“L’accession très relative du prolétariat aux biens d’équipement”
(La lutte des classes selon le niveau de vie) 1974

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LA NOUVELLE SOCIÉTÉ

SELON LE NIVEAU DE VIE 

L’accession très relative du prolétariat  aux biens d’équipement

et

l’accession d’une nouvelle petite bourgeoisie aux biens de consommation

exaspèrent  

la lutte des classes

 

 

 

  • La critique de la notion de « société de consommation »

 

 

Nous reconstituerons la société néo-capitaliste à partir de la cri­tique de la notion de société de consommation : la spécificité du nou­veau mode de production sera révélée à partir de l’infléchissement tendancieux du freudo-marxisme. Nous montrerons la ruse qui consiste à fonder le réformisme sur une réalité partielle, sur une extrapolation terroriste, sur des données formelles ou empiriques.

 

Nous inverserons donc les propositions fondamentales du freudo-marxisme : les thèses sur la société de consommation glo­bale et indifférenciée, sur la bonne consommation (libidinale) et la mauvaise (des produits manufacturés), sur l’intégration du prolé­tariat, sur les marginalités révolutionnaires, etc.

 

L’ordre de la production proposera le contre-modèle de la société de consommation : c’est le mode de production qui produit le mode de consommation. Le mode de production autorise une nouvelle production de biens matériels qui permettent la satisfac­tion de nouveaux besoins. Cette nouvelle distribution de la pro­duction et de la consommation exaspère la lutte des classes, la ségrégation du prolétariat et de la bourgeoisie selon la radicalisation de la contradiction producteur-consommateur par de nouveaux modèles de comportements de classes.

 

 

  1. La production des biens matériels autorisera un premier accès à la spécificité du mode de production néo-capitaliste.

 

a. La méthode scientifique de définition des besoins et la dérive métaphysique du désir.

 

Pour définir les besoins – et ainsi cerner la notion du désir, c’est-à-dire l’expression subjective des besoins – nous devons bien préciser notre méthode. Elle sera scientifique car elle portera sur le mesurable, la relation quantitatif-qualitatif, le macro-social, l’éco­nomique de telle manière que l’on puisse établir des taux de crois­sance, des niveaux de vie.

 

Mais cette appréciation scientifique n’est pas cantonnée dans l’économie (pas d’économisme). Si celle-ci est le fondement de toute appréciation, le genre de vie sera un critère aussi déterminant que le niveau de vie. Le qualitatif sera apprécié, et à la limite, la notion de bonheur est aussi un critère. Ainsi, nous récusons déjà le discours métaphysique sur le désir, l’instinct, la libido (Marcuse). Ces notions, coupées de l’appréciation expérimentale qu’elles peu­vent avoir (sur le plan clinique, par exemple), ne sont plus qu’une régression métaphysique à des entités abstraites, formelles. Et lors­qu’elles s’investissent dans les mesures sociales (société de consom­mation) c’est pour les fausser selon des critères subjectifs.

 

Donc, c’est la production qui non seulement définit les besoins mais surtout… les produit : c’est l’objet du désir qui définit le désir. Celui-ci n’est qu’un effet des rapports de production. Il ne peut être considéré comme un a priori transcendant aux besoins. Ceci, si l’on veut faire un travail scientifique et progressiste. (Nous verrons sur un autre plan polémique, philosophique, spéculatif ce qu’il en est de la nature subjective du désir.)

 

.b) Niveau de vie : ancienne société, nouvelle société française ( tableau )

 

Nous allons donc définir les besoins selon la production des biens matériels : le taux de croissance permettra d’établir le niveau de vie et le mode de vie, c’est-à-dire, à partir d’un fondement infrastructural, la nature des rapports de classes selon la production et la consommation. Ainsi nous pourrons établir une première différenciation entre la société traditionnelle et la nouvelle société en infirmant la notion idéologique de société de consommation.

Nous proposons d’abord ce tableau qui définit le niveau de vie (en France) :

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.i) Classes sociales, niveau de vie et genre de vie – Distinctions élémentaires.

D’abord deux remarques.

