétendre à une dignité sociologique.

Le premier moment de l’hyperempirisme dialectique2 doit nous apporter des matériaux, des faits. Il s’agit là d’un aspect descriptif mais qui n’a pas l’explication dans sa méthode. L’objectivité de notre point de départ sera celle des établissements officiels, des organisations sociales au niveau de la plus grande centralisation et officialisation des corps constitués, au niveau des appareils organisés.

La première constatation c’est qu’il n’y a pas de Ministère des Sports (sauf épisodiquement, sous Vichy). Au niveau des institutions d’Etat, il n’est pas prévu une centralisation de toutes les modalités du sport. Ce n’est qu’en Avril 1961 que l’Etat a posé les modalités d’un organisme qui coifferait toutes les modalités du sport (C.N.S). Le sport s’est donc développé en dehors de toute planification d’Etat, dans une prolifération désordonnée, libérale, empirique (et notre étude empirique trouve là comme une justification).

Le sport apparaît au niveau du haut Secrétariat d’Etat (à la Jeunesse et aux Sports) qui est rattaché au Ministre de l’Education Nationale. On peut donc légitimement introduire la notion de fonction éducative du sport (au sens d’œuvre à faire). Cette œuvre, cette fonction est assumée par des fonctionnaires qui ont un rôle d’éducateur (dans les cadres de l’Education Nationale). Le métier est l’enseignement du sport. Ainsi, le métier est une fonction éducative dans les cadres nationaux. Ce métier (donc cette fonction) est assumée par un corps particulier de fonctionnaires: les professeurs de gymnastique qui sont formés par l’Ecole Nationale des Sports et de l’Education Physique (E.N.S.E.P.).

L’importance de cette fonction, sa structuration dans les cadres nationaux, peut avoir une mesure objective: celle des heures consacrées à l’éducation physique au niveau de l’enseignement (primaire, secondaire, technique, supérieur). On constatera les progrès constants de cette fonction. D’abord une ou deux heures facultatives assurées par le recrutement local et par un auxiliaire. Donc importance marginale. Puis l’horaire augment et devient obligatoire (en particulier s’adjoint l’heure d’éducation physique, la ½ journée de plein air). Enfin, on constate actuellement une tendance vers les classes à mi-temps, où le rôle de l’éducation physique prendrait encore plus d’importance. Si l’éducation physique a ses structures officialisées et obligatoires au niveau de l’enseignement primaire, technique, secondaire, son extension s’arrête au niveau de l’enseignement supérieur: l’horaire est très réduit, de l’ordre d’une heure par semaine, facultatif et pratiquement ignoré de l’énorme majorité des étudiants.

A ce niveau de la précision des fonctions, on peut déjà observer l’antagonisme entre l’éducatif et le national. Cet antagonisme, sous-jacent à l’histoire de l’éducation sportive dans les cadres de l’E.N.S.E.P. est apparu sous sa forme aiguë dans le conflit Herzog-Flouret (E.N.-O.S.S.U). Flouret pense le sport dans la perspective d’un humanisme libéral et laïque (Alain), tandis que Herzog le pense au service de la nation, de sa grandeur, de ses prestiges. C’est l’opposition sport de l’homme et sport du citoyen, préparation du champion de l’Etat et de l’homme sain.

Cet antagonisme apparaît également dans le sport militaire (Par implication dialectique mutuelle, on peut retrouver dans l’armée la même fonction que dans l’instruction publique: fonction éducation nationale). L’opposition entre le sport préparation militaire, formation du soldat, citoyen et le sport, préparation de l’homme civil définit les divers sports militaires: le sport préparation au combat: parcours du combattant au niveau de la masse, close-combat. Le sport mixte (à la fois sport de combat et sport de compétition): le pentathlon militaire. Le sport civil: championnats militaires de rugby, d’athlétisme. Dans la perspective de la fonction éducation non guerrière, il faut citer le Centre Sportif de l’Armée (C.S.A.) à Vincennes. Les meilleurs athlètes de tous les sports sont regroupés pendant leur service et préparés en vue des grandes compétitions internationales. Ce caractère particulier du sport militaire consacre l’importance du national civile dans l’éducation sportive militaire.

