Préface de Michel Clouscard
pour la Seconde Edition ( 1998 )

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Préface de Michel  Clouscard

pour la Seconde Edition 

( 1998 )

 

Alors que la première édition de Néo-fascisme et idéologie du désir date de 1973, l’article qui suit a été écrit en 1998. Ainsi, les Trente Honteuses sont circonscrites de leur commencement à leur achèvement.

Après avoir défini les modalités du commencement et prévu leur nécessaire développement, l’achèvement permet la vision synthétique de l’ensemble, la vérification des énoncés originels et la preuve de la per­tinence de leur conceptualisation.

Quelles sont les causes de Mai 68, leurs significations, leurs effets ? Où voulait-on en venir avec la société française?

Depuis trente ans, mes analyses l’expliquent dans le désert.

Or, je les retrouve soudain dans Le Monde du 28 mai 1998, sous la plume de Jacques Julliard [1] bien élégamment répertoriées, formulées… et détournées.

Constatons donc l’apparition d’une nouvelle donnée objective : ceux qui n’acceptaient pas, en mai 68, qu’on leur dise quels faux espoirs clamait l’énorme happening, qu’on n’était là que devant une fantoche prise de la Bastille, dans un remake dérisoire de l’imaginaire glorieux de 1789 ; ceux qui refusaient qu’on leur expose que tout ce tumulte, au nom de la liberté d’exister et de jouir, n’était là que pour promouvoir en la masquant la stratégie de l’installation du nouveau marché de la consommation permissive ; ceux qui se hérissaient du haut de tout un mépris intellectuel devant mes craintes de l’avènement sournois d’un néo-fascisme… tous ceux-là, trente ans après, par la voix d’un notable culturel, dénoncent ce dont ils ont fait la promotion, brûlent ce qu’ils ont adoré, sans la moindre autocritique, sans le moindre état d’âme !

Que signifie un tel retournement?

Eh bien, il témoigne de la plus remarquable manipulation idéologique de l’après-guerre, celle qui assura le passage de la Vieille France à la Nouvelle France du libéralisme sauvage.

 

En mai 68, un psychodrame s’est joué au sommet de l’État. Il révéla, à l’évidence, les enjeux de l’histoire, incarnée selon trois rôles mythiques : le père sévère (de Gaulle), l’enfant terrible (Cohn­Bendit), le libéral débonnaire (Pompidou). C’est l’affrontement des trois situations de la bourgeoisie, des trois systèmes idéologiques possibles. En scène : la Vieille France vertueuse issue de la victoire sur le fascisme et, d’autre part, la Nouvelle France qui se cherchait et qui s’est accomplie dans la synthèse d’un libéralisme ô combien répressif dans l’acte de produire et ô combien permissif dans l’acte de consommer. Il a donc fallu l’alliance sournoise du libéral et du libertaire pour liquider le vieux, qui a dû s’en aller. Après ce meurtre rituel du père, a été accordée, au sommet, par l’État, la permission du permissif qui a donné accès au marché du désir.

Mai 68 annonce aussi le partage du gâteau entre les trois pouvoirs constitutifs de l’actuel consensus : libéral, social-démocrate, libertaire. Au premier est dévolue la gestion économique, au second la gestion administrative, au troisième celle des mœurs devenues nécessaires au marché du désir. On aura ainsi la Nouvelle France.

Ce trio consensuel n’est pas monolithique. Au contraire : c’est un système mouvant toujours recommencé d’alliances, d’échanges, de compromissions. Et chaque terme n’accède au pouvoir que dans la mesure où il consent à celui des autres : la langue de bois appelle ça « tolérance ».

Ainsi en est-il de l’ordre nouveau. Les trois principes constitutifs et antagonistes de la France se sont en fait hypocritement réconciliés dans un commun reniement des valeurs originelles. La production capitaliste gérée par les politiciens de l’alternance et de la cohabitation est consommée selon le modèle libertaire. Cela s’appelle aussi : fin des valeurs, de l’histoire, et dénégation de la lutte des classes.

Protagoras aura donc eu la mission d’inventer pour le consensus un code qui permet « la communication » entre les trois pouvoirs. Il aura fourni aux trois étapes du déploiement libertaire ses trois discours : d’abord, le discours promoteur de Mai 68, en termes existentiels et culturels, ensuite, celui, initiatique, qui établit la pratique économique du libéralisme social libertaire, son mode d’emploi, et pour finir celui, démolisseur en termes politiques, de ce qu’il a adoré.

Les durables conséquences de Mai 68 laissent apparaître le but recherché, la finalité même de la stratégie du néo-libéralisme : la mise en place de deux appropriations, celle du champ de l’écono­mie politique, celle du champ de la conscience humaine. Le lit du néo-fascisme est fait.

L’exploitation et le développement maximal de la contradiction constitutive du libéralisme définissent le libéralisme absolu, terminal. Celui-ci a su développer deux marchés (le marché… des marchés traditionnels et le marché du désir), une double exploitation (celle du terrorisme économique et celle de la permissivité des mœurs), une double économie (du diurne et du nocturne, du licite et de l’interdit) inventant ainsi un double système de profit.

Le marché est virtuellement infini puisque la gestion libérale couvre et accapare tout à la fois et le principe de réalité, et le principe de plaisir. Pourtant, aucune économie politique, « bourgeoise » ou marxiste, n’a théorisé cette complémentarité, cette dualité propres à l’ultralibéralisme sauvage !

Le marché du désir, de l’interdit, du nocturne a métamorphosé le marché officiel, légal, juridique selon trois déterminations capitales ; en lui adjoignant tout un nouveau système de profit, en lui servant de vitrine publicitaire, de promotion (libéralisation des mœurs), en lui injectant clandestinement d’énormes capitaux. Ainsi a pu être sauvée, certes d’une manière relative et provisoire, une économie en crise.

Aussi, la conscience humaine s’est-elle structurée selon la contradiction du libéralisme tellement celle-ci était et demeure oppressante : c’est le nouveau statut de l’aliénation.

Avant les Trente Honteuses, la société était organisée, on le sait, selon cette dualité : classe ouvrière, exploitée, et bourgeoisie, potentiellement ou réellement consommatrice. Les uns produisaient sans jouir, les autres pouvaient jouir sans produire.

Le déferlement des nouvelles couches moyennes a bouleversé cette répartition …  

Michel Clouscard


NOTE : 

[1] 1. Directeur délégué de la rédaction du Nouvel Observateur