“La Pensée Anticipatrice de Michel Clouscard”
Jean Marc Gabaude (2011)

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En Octobre 2011, à l’occasion du Salon du Livre de Gaillac, une conférence fut organisée par M. Bernard Charles. A cette occasion, une intervention sur “la pensée anticipatrice de Michel Clouscard” fut donnée par M. Jean-Marc Gabaude. Cet ami personnel de Michel Clouscard l’avait rencontré dès les années 1948, au moment de l’entrée de l’auteur à la Faculté des Lettres de Toulouse. Né en 1928, il est docteur es lettres. Il fut également le Doyen de la Faculté de philosophie de l’Université de Toulouse-Le Mirail (en 1991). Président de la Société toulousaine de philosophie (en 1991).

En 2003, M. Gabaude avait aidé Michel Clouscard à publier son dernier ouvrage “Refondation Progressiste” en 2003 et l’ouvrage lui est dédicacé par ces mots sobres mais éloquents: 

Remerciements 

à l’amitié philosophique entre les peuples
qui peut raisonnablement les unir

à Jean Marc Gabaude
qui en est une figure éminente.

 

Nous vous proposons ici le texte complet de son intervention donnée à Gaillac le 1er Octobre 2011. 

S.B.

 

La Pensée Anticipatrice de Michel Clouscard

 

par  M. Jean-Marc Gabaude,
Professeur Émérite des Universités.

 

En liminaire, hommage non écrit au Gaillacois Michel, mon ami depuis 1948.

Six aspects principaux de la pensée anticipatrice de Michel Clouscard tous liés à l’anticipation théorico-pratique que fut sa thèse de doctorat d’Etat de 1972, thèse aux deux sens du terme.

  1. Conjonction et alliance du libéral et du libertaire,
  2. Généralisation de la marchandisation,
  3. Fin de la prééminence du prolétariat et extension des surexploités et opprimés,
  4. Menace de désagrégation de l’Etat-Nation,
  5. Parlement du Travailleur Collectif,
  6. Morale et éthique en vue d’une société du bien vivre pour tous.

Avec en corolaire l’avenir d’un sport éducatif pour tous.

0) Bref aperçu de “l’Être et le Code”

Avant d’évoquer et d’invoquer cette sextuple anticipation, un bref aperçu de la longue recherche de Michel Clouscard. Sa thèse de doctorat d’Etat lui demanda une quinzaine d’années de travail: “L’Être et le Code. Le Procès de Production d’un Ensemble Pré-Capitaliste”.

L’auteur retrace l’évolution de la société française, notamment l’historique des rapports de classe, du Haut Moyen-âge à la Révolution Française de 1789. C’est une anthropologie historique fondée sur une logique de la production et c’est une somme sur le rapport entre le mouvement du réel et le sens qu’il donne une fois déchiffré. Michel Clouscard révèle ce qui se cache sous les concepts, c’est-à-dire les mœurs et les désirs à travers leur évolution en France depuis le XIème siècle. Il dévoile la production historique du sujet de la connaissance.

Dès lors, l’épistémologie s’identifie à l’anthropologie historique. Les catégories de la connaissance procèdent de la connaissance de l’histoire. Cette thèse constitue une anticipation épistémologique et théorique remarquablement mise au point par un génial franc-tireur de la recherche. Michel Clouscard dresse également en précurseur une anthropologie socio-historique de la quotidienneté dans laquelle tend à se dissimuler la sociabilité. Vaste anticipation, cette thèse porte en germe et implique l’ensemble de la réflexion anticipatrice clouscardienne, notamment les six points mentionnés plus haut.

Que cette importante thèse de 626 pages, publiée en 1972, ait été ré-éditée au bout de trente-deux ans [en 2003] est un fait exceptionnel qui témoigne de sa valeur anticipatrice. Cette œuvre monumentale fut élogieusement appréciée par Jean-Paul Sartre, Henri Lefebvre, François Perroux…  Michel Clouscard esquissait les linéaments de tout ce qu’il développerait durant plus de trois décennies. Il pourfendait déjà les courants à la mode auxquels il s’opposa durant toute sa vie, notamment le freudo-marxisme, la dérive de Tel Quel et de Lacan, les gauchismes, les vedettes de la pensée, les pseudo-révolutionnaires de salon et, avant tout, le néo-libéralisme.