 

Il s’agit (rappelons-le) d’une appréciation du taux de croissance, de la différenciation des biens matériels qu’il autorise, des besoins alors créés (et de la différence de ces besoins). Ce tableau ne prétend pas définir les classes sociales par les seuls besoins (par le niveau de vie) mais propose les lieux d’expression, d’imputation de la production dans les classes sociales.

 

Ainsi nous ne voulons pas dire, par exemple, que la grande bourgeoisie se définit par le luxe, car justement toute une grande bourgeoisie protestante se caractérise par l’ascétisme. Nous voulons dire que lorsque le luxe se manifestera ce sera en un lieu caracté­ristique de la grande bourgeoisie (répétons-le: le niveau de vie ne peut être le seul critère de classification et d’expression des classes sociales. Il en est le soubassement, la condition nécessaire mais non suffisante.)

 

.ii ) Le niveau de vie est le support du genre de vie : prolétaire, bourgeois.

 

 Autre remarque. Inversement, niveau de vie et genre de vie s’interpénètrent en une certaine mesure car, pour le prolétariat, par exemple, le genre de vie est l’immédiate expression du niveau de vie. De même, les biens fonciers et immobiliers définissent immédiatement le genre de vie confortable et luxueux. C’est la possession des biens de confort et de luxe qui est l’expression du confort et du luxe.

 

Aussi peut-on considérer que le niveau de vie est le support du genre de vie. Il est l’infrastructure matérielle des conduites, des comportements psychosociologiques (superstructures). Mais ce rapport d’expression immédiat va se dédoubler de telle manière que le support matériel pourra être le non-dit et le non­-su d’un genre de vie idéaliste (le freudo-marxisme).

 

.iii ) distanciation entre niveau de vie et genre de vie.

 

Cette distance idéologique – qui n’est autre que le passage du capitalisme libéral au libéralisme libertaire* – est donc la distanciation du niveau de vie et du genre de vie spécifique de la nouvelle société.

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Et c’est le problème (que Herbert Marcuse a la fonction idéologique de cacher) : comment un genre de vie peut-il se proposer indépendamment des conditions matérielles, des exigences de la production ?

C’est ce que nous cherchons à définir : selon quelles conditions des rapports de production le freudo-marxisme est-il possible comme idéologie d’une nouvelle forme d’exploitation, idéologie d’une nouvelle forme d’extorsion de la plus-value.

 

 

  1. la production de série des biens d’équipement et des biens de consommation et la négation de la lutte des classes

 

 La négation de la lutte des classes est possible par la double caractéristique de la nouvelle société: la production de série de deux sortes de biens nouveaux, les biens d’équipement et les biens de consommation (faut-il préciser que biens d’équipement et biens de consommation ont toujours existé et qu’ils ne prennent une spécificité que par un saut qualitatif – relation quantité-qualité – et par une relation dialectique avec les autres besoins ?)

 

.i) l’erreur de Herbert Marcuse : confusion entre biens d’équipement et biens de consommation.

 

À ce niveau de la croissance l’interprétation marcusienne est une double erreur scientifique et une double faute politique.

D’une part, Marcuse confond (est-ce le rôle révolutionnaire de l’intellectuel de produire de telles analyses, de si grossières confusions ?) les biens d’équipement et les biens de consommation. Et, par ailleurs, il attribue les biens de consommation au prolétariat. (Ce qui est d’ailleurs un bien déconcertant paradoxe : si le prolétariat accède pleinement aux biens qu’il produit… la Révolution a été faite par la nouvelle société! Alors, comment se fait-il qu’il se laisse orienter vers de faux besoins par une idéologie répressive? Quel aveu bien involontaire, quel lapsus idéologique, révélateur de ce qui doit être caché : la profonde allégeance marcusienne à la si avantageuse nouvelle société!) 

 

Ces deux contresens idéologiques permettent d’intégrer le pro­létariat dans la société bourgeoise en tant que consommateur !

 

.ii) Bénéfice idéologique de la confusion théorique de Marcuse : la promotion de la « contestation » freudo-marxiste par l’idéologie du désir émancipateur.

 

Mais, d’autre part, cette opération idéologique est un ensemble : à partir de ces analyses pourront se justifier les nouvelles modalités de la consommation autorisée par le néo-capitalisme, à savoir la consommation dite « émancipatrice ». 