Encore par l’implication dialectique mutuelle, on peut retrouver la même fonction éducative dans le sport à l’usine, au travail (sport corporatif). Le sport s’organise à l’intérieur même des usines: ainsi, il y aura des championnats des cheminots, les championnats F.S.G.T. [Fédération Sportive et Gymnique du Travail], etc.

Cette fonction éducation nationale se retrouve dans le post-scolaire (U.F.O.L.E.P.) [Union Françaises des Œuvres Laïques d’Education Physique] et se trouve dans son contradictoire: dans les prisons l’éducation physique est conçue comme une techniquement d’amendement, de rééducation.

Ainsi est apparue la grande fonction éducative du citoyen par le sport (que ce soit à l’école, à l’armée, au travail) dans les cadres de l’Education Nationale, qui s’exprime dans l’idéologie du sport amateur.

Une autre fonction du sport apparaît avec les fédérations. Celles-ci ont pour raison d’être la fonction agonale. Il s’agit de définir un jeu, d’organiser une compétition, de veilleur au bon fonctionnement de ce jeu et de cette compétition. Donc autonomie administrative (cogestion), détermination d’un calendrier officiel, corps de juges et d’arbitres: voici les trois éléments de la fonction agonale, au niveau de la centralisation. Sur le plan de la décentralisation (régions, ligues, académies), l’administration de la fédération fait la liaison entre l’élément cellulaire et plurifonctionnel de l’agonal, le club, et la centralisation uni-fonctionnelle. Enfin, le club, élément cellulaire, mais qui regroupe généralement les diverses modalités agonales (club omni-sports), a une structure administrative (un bureau) qui organise l’agonal au niveau pratique de l’équipe (recrutement, financement, entraînement, etc.).

Les fédérations ont en plus de leur essentielle fonction agonale une fonction éducation nationale: en effet, bien qu’autonomes dans leur gestion, la plupart des fédérations ne vivent que par les subventions d’Etat (particulièrement fortes les années de P.-O. [présélections olympiques] ) et sur une infrastructure d’équipement sportif appartenant à l’Etat (vélodromes, stades, etc.). L’idéologie sportive de l’Etat  y est donc particulièrement forte, les meilleurs éléments en athlétisme peuvent être “démonstrateurs” à l’I.N.S. [Institut National du Sport]. Aussi, bien qu’échappant aux corps constitués de l’Education Nationale, de par leur cogestion, les fédérations (la fonction agonale) pourraient être considérées comme complémentaires à l’Education Nationale (la fonction éducative) s’il ne se glissait à leur niveau une ambiguïté qui fera apparaître la fonction professionnelle. En effet, certaines fédérations sont mixtes: le même sport, régi par la même fédération, est à la fois amateur et professionnel (boxe, cyclisme, football). Coexistent, au niveau des fédérations, le sport professionnel et le sport amateur; Le sport professionnel apparaît donc, au niveau des fédérations, structure institutionnellement. Mais alors que l’appareil d’Etat (fonctionnaires, administration) est l’essentiel de la fonction éducation nationale, que la bureaucratisation dirige aussi la fonction agonale, la centralisation du sport professionnel au niveau des fédérations ne recouvre qu’une partie bien formelle de la réalité sociale du sport professionnel: celui-ci appartient en grande partie au secteur privé. Ici, la discontinuité prédomine sur la continuité, la planification est réduite et n’apparaît que dans le sport professionnel.

Ainsi le fait déterminant du football professionnel est le transfert. Le joueur appartient au club professionnel. Il est une marchandise qui peut se vendre au plus offrant. En conséquence la gestion d’un club professionnel se ramène à un savant dosage d’achats et de ventes, à des placements, des liquidations. Il n’y a aucune différence essentielle avec la gestion d’une entreprise industrielle.

La caractéristique de la boxe professionnelle est le monopole. Les combats professionnels sont organisés à Paris, Londres, New-York par quelques entrepreneurs (Benaïm) qui ne craignent pas la concurrence et imposent leurs bourses aux boxeurs. Il n’y a pas de différences, dans l’acquisition et le fonctionnement de ces monopoles, avec les grands monopoles capitalistes (voir scandale aux Etats-Unis de la boxe professionnelle).