Michel Clouscard démontrait que l’antéprédicatif d’origine husserlienne et le néo-nominalisme se dissimulent au fondement de l’idéologie libérale comme si une production de l’imaginaire social se prétendait avant ou au-dessus du procès de production, avant le mouvement de l’histoire et des luttes. Certes, ce fut à bon droit que Michel Clouscard heurtait les idées reçues et même certaines bonnes volontés. Il fut le premier à diagnostiquer que l’inculture du libéralisme entraînait une sorte de terrorisme culturel ou plutôt anti-culturel et à prévoir que cela empirerait.

En même temps, il fut le premier à constater que, en raison du néo-capitalisme de la croissance à tout prix, à la bourgeoisie traditionaliste et moralisante, avait succédé une bourgeoisie de l’émancipation. Devant l’engendrement réciproque du mercantile et du culturel, il faut dépasser l’antinomie du besoin (traitée dans l’économie politique) et du désir (traitée dans l’économie libidinale!), c’est-à-dire l’antinomie Adam Smith / Sigmund Freud.

Michel fut le seul à repérer ces antinomies faussées.

1 )  Conjonction et alliance du libéral et du libertaire

Cela nous conduit à la première des six anticipations principales au sein de la vaste anticipation de l’œuvre clouscardienne.

Mon ami Michel est le seul qui ait saisi, des 1968, la (con)fusion libéral/libertaire, mythe soixante-huitard. La liberté du marché et des échanges économiques s‘étend, licence, au plaisir et au sexe: libéralisation mercantile des mœurs, émancipation libertaire du jeune et de la femme. C’est le désir de consommation et la consommation du désir et le désir du marche. La société de consommation suscite une prodigieuse industrialisation du loisir, du jeu, du divertissement, de la mode, de l’alcool. Elle amplifie ce marché de la publicité, du sexe et de la drogue.

Telle est la contre-révolution libérale magnifiée en Mai 68. C’est l’hubris consumériste. C’est l’illimitation du permissif selon le slogan soixante-huitard “il est interdit d’interdire”. 

Or, une social-démocratie devenue libertaire épouse cette permissivité et elle évacue les normes au profit de l’idéologie du désir, laquelle est comme la carotte de la passion et de l’oppression capitalistes. Au moyen de cette économie prostitutionnelle du désir, le capitalisme de la séduction à gain de cause. Le marché camouflé de la drogue en est l’exemple type. L’usage de la drogue devient à l’occasion, pourquoi pas, voie royale de l’intégration-subversion. Le prêt-à-porter du désir est l’envers dont le revers est le prêt-à-porter de la contestation. Michel Clouscard fut le premier et peut-être le seul à percevoir que le système libéral-libertaire de la social-démocratie fait appel à cette soupape de sûreté – une autre soupape étant le vacarme épisodique des manifestations et des grèves. Des 1981 dans “Le Capitalisme de la Séduction”, l’auteur avait prévu – encore sa longue vue anticipatrice – l’extension du marché de la drogue. Il fut le seul à déceler la signification de la pathologie. Le drogué est le fétiche par excellence et l’essence même de la société de consommation. Il est le parangon de l’organisme libéral-libertaire: «Alors qu’elle se croit marginale, la symbolique contestataire de la drogue non seulement s’intègre au système mais en est le ciment» (p.100).

Plus généralement modèle économique et modèle culturel se conjuguent pour s’imposer dans les mœurs en tant que modèle de consommation libertaire. Cette consommation asservissante, même lorsqu’elle se fait transgressive, épouse et renforce le système et elle occulte la lutte des classes. Certes, la consommation est de plus en plus inégalitaire et le “bobo” (bourgeois-bohême) s’impose en champion de la social-démocratie libertaire. De par la surexploitation et le chômage, la classe ouvrière élargie se trouve en état de sous-consommation relative tout en étant médusée et séduite par la publicité et les médias au point de contempler imaginairement l’idéalité consumériste. Synthèse de la valeur idéologique et de la valeur marchande… Il s’agit pour le consumérisme capitaliste d’inciter à une surconsommation idéologisée, sémiologique et symbolique et à une défoulement symbolique.

Trois stratégies assurent, en habile trio, l’homogénéité de l’organisme social-démocrate libertaire, lequel est libéral au niveau politique, permissif au niveau des mœurs, répressif au niveau économique: surexploitation, chômage, cadences productivistes et stress, paupérisation, inégalités croissantes, etc.