 

Le corollaire de la sophistique intégration du prolétariat dans la nouvelle société sera d’exclure – tout bonnement – de cette société (qui se fait même répressive!) ceux qui n’ayant plus comme problème la subsistance et l’équipement (grâce aux modalités de la nouvelle exploitation que nous allons définir), n’ayant plus même le problème d’acquisition des biens de consommation, peuvent alors se consacrer à l’exclusive consommation sexuelle, parasitaire, marginale (car sélective), selon les modèles culturels de la « contestation » freudo-marxiste.

 

  1. Reconstitution du sens de la production et de la consommation selon le niveau de vie

 

  1. Les biens d’équipement: réappropriation partielle de la plus-value.

 

Les biens d’équipement se définissent comme l’extension des biens de subsistance, comme de meilleurs moyens de leur réalisation. Ces biens doivent être définis d’une manière historique et dialectique.

 

.i ) les biens de subsistance :  conquête syndicale du minimum garanti, SMIC …

 

Les biens de subsistance sont nécessaires à la reproduction de la force de travail. Ils permettent la recréation du corps du travailleur.

 

Ces biens de subsistance représentent déjà une conquête du prolétariat lorsqu’ils peuvent être mesurés par le SMIC. Est alors défini un seuil au-dessous duquel on ne peut descendre. Les pires conditions de travail ne sont plus possibles.

 

Les besoins qui nous semblent élémentaires, naturels, n’ont pu devenir la norme minimale que par les conquêtes du socialisme, du syndicalisme (et plus précisément du contexte Front populaire – Résistance). Même les besoins élémentaires sont sociaux : acquisition historique, mesure historique, toujours remise en question (inflation). Rien n’est naturel et surtout pas les biens de subsistance (famine, sous-nutrition). On peut considérer la garantie des biens de subsistance (arrachée au patronat qui feint alors de l’octroyer) comme une récupération partielle, minimale, des forces productives sur la plus-value. Au niveau du capitalisme monopoliste d’État, un niveau de vie minimal doit être immanent au développement des forces productives parce que les luttes ouvrières ont pu l’arracher au patronat et le garantir institutionnellement. Alors, ces besoins sont tellement légitimes qu’on les considère enfin comme naturels.

 

 

.ii) les équipements collectifs : nouveau minimum garanti par les nouvelles forces productives.

 

Il en est de même pour les biens d’équipement : il faut les considérer comme la résultante de l’énorme développement des forces productives, une réappropriation combien partielle, mais minimale, de la plus-value. Le progrès des forces productives, des sciences, des techniques, des services même – malgré les superbénéfices des trusts et le monopolisme d’État – crée tout d’abord un tissu infrastructural d’équipements collectifs, infrastructure nécessaire au fonctionnement économique et dont le public profite aussi (réseaux routiers, téléphone, électricité, etc.), par la force des choses.

 

Cette première infrastructure d’équipements collectifs va doublement se compléter. Pour ses nouveaux métiers et services, le néo-capitalisme doit développer d’autres équipements collectifs (ainsi les facultés). De plus, les luttes ouvrières, le Front populaire et la Résistance ont pu arracher au capital les droits élémentaires à la santé (Sécurité Sociale), le nouveau développement des biens de subsistance selon le développement des équipements collectifs (hôpitaux, etc.).

 

Ces trois composantes de l’ équipement collectif constituent le nouveau minimum vital garanti par les nouvelles forces productives. La pratique sociale de ces biens d’équipement se fait aussi naturelle, comme nouveau niveau de la socialisation des besoins, comme lieu infrastructural, d’environnement, devenu lieu de sub­sistance selon les biens d’équipement collectif. Ceux-ci sont les éléments constitutifs d’un ensemble qui renouvelle la pratique du quotidien, du public (et même du privé). Ils sont devenus néces­saires à la subsistance puisque nouvelles réalisations, expressions de l’existence traditionnelle. Ces biens d’équipement sont l’infrastructure non seulement du fonctionnel mais du relationnel (nouveau tissu social).

 

.iii) l’équipement des ménages :

 

L’ équipement des ménages – qui complète les trois modalités de l’équipement collectif – complète les conditions du minimum vital autorisé par les nouvelles forces productives et autorise la nouvelle reproduction de la force nécessaire aux nouvelles conditions de travail.