Les coureurs cyclistes sont des “représentants” de commerce d’un genre particulier. La publicité qu’ils font à leur maison et aux marques extra-sportives (Felix Potin) est proportionnelle à leur gloire et à leurs victoires. Les tournées d’après le Tour de France sont elles aussi monopolisées par un entrepreneur (Dousset). Le Tour de France est organisé par “L’Equipe”, il fait monter le tirage du journal. La presse sportive obéit aux mêmes impératifs que la presse commerciale; recherche du sensationnel (le record), du spectaculaire, de l’inédit.

Ainsi, le transfert, le monopole, la représentation de marques sont des phénomènes hétérogènes car particuliers à un sport, mais homogènes car définis par les structures économiques de l’époque: le sport a valeur de marchandises, il recherche, dans des règles sociales définies, du bénéfice.

Par réciprocité des perspectives, “forme intensifiée de la mise en rapport d’implication mutuelle”3, apparaît la fonction spectacle, distraction, du sport professionnel. Si celui-ci est viable (sans les subventions publiques), c’est qu’il fait recette, ce qu’il y a un public sportif payant. Certes, la fonction distraction ne peut être réduite au sport professionnel. Mais il faut bien constater que les sports purs (athlétisme, natation) n’ont pas de public (et s’ils en ont, c’est en partie par la publicité de la presse sportive professionnelle), que les sports amateurs (rugby, foot) qui  font recettes sont des sports d’amateurs “marrons”, et qu’en fait le sport professionnel draine l’essentiel des spectateurs et des recettes (par extension, on peut dire cependant qu’il y a une fonction distraction du sport.).

Ainsi le sport professionnel peut être défini et délimité par ses rapports avec la fonction éducative, comme contradiction dialectique, le sport professionnel se justifie en se disant complémentaire du sport amateur. La masse des pratiquants doit être amateur; le professionnel si justifie par sa qualification professionnelle. Il y a aussi un lien de réciprocité de perspectives entre la  fonction professionnelle et la fonction distractive passive. Ces deux liens délimitent le sport professionnel: il ne peut y avoir de sport professionnel où il n’y a pas rentabilité (athlétisme), et il ne peut y avoir sport où il n’y a plus que spectacle (catch).

Quels sont les critères particuliers à la fonction distraction sportive? Constatons d’abord que nous quittons le domaine des appareils organisés (éducation nationale, fédérations), pour rechercher dans les groupements de spectateurs sportifs, groupement inorganisés généralement, (le club des supporters est cependant un élément d’organisation, mais il n’est pas généralisé). Ils sont déterminés a priori par l’agonale et le professionnalisme.

Le professionnalisme est défini par le “ facteur prédominant” de la productivité. Le spectateur est ainsi sollicité par une multitude d’épreuves: le football professionnel offre championnat, coupes (de France, d’Europe), matches internationaux, matches amicaux; le cyclisme multiplie les tours, les classiques, les “kermesses”… Plus il y aura d’épreuves, plus il y aura de spectateurs (et de recette). Cette multitude d’épreuves pourrait lasser le spectateur, mais l’intérêt est soutenu par l’agonal (calendrier, championnat, découpage géographique). Le calendrier crée le suspense. Il y a une progression au cours de la saison: la coupe par l’élimination directe, le championnat par le suspense à tous les niveaux: course poursuite des leaders, bataille des derniers pour ne pas “descendre”, etc. Les finales sont l’aboutissement du suspense et la fin de la saison. Le championnat se fait d’après le découpage géographique (ou bien, tout simplement, il met des marques professionnelles en compétition: cyclisme, automobile). La lutte sportive est un tournoi où des équipes et des entreprises professionnelles sont représentées par des champions. La clientèle sportive est ainsi faite essentiellement de supporters (clubs de supporters). Le spectateur regarde le match mais pour voir gagner son équipe. Il cherche ainsi une supériorité, un prestige local. Cela peut se vérifier par une multitude de fait: disparition du public du rugby à XV avec la suppression du championnat (avant la guerre), baisse des spectateurs de l’équipe qui perd (ou qui retombe en 2e division); modicité de la recette d’une rencontre sur terrain neutre (alors les supporters font presque tout le public), impotance des derbys locaux, phénomène des cartes d’abonnés, des membres honoraire, etc. Certains scandales sportifs consacrent cet aspect (le public envahit le terrain, attend l’arbitre à la sortie…, on s’en prend aux champions: motivation de l’abandon de Bartali4 au Tour de France). Le professionnalisme joue sur les caractères de l’agonal géographique, “le mécène” fait sa publicité (commerciale ou politique) sur l’éclat de la victoire. Donc la fonction distraction, qui se détermine sur l’agonal et le professionnalisme, s’appuie sur les rivalités historico-géographiques réduites à des tournois agonaux.