2 ) Généralisation de la marchandisation

Un tel marché du permissif, une telle extension  de la libéralisation impliquent la deuxième anticipation majeure de Michel Clouscard, à savoir la  généralisation de la forme marchandise. La marchandisation affecte de plus en plus l’ensemble des rapports entre les gens par la consommation ou le désir de consommer, tant des rapports concrets que des rapports dans l’imaginaire, dans la mode et dans la publicité. Tout s’évalue marchandé.

Cette généralisation de la forme marchande engendre, d’une part, une socialisation de la production et de la consommation de masse avec division croissante du travail, mais, d’autre part, un mouvement d’individualisation de la réalisation de la valeur d’usage. La société civile se soumet au marché hégémonique du libéralisme. Tout devient marchandise et marchandage, même la culture, même le corps humain. La marchandisation est démesurée tout autant que l’esclavage. Il n’y a plus que des valeurs marchandes et financières au mépris des valeurs humaines et spirituelles.

3 ) Fin de la prééminence du prolétariat et extension des surexploités et opprimés

Le règne de la marchandisation s’opère grâce aux couches moyennes qui s’accroissent en raison des exigences de la production et de son contrôle, ce qui nous amène à la troisième anticipation majeure. Critiqué par le parti communiste dont il soulignait avec insistance le retard théorique, M.C. avait prévu, il y a plus de quarante ans, que le prolétariat ne serait plus désormais le principal producteur de plus-value ni la force révolutionnaire par excellence. Le prolétariat n’est qu’une force productive parmi d’autres. C’est pourquoi M. Clouscard ne reconnaissait pas un rôle moteur et dirigeant à la classe ouvrière et il récusait par conséquent la prétention du PCF d’en constituer l’avant-garde. Très tôt, il avait prévu que, de plus en plus, d’autres couches que la classe ouvrière constitueraient le procès de production. Il a créé le terme et même le concept de Travailleur Collectif, lequel englobera de plus en plus de salariés et même de fonctionnaires et apparentés, non ouvriers et, dans certains, non directement productifs. C’était dire la péremption des illustres figures historiques que furent prolétariat et classe ouvrière. Le messianisme prolétarien fut une opportune notion métaphysique et la révolution du Grand Soir, un mythe contradictoirement mobilisateur et compensatoire, militant et apaisant.

M.C. recherchait conséquemment une alliance des couches moyennes et du Travailleur Collectif, et cela d’autant plus que la surexploitation des ouvriers s’étendait à l’ensemble des travailleurs, notamment à tous les employés et aux ITC (ingénieurs, techniciens et cadres). La généralisation de la marchandisation va de pair, selon la juste anticipation clouscardienne, avec la généralisation de la surexploitation et de l’oppression du néolibéralisme capitaliste.

4 ) Menace de désagrégation de l’Etat-Nation

Si cette alliance ne restait pas qu’un espoir ou un projet, elle devrait s’opposer au danger, quatrième anticipation, que mon ami Michel avait prévu dès les années 1980. La stratégie néolibérale consistera à prendre en tenailles l’Etat-nation entre les régions qui seront agrandies et l’Europe constituée. L’Etat-nation ne sera d’ailleurs guère plus qu’un appareil de marché. Dès lors vont se désagréger les institutions nationales sur les deux fronts, les régions revues et l’Europe complétée au service du grand capital. Il y a une trentaine d’années, M.C. pronostiquait déjà que l’Europe, vieux rêve humaniste, est dépossédée de son authenticité et dévoyée par le néolibéralisme des monopoles et par la financiarisation. Il était déjà, fort avant l’heure, pour le non à l’Europe trahie et inféodée au néolibéralisme capitaliste. La politique passait en autre, chez M.C. par la sphère de l’émotion et du sentiment: «Je suis originaire de Gaillac. Tous mes parents sont des paysans ou des gens qui travaillent dans le vin. Pour eux, l’Europe marchande constituera une menace vitale».