En un 1er  niveau, ces biens d’équipement peuvent être considérés comme mixtes (passage des biens d’équipement collectif aux biens d’équipement du ménage). Ce sont de nouvelles modalités de réalisation de la subsistance: électricité, eau courante, égouts, gaz…

En un 2nd  niveau, on atteint l’équipement ménager proprement dit (cuisinière électrique, machine à laver, réfrigérateur, etc.) et on accède au premier degré de la production de série, à l’univers des objets manufacturés .

(Est-il besoin de préciser qu’on est bien loin encore de l’univers de la consommation : « consomme »-t-on les égouts, le frigo, la machine à laver?)

Ce sont des techniques, des médiations qui facilitent la vie de subsistance, la vie quotidienne, et qui peuvent être ainsi considérées comme immanentes à la subsistance, comme moyens de la praxis familiale.

En un 3ème  niveau on passe à des objets manufacturés, mais qui ne sont pas consommés, alors qu’ils sont tendancieusement considérés comme tels par les freudo-marxistes : ainsi la voiture, dont la fonction doit être pensée dialectiquement. Elle est essentiellement l’instrument qui autorise le déplacement du domicile au lieu de travail, le moyen de la concentration productive  (prolétariat-paysan, par exemple), de la médiation ville-campagne et aussi, pourquoi pas, le moyen de balader la famille. Car accessoirement, un bien d’équipement peut servir à une fonction distractive que nous ne considérerons pas comme consommation mais comme, encore, une extension (limite, certes) de ces biens de subsistance qui permettent la recréation de la force productive et la participation à une vie familiale éclatée (à cause de la mobilité sociale qui répond aux exigences de la production).

 

 

 

 5 ) Les limites de l’accession du prolétariat aux biens d’équipement.  

La limite de l’équipement des ménages est l’accession à des objets manufacturés qui autorisent, essentiellement, la fonction distractive (la télévision, par exemple).

Que les objets manufacturés aient autorisé – au niveau des biens d’équipement – le prolétariat à sortir de la misère est déjà un grand sujet de colère pour le bourgeois : « Savez-vous, ma chère, que ma femme de ménage vient travailler en voiture? » Car le comble, le scandale des scandales, c’est que les ouvriers possèdent des voitures et même des téléviseurs : « Ils se plaignent… mais ils vivent mieux que nous ! »

N’est-il pas heureux et bien, dans une perspective socialiste, que l’ouvrier se balade aussi avec la bagnole qui l’amène au travail, qu’il a produite, et encore payée, qu’il regarde à la télé un match de foot et même des variétés ? N’est-ce pas encore les conditions nécessaires à la recréation des forces productives en un univers unanimement considéré comme pollué, trépidant, etc. ?

Bien sûr, par la télé, l’ouvrier est particulièrement soumis à la publicité et aux pressions idéologiques. Mais le prolétariat n’est ni les bonnes gens (qui gobent tout), ni l’opinion (qui fait les sondages d’où sortent les interprétations freudo-marxiste), ni l’idiot congénital qui a besoin qu’on lui fasse un dessin, ni l’ascète qu’on voudrait qu’il soit pour accomplir une mission dont par ailleurs les libidinaux « authentiques » l’ont destitué.

Le progrès des forces productives a autorisé ce niveau de vie et déjà en France, pays soumis au capitalisme monopoliste d’État, le prolétariat a reconquis une parcelle de ce qu’il produit (contexte Front populaire – Résistance), ce dont tout révolutionnaire devrait se féliciter.

  1. Herbert Marcuse : la fin du misérabilisme ouvrier serait « l’embourgeoisement »

Mais voilà : les marcusiens pensent le prolétariat à tra­vers une imagerie hypercon-ventionnelle (ils ne font jamais une analyse différentielle sérieuse). Ils sont fixés à une image popu­liste, non dialectique, naïvement manichéenne, imposée au début de l’industrialisation par le capitalisme anglais concurrentiel libé­ral (description d’). Le prolétariat pour eux doit être le misérabilisme (aussi les conquêtes sociales seront « embourgeoisement »). Ils ne veulent pas voir que ce nouveau niveau de vie reste celui du prolétariat justement en tant que participation relative aux biens d’équipement et privation des biens de consommation (dont nous allons définir les modalités « contestataires » de consommation), en tant que support matériel nécessaire (mais inconscient pour le bourgeois) aux conduites essentiellement libidinales des vrais consommateurs.