Mais la fonction distraction du sport ne se réduit pas à la fonction distraction passive (spectateur). Par complémentarité dialectique avec la fonction distraction passive apparaît la fonction distraction active (sports de plein air). Elle consiste en la conquête des éléments naturels (la montagne, la mer, la campagne) par des sports (alpinisme, ski, vol à voile, yachting) ou des activités de plein air (camping) pendant les week-ends ou les congés payés. La fonction agonale n’est plus essentielle dans ces sports. Il s’agit de s’amuser, de se distraire, de prendre l’air, de “profiter de la nature”. C’est le sport sans l’agonal, l’activité physique se retrouvant dans le milieu naturel.

Qu’est plus précisément la fonction distraction active? Elle se situe essentiellement dans les effets sociaux de la conquête du loisir: il s’agit d’une activité physique située pendant le week-end et les congés payés (ou après la journée de travail). Il s’agit donc d’un aspect politico-social: c’est la conquête par la grande masse (mais non pas de toute la masse) de sports réservés traditionnellement aux couches supérieures du pays. Comment cette conquête se manifeste-t-elle? L’équipement hôtelier (à la mer, à la montagne, à la campagne) était adapté au malthusianisme touristique, car il ne devait satisfaire que les besoins restreints de la grosse bourgeoisie. Aussi a-t-il été quantitativement débordé par l’afflux des classes moyennes et des ouvriers qualifiés. Par ailleurs, ces classes moyennes ne pouvaient assumer économiquement la cherté de l’hôtellerie de standing des classes supérieures. Elles ont donc cherché un genre de vie spécifique à cette position économico-sociale (revenus moyens, temps libéré des congés payés et du week-end). L’industrialisation le leur a permis, ou plus exactement la production industrielle en série (moyens de transports et techniques industrielles) a permis le mouvement social vers le plein air, et la vie au plein air, sans trop de frais. Essentiellement, c’est l’industrie automobile, qui a permis cette évasion (La fonction distraction active et la fonction distraction passive sont les deux modalités complémentaires de la fonction distraction.).

Est donc apparue, par réciprocité des perspectives avec la fonction distraction active, la fonction industrielle du sport. Mais il ne s’agit là que d’un rôle de médiateur, très important, mais qui n’épuise pas la fonction industrielle du sport. La fonction industrielle du sport (sports mécaniques) apparaît le mieux dans l’industrie automobile. La fonction industrielle est la production de série ; la fonction sportive est la production de la voiture de course (d’où courses automobiles). Mais cette fonction spécifiquement sportive, agonale, n’est pas une modalité isolée de la fonction sportive dans l’industrie : la voiture de compétition est exemplaire pour la voiture de série. En effet, on constate d’abord que la voiture de série va plus vite que les premières voitures de course. On voit l’apparition de voitures de sport de série. On proteste contre l’anachronisme du réseau routier qui n’est pas adapté au progrès de l’automobile, contre les mesures administratives (limitation de la vitesse à 100 km/h) qui vont à l’encontre du progrès. Aussi la voiture de série, de par le progrès mécanique vers la vitesse, a une fonction sportive. Et inversement la voiture de course, de par le progrès mécanique vers la sécurité, retourne vers la série (Rallyes, 24 heures du Mans, Grand Tourisme, Karting). On assiste donc à un double mouvement sportif dans le compromis entre la vitesse et la sécurité, liées à la production économique: la voiture de série tend à se rapprocher de la voiture de course (conquête de la vitesse) et la voiture de course tend à se sérier (rallye, conquête de la sécurité, mais dans la vitesse). Et la production industrielle de série doit suivre le mouvement dans ce compromis qui détermine la fonction industrielle du sport. Ce processus est le même pour les engins à deux roues (bicyclettes, vélomoteurs, motos) et dans le sport mécanique aérien. La fonction industrielle du sport apparaît donc à deux moments comme moyen (de déplacement, ou de spectacle : télévision) et surtout dans sa fin: conquête de la vitesse dans la sécurité.