5 ) Parlement du Travailleur Collectif

Le Travailleur Collectif ne se réduit plus à ce qui fut la classe ouvrière. M.C. prédit avec justesse qu’il deviendra de plus en plus extensif, ce qui requiert la cinquième anticipation. Comme pour la sixième, nous voici dans le long terme, voire dans l’utopie, néanmoins que notre ami – de Marie-Antoine Rieu et de moi-même – prévoit opératoire. En effet, Michel en appelle à un nouvel acteur politique qui mettrait en valeur une dynamique inédite de cogestion du travail. Avant d’en venir à la proposition du Parlement du Travailleur Collectif, M.C. avait demandé une réforme plus mesurée: substituer au Sénat une Chambre du Travail, laquelle, dotée du même pouvoir que l’actuel Sénat, éliminerait l’impuissant Conseil Économique et Social. A son insu, l’éminent penseur gaillacois avait retrouvé là une idée d’un autre tarnais, une idée jaurésienne. Dans son article “La Chambre du Travail”, 13 janvier 1889, 24 Nivose an 97), Jean Jaurès avait proclamé: «L’avènement du travail dans l’ordre politique doit préparer l’avènement du travail dans l’ordre social». Telle était également la revendication du gaillacois Michel. Jean Jaurès avait insisté sur cette revendication dans deux autres articles de La Depêche: “La Chambre du travail” (20 janvier 1889, 1° pluviose an 97) ; “Travail et patrie” (10 février 1889, 22 pluviose an 97).

Dans les années 2000, le gaillacois Michel a radicalisé sa position de révolutionnaire. Il exige un Parlement du Travailleur Collectif qui deviendrait un promoteur de la lutte des classes. Des Etats Généraux du Travailleur Collectif constitueront le Parlement du Travailleur Collectif, lequel Parlement aura d’abord une autorité morale avant de se muer en institution étatique reconnue par la constitution. M. C. lance ainsi un projet important en laissant aux acteurs d’après-demain le soin de préciser les modalités diverses. De toute façon, ce Parlement décidera souverainement de la production selon l’éthique de la praxis.

6 ) Morale et éthique en vue d’une société du bien vivre pour tous

     Avec en corolaire l’avenir d’un sport éducatif pour tous.

Avec l’éthique et la morale, nous voici dans la sixième et dernière anticipation que j’ai retenue – mais il y en aurait d’autres dans la Somme  foisonnante qui est aussi le Manifeste de M. C. C’est toute l’œuvre qui a une dimension morale et même une finalité morale. Sur cette primauté, l’auteur insiste beaucoup dans son ultime ouvrage publié, Refondation progressiste face à la contre-révolution libérale, en dialogue avec sa préfacière Marie-Antoine Rieu. M.C. distingue à sa façon, contre maints autres  auteurs, éthique et morale, mais avec le souci du concret de la vie et de la priorité du couple production-consommation, si bien que, pour lui, éthique et morale prennent une visée perspective dans leur alliance qui relativise leur distinction.

La refondation progressiste réhabilite, comme déjà en 1978 le progressisme, que la social-démocratie libertaire, avait prétendu discréditer. Là contre M.C. ?? prédit l’avenir du progressisme radieux, c’est-à-dire de la future cité heureuse. Il entend donc établir le fondement rationnel d’une éthique citoyenne du vivre-ensemble, de la praxis et de la politique. Que cette éthique et cette morale enfin réconcilient l’ensemble de l’amitié et de l’amour avec l’unité du sujet et du citoyen! Par là seulement se réconcilieront la production et la consommation et finalement le principe de réalité et le principe de plaisir. Perspicace analyste des mœurs et de leur évolution, notamment de la relation entre niveaux de vie et genres de vie, M. C. ne s’est pas cantonné dans la seule critique de la moralité et de l’immoralité du système capitaliste.

Il a révolutionné la morale et l’éthique. En cela, il a anticipé dès 1978 l’ouvrage d’Yvon Quiniou de 2010, L’ambition morale de la politique. Changer l’homme? (c’est dans la même collection “Raison mondialisée” de L’Harmattan que nous avons suscité la parution de cet ouvrage et du dernier de M. C.). M. C. préconise une morale de la démystification et de la prise de conscience des rapports de classe. Il récupère la subjectivité pour renforcer la lutte des classes. Ce qu’il avait écrit dans Le Frivole et le Sérieux. Vers un nouveau progressisme, dès 1978, se retrouve développé dans l’ouvrage susmentionné de mon autre ami Yvon. Selon Michel, en effet, le projet de la Critique de la Raison Pratique a été assumée par le marxisme. L’impératif catégorique, «ce principe transcendantal à la pratique sociale, a pris un sens et une forme enfin concrètes, objectives, universelles. Le sérieux de l’intention morale est passé par la conscience révolutionnaire pour se réaliser». (p. 56). Ce texte de Michel et sa suite pourraient être signés et consignés par Yvon dans son livre de 2010. Exaltante anticipation de trente-deux ans de Michel! L’impératif catégorique kantien ne devra point rester formel; il devra revêtir un sens concret, objectif et matériellement universel, au besoin grâce à une médiation esthétique et à la médiation du sport. Pourquoi la Critique de la raison pratique ne serait-elle pas enfin transmuée et assumée par un marxisme rénové, dédogmatisé, ouvert? L’humanisme métaphysique d’antan ouvre le passage à l’humanisme marxien anticipé par Michel.