Faut-il encore souligner les limites de l’accession même aux biens d’équipement?

Citons d’abord : les travailleurs étrangers qui n’y ont pas droit, le sous-développement des campagnes, le manque d’équipement élémentaire des ménages, le sous-entretien du réseau routier (cause essentielle des accidents), le scandaleux sous-développement des hôpitaux, écoles, stades, etc.

Même au niveau des biens d’équipement – et surtout à ce niveau – on se rend compte que l’on est bien loin de la « société d’abondance » dont parlent les marcusiens (alors authentiques publicitaires).

-a ) La stratégie économique du néo-capitalisme : limiter les conquêtes ouvrières … –

   .i  ) système du crédit, accession limitée à la propriété, inflation

 

La stratégie économique du néo-capitalisme consiste à délimi­ter ces conquêtes ouvrières dues aux progrès des forces produc­tives.

– en contingentant les biens d’équipement,

– en les ramenant à une nouvelle source d’exploitation.

 

Faut-il rappeler le système du crédit instauré comme promotion de vente? Ainsi l’achat maximal, (la plus forte extension des biens d’équipement), sera délimité par une vie de travail : l’accession à cette sécurité, somme toute élémentaire, qu’est une petite maison, ou un appartement dans une HLM, sera l’équipement maximal car exploitation maximale ! Quel impôt, non sur la consommation mais sur les conditions de subsistance. Et l’inflation ! Tous ces pro­cédés qui consistent à reprendre d’une main ce que l’autre a donné.

 

  .ii ) limitation de l’expansion des forces productives pour le maintien des monopoles

 

Il faut bien rappeler le principe régulateur de l’expansion mono­poliste d’État : comme le national-socialisme, mais à un degré bien moindre, c’est encore une société bloquée, qui, nous venons de le voir, ne réalise même pas l’équipement collectif qu’elle pourrait réaliser, et cela d’une manière programmée, volontaire (cf. le Plan). Mais surtout, les monopoles ont pour fonction de délimiter l’ex­pansion des forces productives, de bloquer le progrès aux normes productives qui ont assuré leur monopolisation (et lorsque la concurrence des autres monopoles – USA, Japon, etc. – menace ses privilèges, le néo-capitalisme retrouve des réflexes nationalistes).

 

Nous ne faisons qu’indiquer le principe du contingentement même des biens d’équipement. (L’interprétation économico-politique du néo-capitalisme est bien plus complexe : nous indiquerons aussi comment la réaction peut en arriver au plan Mansholt et au degré zéro de la croissance, esquissant ainsi une expansion cyclique de la répétition, qui enclôt tous les moments de la logique de la production capitaliste.)

 

.b ) le prolétariat n’accède pas à la « consommation libertaire » : plus-value extorquée et usage fonctionnel des biens d’équipement.

 

Résumons-nous: Les biens d’équipement définissent donc un nouveau niveau de vie qui peut être, très relativement, celui du prolétariat. Ce niveau de vie n’est que l’expression de la subsistance autorisée par le pro­grès des forces productives et des forces socialistes. Le néocapita­lisme l’exploite et le contingente. Mais un nouveau tissu social, du fonctionnel et du relationnel, est devenu le minimum vital. Une nouvelle infrastructure consacre un progrès irréversible.

 

Le prolétariat n’accède donc pas à la société de consommation pour deux raisons essentielles.

 

D’abord il a produit les objets qu’il possède. Ce qui est la finalité du marxisme : la consommation par le producteur, mais sans la plus-value (et il ne reprend que très partiellement sa production).

 

Ensuite l’utilisation de ces objets dans la pratique quotidienne n’est pas libidinale. Elle reste fonc­tionnelle, réduite à une technicité nouvelle de la vie quotidienne. L’investissement esthétisant, qui commence avec le design, est encore insignifiant.