La précision des fonctions sociales du sport par l’hyperempirisme dialectique posait certains problèmes de méthode: d’abord l’étude entreprise n’était pas nécessairement exhaustive. Il fallait donc admettre la possibilité d’une fonction x qui échappe aux investigations, sans liens apparents avec les autres fonctions, et d’une importance capitale. Mais si notre recherche courait ce risque, la définition des fonctions en liaison avec les phénomènes sociaux totaux le limitait. En effet, nous avons constatés que les fonctions des ensembles étudiés, les fonctions apparues empiriquement, se situent dans les grandes catégories traditionnellement étudiées par la sociologie : sociologie du travail et du loisir, sociologie industrielle… De plus, elle se polarisent dans des couples qui recouvrent toute la réalité sociale: travail, loisir, éducation, jeux…, ou bien elles se définissent sous des aspects bien connus et précis: l’éducation sociale, l’industrialisation. Aussi, si l’on peut admettre l’oubli d’une fonction, celle-ci ne saurait être décisive, car elle ne relèverait pas de phénomènes sociaux totaux considérables, ou bien elle serait parallèle à une fonction étudiée si elle s’inscrivait dans un de ces phénomènes.

L’autre problème de méthode, qui apparaît dans la recherche empirique, c’est l’hétérogénéité des fonctions: celles-ci ne sont pas sur le même plan. Cette hétérogénéité a, bien sûr, l’avantage de souligner la multiplicité des courants qui font le phénomène sportif, mais elle introduit ces courants sans liens dialectiques apparents: la fonction agonale ne semble avoir aucun lien avec la fonction industrielle. Et ce qui semble plus grave, c’est que certaines de ces fonctions ont une irréductibilité qui engage la recherche sociologique: la fonction-distraction faisant partie de l’objet de la sociologie du loisir, c’est-à-dire d’une réalité objective, peut-on situer ses rapports avec une fonction agonale, qui apparaît comme une catégorie abstraite, fabriquée, a priori? Nous écarterons cette objection en soulignant, encore une fois, que si les fonctions sont hétérogènes, leur explication est liée à leur intégration dans les phénomènes sociaux totaux qui reconstituent leur homogénéité concrète.

Aussi, pour conclure ce paragraphe, voudrions-nous insister sur la convergence dans l’interprétation des 5 fonctions examinées du sport (éducation nationale, agonale, professionnelle, distraction, industrielle). Nous commencerons cette illustration à l’échelle des petits groupes (sur le plan cellulaire), en passant ensuite à l’échelle des sociétés globales particulièrement importantes ici. Nous nous trouverons ainsi devant deux aspects complémentaires des fonctions sociales du sport.

Sur le plan des groupuscules, le club et le groupe sportif illustrent bien la convergence des fonctions sociales du sport. Le club omnisport prétend regrouper tous les aspects agonaux et leurs publics, il a des entraîneurs (parfois une équipe professionnelle), il fournit des sélectionnés (regroupement des fonctions éducation nationale, agonale, distraction professionnelle). Le groupe sportif (cyclisme professionnel) est fait de la collaboration d’un représentant d’une société sportive (et celui-ci est la charnière entre le club traditionnel et le groupe sportif moderne), des coureurs professionnels, du représentant de la marque du cycle (fonction industrielle) et du représentant de la maison commerciale dont le coureur fait la publicité. Le principe de la double appartenance est celui de la collaboration de la fonction industrielle et de la fonction commerciale sous le signe de la publicité faite par le champion.

