Réconcilier principe de réalité et principe de plaisir
(Néo-fascisme et Idéologie du Désir )
1974

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“Néo-fascisme et idéologie du désir ” 

1974 

 

CONCLUSION

 

Le désir dans la société sans classes :

 ni Œdipe  ni anti-Œdipe

 

 

 

L’idéologie et ses 4 relais :  la publicité, le décervelage, la mondanité, le néo-fascisme culturel.

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Tel est donc le jeu de miroir de l’idéologie néo-capitaliste : la publicité renvoie au décervelage qui renvoie à la mondanité, et l’image inversée de l’ensemble est la grimace néo-fasciste du dernier homme.

 

L’idéologie joue aux quatre coins et balise l’incons­cient de ses signes

Tout est quadrillé. L’idéologie « s’appelle nuance ». Elle est multiple, omniprésente. Elle est l’existant même de la bourgeoisie. Quelle pauvre ruse de vouloir réduire l’idéologie au discours constitué, officiel (auquel personne ne croit plus !).

L’idéologie est la pratique des mœurs selon ses quatre relais : la publicité, le décervelage, la mondanité, le néo-fascisme culturel.

Comme le diable, elle veut faire croire qu’elle n’existe pas et s’insinue dans les expressions les plus anodines, comme dans les transes ou les élégies, comme dans la contestation mondaine, de même que la névrose se glisse dans la schizophrénie pour se faire paranoïa, de même que le “révolutionnarisme” peut être fascisant.

 

La démystification du désir de l’idéologie de la nouvelle bourgeoisie

 

La démystification, par le matérialisme dialectique et historique, de cette idéologie du libéralisme combien sauvage, peut se ramener à quelques propositions élémentaires.

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  • Le désir est  immanent aux rapports de production.
  • C’est par ces rapports de production que le besoin se fait désir. [ il y a “sur-codage” ] 
  • [Le désir] est la forme de classe de la relation produc­tion-consommation.

 

  • Cette détermination de classe est le non su et le non dit de la conception subjectiviste du désir.

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  • L’extorsion de la plus-value se réinvestit selon les formes de consommation de la classe dominante. 
  • La “forme désir”  est le surcodage par la plus-value  de la  moindre manifestation phallique.

 

Et l’anti-Œdipe [ refus de l’interdit castrateur des “freudo-marxistes” ] ne fait qu’hypostasier, exalter cette forme de classe (pouvoir mondain de la plus-value) en transcendance (procédé banal de l’idéologie).

Un privilège particulier se proclame universel et normatif pour justifier la consommation parasitaire.

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Le désir (forme de ce pouvoir de classe) sera déclaré logiquement antérieur à toute détermination du socius ; « il s’investit », il est producteur !

 

« La libération du désir » comme réappropriation par le prolétariat de sa production.

 

« La libération du désir », qui n’est autre, dans l’anti-Œdipe, que le terrorisme du consommateur contesté, sera [au contraire], dans une perspective marxiste, la réappropriation par le prolétariat de sa production.

Et même si l’on considère que les relations humaines dans la société sans classes ne doivent pas être préfigurées, pour éviter toute falsification utopique ou futurologique, et même si méthodologiquement,  on doit proposer la société sans classes comme un Noumène.

 Pour éviter toute projection idéologique inconsciente, on peut déjà garantir que cette société ne relèvera en rien des modalités de la contradiction interne, à savoir du petit jeu mondain de l’Œdipe et de l’anti-Œdipe, d’un désir bourgeois raisonnable et triste [ordre moral] ou d’un désir bourgeois qui fait la folle [libéralisme libertaire].

On peut déjà considérer comme acquis que la relation sexuelle ne sera plus surdéterminée par le contexte névrotique immanent au désir bourgeois (par une névrose qui est même immanente à l’anthropologie bourgeoise).

Le néo-capitaliste a complètement déboussolé ce désir qui prétend chercher le plaisir, la jouissance et qui ne trouve que des formes de transgression, de défi, de provocation.

Où est alors la jouissance de ce désir qui fait carrière dans le politique ?

 

Le corps comme  l’objet et la fin de sa production : réconcilier ” principe de réalité” et “principe de plaisir”.[1]

 

La société sans classes doit permettre d’éliminer ces falsifications, ces simulacres d’un désir épuisé par les trop fortes sollicitations du sur-codage de la valeur marchande.

 

Alors, le corps ne sera plus réduit à la seule force productive et au seul phallus, à ces deux réductions des fonctions de classes antinomiques : fonction de production et fonction de consommation.

Alors, les relations humaines (l’inter-subjectivité) ne seront plus l’entrecroisement du surcodage de la plus-value [ par le management ] et du surcodage du désir [par l’animation].

L’élimination de ces deux surdéterminations de la lutte des classes (qui proposent comme des données naturelles les déterminations les plus idéologiques) autorisera, enfin, une anthropologie socialiste, une conception et une pratique du corps comme ouverture d’un champ infini de création (qui n’aura surtout pas de forme esthétisante puisque celle-ci est une forme de classe).

Le corps pourra être l’objet et la fin de sa production :   la jouissance, non pas réduite au phallique, mais à une participation à la fois culturelle et cosmique, socialiste et intimiste, active et passive, productrice et consommatrice.

 

Fin de l’ouvrage. 

MICHEL CLOUSCARD, 1974  

 


NOTE :  

[1] L’emploi de ces deux formules « principes de réalité » et « principe de plaisir » est anachronique dans le développement de l’expression de Michel Clouscard, mais semble tout à fait confirmé par la signification présente. [S.B.]