 

À la limite, dans la fonction distractive, ces biens ne font qu’assurer la récréation de la force productive (fonc­tion des biens de subsistance traditionnels, selon les nouveaux besoins de détente, de récupération nécessaires dans les sociétés industrielles et post-industrielles).[1]

 

  1. Délimitation de la société de consommation « réelle » selon 3 strates de classes.

 

Le commencement, l’extension, la limite de cette société de consommation seront définis selon trois strates de classes (en tant que dialectique de deux strates de classes de la société traditionnelle et d’une strate de classe de la nouvelle société).

Ainsi nous définis­sons ce sous-ensemble qu’est la société de consommation en son commencement et en son modèle.

. a ) La société de consommation commence avec la petite bourgeoisie.

 

.i ) la petite bourgeoisie et l’épargne comme moyen d’émancipation de classe – Max Weber infirmé.

L’axe vertical qu’est la progressive stratification des classes selon l’accumulation commence par la petite bourgeoisie traditionnelle. Cette première accumulation se caractérise par le non-réinvestis­sement dans l’objet. C’est le lieu de l’antisociété de consommation. L’épargne, et la petite épargne, en régime de rareté de la marchan­dise, a comme effet d’apporter le soubassement moralisant de la bourgeoisie. Les vertus ne sont que l’expression de l’économie c’est l’économie de… l’économie. Mais ainsi se fondent idéologi­quement les vertus petites-bourgeoises; elles se justifient par le contingentement de la consommation. La privation justifie l’avoir.

weber

C’est que cette bourgeoisie est la strate de classe qui vient immé­diatement après le prolétariat : son problème est « ne pas man­quer » et « ne pas déchoir ». Une vie de vertus, donc d’économie, est comme une praxis, praxis des vertus, qui rend bourgeoisement légitime le bénéfice, la petite accumulation. Nous infirmons donc la thèse webérienne. La « vertu », comme expression idéologique de l’accumulation, n’est pas spécifique du protestantisme. Elle est, en tant que telle, le principe qui autorise la stratification de classe. Cette détermination est universelle (car elle se reproduira lorsque l’expansion du capital aura besoin de cette accumulation : ce sera le cas pour la grande bourgeoisie de l’infrastructure industrielle, qu’elle soit protestante ou catholique, comme cela a été le cas de l’infrastructure rurale, par la petite exploitation foncière).

 

.ii ) la petite bourgeoisie fait la synthèse entre avarice et prodigalité – glissement vers l’objet manufacturé.

Cette petite bourgeoisie traditionaliste se reconduit dans la société de consommation selon de nouvelles figures de ses deux tentations, l’avarice et la prodigalité. Mais toujours selon la régu­lation de l’accumulation non réinvestie. Elle est donc une limite – par la tradition – de la nouvelle société. En même temps, para­doxalement, elle assure l’un des fondements de cette nouvelle société, car elle possède le liquide, l’argent pour les achats. La syn­thèse sera un glissement prudent, délimité, vers l’achat des produits manufacturés de série.

L’interdit du libidinal, qu’est l’accumulation, commence ainsi à céder par le réinvestissement dans l’objet manufacturé. Celui-ci prend déjà trois significations : esthétisante (par le design et la plus belle série de la série), de signe sélectif, de reconduction de l’avarice dans l’accumulation des objets.

 

Mais cette strate de classe, de l’accumulation traditionaliste, est surtout poussée à la consommation (et à l’investissement de ses économies dans la nouvelle économie de marché) par une rela­tion concurrentielle avec la nouvelle société. Pour définir cette nouvelle relation nous devons d’abord définir les termes qui la constituent.

 

 

7 )  De l’avoir au standing : la nouvelle petite bourgeoisie (ou le moteur véritable de « la société de consommation »).

 

.a ) Nouvelle production de série engendre le tertiaire – « cols blancs », employés, petits cadres …

La nouvelle production fait apparaître de nouvelles strates de classes qui seront l’expression même (par la pratique sociale) de la nouvelle idéologie (partiellement, certes, et nous montrerons aussi la dualité interne de cette strate de classe, qui reprend la dualité traditionnelle de la petite bourgeoisie en l’exaspérant en de nouvelles figures).

Apparaît donc une nouvelle petite bourgeoisie de cols blancs, du nouveau secteur tertiaire (employés, petits cadres), de l’exten­sion du secteur administratif, de gérants des petites et moyennes entreprises semi-publiques ou privées, des services et fonctions du néo-capitalisme.