Sur le plan des sociétés globales, les fonctions éducatives, professionnelles, industrielles se réalisent dans ce qu’on pourrait appeler le sérieux social : c’est la convergence des valeurs éducatives, du travail et de l’Etat dans la société industrielle qui définit cet aspect du phénomène sportif. Ainsi ce phénomène se manifeste dans des organisations d’envergure, s’affirmant comme particulièrement importantes. Les fonctions agonales et distractives échappent à ce sérieux: elles ont pour objet le jeu et le loisir. C’est l’aspect ludique, gratuit, libre, de la civilisation industrielle. Le sport se lie dans avec ces deux aspects complémentaires de la vie sociale.

Nous voudrions montrer maintenant l’aspect diffus du sport. Il nous est apparu déjà des tensions internes, des antagonismes dans les fonctions elles-mêmes. C’est d’abord à ce niveau que nous voudrions étudier leurs manifestations diffuses.

Nous avons déjà indiqué la contradiction interne dans la fonction éducation nationale. Contradiction administrative (grève de l’organisation des championnats par les professeurs de gymnastique, opposition de la base et du sommet sur le plan du fonctionnement), contradiction politique ( la conception de l’Etat fort par le sport et de la démocratisation du sport), contradiction philosophique de l’humanisme laïque contre la tyrannie de l’Etat, contradiction du sport du citoyen et du sport de l’homme. Cet antagonisme gêne la cohésion sociale du sport, son fonctionnement, la transformation de ses établissements, ainsi que de ses perspectives. Et l’on ne peut, sur le pur plan du sport, désigner (à ce niveau de la recherche) l’une comme progressiste et l’autre comme réactionnaire. Et même, l’on pourrait peut-être dire que c’est la conception humaniste (qui est politiquement le plus à gauche) qui est la plus réactionnaire sur le plan du sport: le sport comme éducation complémentaire de l’éducation de l’esprit et de l’âme gêne le progrès du sport comme pure culture du corps.

Mais cette opposition qui gêne le développement du sport sur le plan de l’Education Nationale ne peut se scinder: les deux antagonismes doivent cohabiter, car ils se réconcilient dans le sport amateur, qui fait leur unité. Bien sûr, l’amateur pour la politique de prestige de l’Etat, est payé (athlètes d’Etat en U.R.S.S., peu nombreux en France: les démonstrateurs de l’I.N.S), mais il est payé en tant que fonctionnaire. Il n’est pas payé en tant que champion, mais en tant que fonctionnaire. Il n’a pas de primes, de gains excessifs. Et le professeur de gymnastique ne peut protester contre cette conception, lui qui justement a fait du sport son métier (en Amérique, un athlète qui devient professeur de gymnastique n’est plus considéré comme un amateur). Ainsi la contradiction, dans la fonction éducation nationale, entre l’éducatif et le national conduit à l’aspect diffus du sport.

La fonction professionnalisme du sport connaît aussi un antagonisme essentiel. Il y a un conflit entre l’organisateur, l’exploitant, l’imprésario sportif et le sportif professionnel. Ce conflit a longtemps été dévoilé par les organisations professionnelles du sport et n’est apparu que d’une manière anecdotique, pittoresque, sous l’aspect particulier du conflit manager-boxer (par exemple le film “Nous avons gagné ce soir”5; littérature sportive: “Battling Malone, pugiliste”, de L. Hemon6). Ce conflit se manifeste dans la tension entre l’organisation du sport professionnel, basée sur le profit, l’exploitation (et la réglementation d sport donne plein pouvoir à cette exploitation) et l’individu professionnel dont le gain dépend de la victoire, et non du métier. Ces dernières années, le conflit s’est précisé. L’écrasante suprématie de l’organisation professionnelle est timidement entamée par des gestes au niveau de la révolte mais aussi au niveau de l’action concertée.