La morale s’accomplit et s’auto-dépasse comme critique radicale de la situation historique de classe. Elle est l’acte moral par excellence, la pris en charge des universaux et l’alliée de l’éthique. Michel Clouscard soumet à l’interrogation essentielle et existentielle de la morale, le triplet catégoriel et catégorique de la stratégie du néolibéralisme capitaliste: l’économique, le politique et le libidinal. Le nouvel impératif catégorique, socialisé et historicisé, constitue l’être social au sein du procès de production.

Il démine et démasque la marginalité, le parasitisme social et l’assistanat qui sont une soupape de sûreté du système néo-libéral et une miette charitable au profit de l’inique injustice et de l’inégalitarisme en croissance. Le marginal et l’assisté reçoivent un statut économico-politique qui les intègre. Or, une telle situation rabaisse l’individu et annihile l’autonomie morale et la valeur humaine. Avec plus de trois décennies d’avance, Michel Clouscard avait jugé l’assistanat et aussi le communautarisme tout en œuvrant pour une société libérée et juste sans exclusion.

La morale s’achève et se réalise en se dépassant socio-historiquement à travers l’éthique à venir du Travailleur Collectif, l’esthétique de la beauté et de l’amour et pratique du sport. Remarquons que l’apologie clouscardienne du sport est une autre anticipation.  Michel requiert, espère et prédit pour l’avenir que le sport, avec un authentique socialisme, ne sera plus une marchandise dopée et pourrie, pervertie ; il deviendra éducatif comme dans les élites olympiques de l’Antiquité grecque mais en s’universalisant, populaire, pour tous les citoyens. Le corps du sportif sera le corps du sujet transcendantal ou sujet de la connaissance. Voilà l’anticipation géniale de Clouscard, corollaire de l’anticipation de la morale citoyenne et de l’éthique du bonheur, de l’amitié, de l’amour et de la politique, laquelle est la praxis par excellence.

 

Conclusion

Telle est schématisée l’œuvre mémorable d’un audacieux et pertinent franc-tireur de la théorisation et de la pratique réunies. Les analyses de ses ouvrages successifs sont prises sur le vif et profondément pensées/situées.

L’écriture est diversifiée, allant de la stylistique métaphysique et de la phrase oratoire aux expressions à l’emporte-pièce. L’auteur passe de la phrase ample et rationnelle à l’aphorisme lapidaire ou au sarcasme bref et coupant. Et il passe aussi de l’ironie au burlesque. Il démystifie brutalement la fonction symbolique et plusieurs de ses servant jugés décadents, à savoir les troupes heideggériennes, lacaniennes, freudo-marxistes ou encore Roland Barthes, Tel Quel et les prétendus nouveaux philosophes.

«L’idéalisme, en son fondement, consiste à masquer la réalité pour en profiter » (Le Capitalisme de la Séduction. Critique de la social-démocratie libertaire, p.27). Michel Clouscard est hypercritique. L’idéalisme ne prétend-il pas partir des mots et du formel pour en venir aux choses ainsi ar-rangées au lieu de procéder des choses à la conscience?

Pour conclure ouvertement, le mieux et de citer un texte clouscardien.

Michel Clouscard : « opère une fondation morale à partir de la praxis de production humaine: “tu dois produire pour vivre”, c’est une règle universelle. Le procès de production porte déjà en lui-même un devoir-faire face à la nécessité naturelle, ce qui ne peut être autrement. L’éthique humaine oppose à la nécessité naturelle “manger pour vivre”, une force au moins égale, “travailler pour vivre”.

L’édifice moral est alors à la fois fondé en nature et œuvre humaine de la loi, constructrice de l’humanité.

C’est aussi ce fondement qui permet de récuser la permissivité du libéralisme libertaire et de proposer un fondement moral concret: l’équité de la production et de la consommation»(Refondation Progressiste. Face à la contre-révolution libérale, p.158).

Tel est l’éloquent explicit clouscardien ouvert sur l’à venir…

 

Jean Marc Gabaude,

août 2011

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