Ces gens-là n’ont plus leur avoir à gérer en tant que petite entre­prise traditionnelle ; ils échappent ainsi à la problématique de l’ac­cumulation, du réinvestissement dans l’équipement producteur. Ils ont un traitement selon des garanties apportées, de près ou de loin, par l’État. Aussi peuvent-ils «réinvestir » dans les objets manufac­turés non par leur avoir pécuniaire, mais par leur traitement en tant que capital virtuel (crédit). Ainsi est possible la vente à crédit, non plus des biens d’équipement, mais des biens de consomma­tion.

 

.b) Les caractéristiques de l’objet de consommation (et de la petite bourgeoisie qui le consomme).

Cette consommation n’est possible que lorsque les besoins élémentaires ( biens d’équipement-biens subsistance) sont satisfaits. On quitte alors l’ordre des besoins nécessaires et suffisants pour accéder au superflu sans pouvoir accéder vraiment au confort et au luxe.

C’est cette situation… de dupe, pourrait-on dire, qui est caractéristique du petit-bourgeois de la nouvelle société : c’est le lieu effectif de la société de consommation (et qui prend alors valeur de modèle). Entre les biens de subsistance-équipement (acquis) et les biens de luxe (non acquis), les biens de consommation, en tant qu’objets manufacturés, produits en série, sont à la fois un niveau et une barrière, une promotion et une compensation.

Il en résulte que ces biens de consommation répondent alors à une problématique du standing : l’accumulation-épargne n’a pas lieu (comme dans la petite bourgeoisie traditionnelle, selon la continuité dans l’accumulation pour accéder au confort discret de la moyenne bourgeoisie ou comme dans la petite bourgeoisie qui réinvestit dans l’équipement productif: petits artisans, commerçants). Le champ est libre alors pour l’investissement dans une consommation immédiate qui aura, immanente, une signification de classe, promotionnelle, qui est signe de la différence et avec le lieu d’origine (campagne, prolétariat) et avec les autres strates de classes immédiatement contiguës. [2]

L’être de classe n’est plus dans l’avoir mais dans les signes de l’avoir; l’arrivisme a besoin de marquer, de se distinguer, d’appa­raître. Privé de l’avoir (accumulation) et du luxe, il n’est qu’appa­rence, expression d’une fonction ambiguë, subalterne et promo­tionnelle. Le statut de la consommation flotte entre l’avoir (accumulation traditionnelle) et les moyens du luxe et du confort. C’est la problématique du standing.

 

.c) Différence des biens de standing et des biens d’équipement

Le « superflu » industriellement produit est signe de promotion. Ce sont des biens de représentation, auxquels on peut sacrifier même les biens d’équipement-subsistance (fin de mois aux patates pour payer les traites). Cette représentation a valeur d’image intime et valeur pour l’autre. Elle se fait même ostentatoire ; on investit dans le non-utile pour marquer à quel point on n’est plus dans les pro­blèmes de seule subsistance-équipement (rôle du gadget : ersatz du luxe, gratuité que l’on peut se payer).

Le gadget témoigne de la ten­tative, vaine, de sortir d’un niveau de vie délimité par ces biens de consommation-représentation. Leur accumulation est la vaine ten­tative de créer l’univers des beaux objets de la grande bourgeoisie.

Même au niveau de la plus grande expansion de la société de consommation, cette consommation est délimitée par la produc­tion de série et le gadget. Car la consommation ostentatoire ne quitte pas la production de série, qu’elle ne fait que consommer selon une seule transformation qualitative triplement caractérisable : par l’accumulation des objets, par le renouvellement (ou les duplicata) sans que l’objet soit usagé, par la monopolisation dans la série de la série promotionnelle. La société de consomma­tion trouve là, en son lieu d’origine et de promotion, une limite quantitative et qualitative, qui ne fait qu’ajouter aux délimitations déjà apparues (au niveau de la production des biens d’équipe­ment). La société de consommation est non seulement délimitée en son lieu spécifique, par le mode même de la production néo-capitaliste, mais encore par la strate de classe qui la lance, qui la pro­meut.