Apparaissent comme des mouvements de révolte les procès intentés à la Fédération Française de Boxe par des boxeurs qui ont perdu la vue à la suite des combats, la tentative de gestion d’un club de rugby à XIII par des joueurs abandonnés de leurs dirigeants.  Plus sérieuse est la grève des professionnels anglais de football: leur revendication est une prise de conscience de travailleurs. Ils se sont syndiqués, ils demandent des changements de structure. L’important problème du reclassement du footballeur professionnel n’a pu être éludé par les dirigeants professionnels: il est prévu, depuis deux ou trois ans, des cours spéciaux, après des tests scientifiques, qui permettent aux professionnels d’avoir un métier quand ils ne participent plus aux compétitions. Il faut bien voir aussi que cette revendication du professionnel peut être détournée, dans les structures économico-sociales de l’exploitation: ainsi la “révolution” sedanaise, qui prétendait libérer le professionnalisme de ses aléas par un travail à mi-temps (à l’usine ou au bureau) complémentaire du travail sportif du footballeur professionnel. Mais n’était-ce pas accumuler un double travail, une double exploitation paternaliste ? A la fatigue de l’entrainement, des matches, à l’exploitation sportive, l’exploitation ouvrière, au profit sportif, le profit du travail.

Aussi la revendication professionnelle n’arrive pas à se réaliser dans les structures: il n’y pratiquement pas d’organisation syndicale, les statuts n’existent pas, ou dans le vague.

La fonction industrielle du sport connaît aussi un antagonisme, mais dans des perspectives différentes. C’est celui qui apparaît dans l’antagonisme production de série et prototype de course. Et il ne s’agit pas là d’un antagonisme superficiel. Il met en cause le progrès de l’industrie automobile. La production de série, peut-on dire, n’a que faire des courses de prototypes. Pourquoi s’efforcer de rouler à 700 km à l’heure alors que la vitesse limitée à 100 km à l’heure?  Les prototypes n’ont alors aucun rôle d’importance dans l’industrie automobile. Il ne s’agit que d’une activité spectaculaire (la bicyclette de ville n’a jamais ressemblé au vélo de course). Les partisans des prototypes prétendent que ce point de vue tuerait l’industrie automobile. Il ne faut pas abandonner les courses de voiture. Il y a un progrès de l’industrie: le vélomoteur a remplacé le vélo, les voitures de sport deviennent de série, le prototype d’hier est la série de demain. Ainsi se justifient les 24 heures du Mans, etc.

Le rallye automobile dépasse cet antagonisme interne en le situant sur un autre plan. La voiture de rallye (le Tour de France automobile) fait la synthèse de la voiture de série et du prototype. Elle permet de dépasser le conflit: voiture de course, voiture de série. Elle devient la voiture de série de demain, bien qu’elle soit partiellement voiture de course. Et les difficultés dues au progrès apparaissent seulement comme une conséquence des insuffisances du réseau routier. Le conflit n’est plus à l’intérieur de la fonction sportive de l’industrialisation, mais entre les progrès d’une forme de l’industrialisation et l’anachronisme du réseau routier.

Nous avons défini la fonction distraction du sport comme d’abord fonction distraction passive, puis par complémentarité dialectique, comme fonction distraction active. Cette complémentarité, sur le plan empirique peut se transformer en antagonisme qui pourrait paraître secondaire: sur le plan de la sociologie du loisir, assister à un match de football ou aller au ski, camper à la mer, est un choix dans la fonction distraction qui n’engage pas la notion de sport. Cependant il s’agit d’une opposition, d’un choix fondamental; entre les deux activités, il y a la différence du spectateur et du pratiquant. Bien sûr, ce pratiquant ne fait pas de sport de compétition (fonction agonale), mais il participe à la nature, aux éléments, d’une manière active (il se baigne, skie, campe). C’est la méthode Hebert sur le plan social, et non plus sur le plateau d’une cours de récréation7. C’est le sport de l’homme moyen, du pratiquant naturel spontané; c’est le sportif dans la nature, dans les éléments, dans une immédiateté très importante avec la nature, qui est le plein air, oxygénation, phénomène social aux multiples modalités (colonies de vacances, classes de neige, exode des villes vers la mer et la montagne, pêche à la ligne) et qui est l’aspect complémentaire du sport de compétition. Alors que le sport de compétition (l’agonal) est la dialectique du corps et du corps, la distraction active est la dialectique du corps et des éléments, phénomène qui nous semble original et spécifique à notre époque.