Les cadres – petits, moyens, supérieurs – sont en effet guet­tés par un chômage [3] dont les dernières statistiques montrent la très rapide progression ; c’est la régulation intime d’un marché, d’une clientèle qui ne saurait dépasser un certain seuil et qui est loin de relever d’une croissance continue.

 

  1. d) Rôle de la petite bourgeoisie – tertiaire, services – dans le procès de production.

Le statut de l’objet manufacturé de cette consommation de standing (qui prend valeur de modèle pour la stratégie capitaliste, nous y reviendrons) n’est que l’expression du rôle dans le procès de production de la nouvelle classe « promotionnelle ». Cette petite bourgeoisie (plus exactement couche sociale) est un mixte entre le prolétariat et les classes réellement profiteuses. Entre le prolétariat et la moyenne et grande bourgeoisie, cette nouvelle couche sociale, coupée de la tradition, émanation des services, du tertiaire, des employés, du renouveau fonctionnel, est totalement produite par le nouveau mode de production néo-capitaliste et en est donc la plus profonde expression (et il faut noter que la nouvelle société trouve effectivement une certaine homogénéisation malgré tous les niveaux de classes qu’elle reconduit – petite, moyenne, grande bourgeoisie – de par la spécificité de la nouvelle production, de l’industrialisation accélérée).

Cette nouvelle petite bourgeoisie est productrice et consommatrice, mais productrice de services et consommatrice de signes. Il s’agit de travailleurs, mais qui ne produisent pas des biens matériels, et de consommateurs dont l’investissement libidinal reste bien relatif.   La consommation tourne au simulacre et la production se réduit à une médiation.

Ce mode de consommation peut être alors très précisément mesuré : la part d’investissement libidinal dans l’objet correspond à la part d’extorsion de la plus-value sur le prolétariat. Strate de classe relativement productive, soumise à la productivité néo-capitaliste, sa part d’extorsion de la plus-value est réduite.

Mais la consommation de standing n’est pas qu’imaginaire: la possession des objets manufacturés esthétisants, très souvent renouvelés, accumulés, de la série promotionnelle, est un authentique plaisir et une effective participation à l’exploitation du prolétariat.

 

  1. d) Promotion de standingde la nouvelle petite bourgeoisieet paupérisation des couches traditionnelles de la petite bourgeoisie.

À cette promotion sociale s’opposent la paupérisation progres­sive, la crise chronique, la dévaluation des modes de production traditionnels, familiaux, des survivances du capitalisme concur­rentiel libéral. La libre entreprise qui produisait petite et moyenne bourgeoisie cède devant le capital bancaire. L’entreprise familiale de la petite propriété doit tout réinvestir dans la mécanisation de l’agriculture ; il en est de même pour les petits artisans qui voient la disparition totale de certains métiers. Les petits commerçants sont débordés par les grandes surfaces. Aussi, en ce secteur, la consommation des ménages passe bien après les réinvestissements productifs (s’il est possible de réinvestir).

Ainsi la société de consommation, en son lieu spécifique, la petite bourgeoisie (disons plutôt, quantitativement, les nouvelles couches moyennes de la Nation) est aussi délimitée, contingentée que l’était l’équipement (des collectivités et des ménages). La crois­sance des biens de consommation est délimitée par l’avoir tradi­tionnel (qui se refuse à cette consommation fétichiste, pour l’ac­cumulation qui peut permettre d’accéder à la moyenne bourgeoisie), délimitée par la paupérisation de la libre entreprise traditionnelle, condamnée à réinvestir dans l’équipement pro­ductif, enfin délimitée par le caractère même de l’objet manufac­turé qui ne peut dépasser la série promotionnelle que dans la gra­tuité du gadget.

Strates traditionnelles et nouvelle société (en sa base petite bourgeoisie) sont dans une relation dialectique qui défi­nit une société globale dont l’évolution sera celle de ce lieu décisif des rapports de production …  

 

MICHEL CLOUSCARD, 1974


 

NOTES : 

[1]  Par exemple, la voiture qui permet d’aller au travail, est également utiliser pour partir en week-end, en vacances.

[2]  Rmq : c’est le sens du travail de Bourdieu sur « La Distinction »  – S.B.

[3] le chômage des cadres, écrit en 1974 !