Cet aspect du loisir, de la distraction, s’oppose à la distraction passive, à l’attitude de l’assis, du spectateur. Et les organisateurs de spectacle sportif le savent bien; le championnat de France prévoit des matches en nocturne, la finale du challenge du Manoir8 se fait aussi sous les sunlights, l’athlétisme organise aussi des semi-nocturnes. Certaines compétitions de cyclisme à Vincennes (championnat de France sur le circuit de Montlhéry), essaient de concilier la kermesse populaire d’oxygénation et la fonction agonale. La fonction distraction active est une menace pour la fonction distraction passive (et par contrecoup, pour le sport professionnel).

Le dernier antagonisme à l’intérieur des fonctions sportives est celui qui se situe dans la fonction agonale. Le jeu compétitif voit une opposition entre l’esprit du jeu et l’esprit de la compétition. C’est l’antagonisme du jeu et de la compétition, du supporter et du critique (journaliste), du match amical et du match de championnat, du fair-play et du doping [dopage], de la technique et du “battant”, etc. Le sport est déchiré par cet antagonisme (il dépasse les dimensions de l’antagonisme de fonctions: sport professionnel et sport amateur). Le catch (où la fonction jeu écrase la fonction compétition; le vainqueur est connu d’avance et le match se réduit à un spectacle) tue le sport, comme le jeu dur avait failli tuer le rugby à XV (la volonté de vaincre avait entraîné de trop grande brutalités, d’où suppression du championnat, du compétitif, des rencontres internationales, concurrence menaçant du rugby à XIII, désaffection du public, dépréciation du jeu, etc.). Les Harlem Globe Trotters9 donnent un spectacle très beau mais très pauvre sur le plan sportif: leur supériorité est trop évidente, ils jouent, ils ne luttent pas, et leur facilité entraîne des clowneries qui sont la parodie d basket-ball.

La situation actuelle du tennis illustre bien cet antagonisme: les professionnels (l’équipe de Kramer10) ont le monopole de la qualité du tennis, de sa beauté. Mais ils sont très peu nombreux (7 à 8) et se rencontrent depuis 10 ans. Leur lutte n’offre plus d’intérêt. Au contraire, les amateurs font un jeu de médiocre qualité, mais ils luttent entre eux avec acharnement pour leur classement. D’un côté un beau jeu sans compétition; de l’autre une compétition sans beau jeu (le perdant est le tennis). Le tournois open, rencontre des professionnels et des meilleurs amateurs pourrait “sauver” le tennis : la compétition renaîtrait chez les professionnels et le jeu s’améliorerait chez les amateurs.

D’une manière générale, le primat de l’esprit de compétition entraîne le jeu négatif (on joue la touche, la montre), le jeu dur (on joue l’homme sans s’occuper de la balle), le jeu irrégulier (l’obstruction… on cherche la faute pour éviter l’offensive de l’adversaire), l’anti-jeu (primat de la défense “ béton”, etc.). A la limite, le jeu négatif, irrégulier arrête, tue littéralement le jeu (disqualification, arrêt du match par l’arbitre). L’attentisme des vedettes du Tour de France “fausse” la course. Il faut attendre les Alpes, les Pyrénées pour voir la course repartir, car “ils attaqueront”. Au contraire le primat de l’esprit du jeu entraîne le recul de l’agonal. Tel coureur mène, sert de lièvre, “fait tout le travail” puis se fait battre au sprint. Par contre, “le suceur de roue”, “ se place”, “surgit” et comme il a des “ réserves” sprinte victorieusement. Ainsi certains grands sprinters se font “traîner” par “leurs domestiques” jusqu’au sprint (cyclisme). Le beau jeu, l’offensive, permet le contre, l’interception.

Cet antagonisme pourrait se résumer ainsi: quand on gagne, on ferme le jeu, on défend; quand on perd et qu’on n’a plus rien à perdre, on attaque, on ouvre (le challenger attaque: le champion défend.). Ainsi, cet antagonisme qui définit la tactique, la stratégie interne de l’agonal, délimite le progrès du sport par la nécessité d’établir un compromis entre deux réalités contradictoires.

 

Paris, 1962. 

Michel Clouscard

 

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