Critique de la synthèse du populisme
et du national-socialisme
(Refondation Progressiste 2003)

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Le 30 Avril 2002, Michel Clouscard signe une tribune dans “L’Humanité”:
Les Trente Honteuses”  (téléchargeable ici) 

Il se trouve que cela fait suite à une date importante de l’histoire politique française, puisque le 21 Avril 2002,  M. Lionel Jospin, le candidat de la gauche social-démocrate (PS) n’arrive pas au second tour de l’élection présidentielle: 16,18% des suffrages exprimées.  Au contraire ‚Äî coup de tonnerre! ‚Äì c’est bien M. Jean Marie Le Pen, candidat du Front National, qui  obtient  16,86% des suffrages exprimés et il sera opposé au candidat de la droite libérale, Jacques Chirac, président sortant qui recueille 19,88% des suffrages exprimés… 
La surprise des commentateurs médiatiques était réelle, d’autant plus que ni les modèles de la “sociologie électorale” ni l’estimation statistique des sondages n’avaient prévu le vote. Le vote F.N. demeurant un vote “tabou” semble-t-il et il serait difficile de le dire, donc de l’estimer en interrogeant les membres du corps électoral. 

Alors, comment Michel Clouscard analysait-il l’émergence du Front National en 2002 – 2003?

Pourquoi ce professeur de sociologie à l’Université de Poitiers va-t-il débuter son intervention immédiate, “à chaud”, après le 21 Avril 2002, par une analyse de la société française après Mai 68?  Le lien peut sembler faible et proposer un cadre d’analyse figé, voire obsessionnel pour analyser la monde d’un populisme de droite comme réponse à la crise économique.  Mais, pourtant, existe-t-il un lien sous-jacent et peu commenté entre la société libérale libertaire d’après Mai 68, la sociologie du travail et du chômage, la crise économique, politique et technocratique du libéralisme social-démocrate post-austérité et  les observations d’un vote F.N. qui touche des catégories socio-professionnelles et des tranches d’√¢ge nouvelles?

 “Faut-il s’étonner (…)  de trouver dans cet électorat des jeunes, des chômeurs, des employés, des ouvriers?” demande Clouscard dans “Refondation Progressiste” (2003).

On le sait l’offre politique modernisée du Front National a évolué depuis 2003 et donc l’analyse de Clouscard est sans doute celle d’un moment historique déjà dépassé. Mais on commettrait une lourde erreur d’analyse si on ne cherchait pas à  confronter ces évolutions récentes du Front National pour relire les propos de Clouscard et mettre à l’épreuve la logique de sa modélisation sociologique.  Celui-ci avait-il “cerné” la dynamique interne des évolutions idéologiques et tactiques du Front National? Sa modélisation de la société française depuis le Plan Marshall et la mise en route de la technocratie libérale (qui culmine avec l’Union Européeenne) permettait-elle d’envisager l’évolution du Front National de la “dédiabolisation” comme une “synthèse du populisme et du national-socialisme traditionnel”? Et qu’est-ce que cela veut dire? On le sait, le terme de “populisme” est largement dévoyé pour renvoyer au néant la révolte des masses, de droite comme de gauche. Et de nombreux électeurs du Front National, parfois anciennement communistes, ne sont guère effrayés par l’intimidation rhétorique du vocable “populisme”. 

Mais comment Clouscard entend-il le terme de populisme? N’est-ce pas selon la définition classique (wikipedia):

“Le populisme désigne un type de discours et de courants politiques qui fait appel aux intérêts du “peuple”(d’o√π son nom) et prône à son recours, tout particulièrement en opposant ses intérêts avec ceux de “l’élite”, qu’il prend pour cible de ses critiques, s’incarnant dans une figure charismatique et soutenu par un parti acquis à ce corpus idéologique”. 

§

Que peut nous apprendre la réflexion du sociologue sur la contradiction entre la “permissivité sur le consommation” et  la “répression sur le travail” dans son approche d’un vote Front National? Le vote Front National, on l’a constaté, défie les catégories d’analyse traditionnelles et les tabous idéologiques de nombre de commentateurs politiques, analystes médiatiques, etc.

 Mais comment opère le “charme”  des métamorphoses de la “dédiabolisation”? On le sait la victoire électoral d’un parti politique est toujours la rencontre entre un discours et un “rassemblement” d’électeurs. C’est l’alchimie réussie entre un programme politique, comme “volonté” et “imaginaire” pour l’action politique de résolution des crises, et un ensemble parfois hétéroclite de citoyens qui s’y reconnaissent? Mais comment fonctionne la stratégie de “dédiabolisation” du Front National? A qui s’adresse-t-elle? Idéologiquement et sociologiquement? Comment penser la sociologie hétéroclite qui préfère voter Front National plutôt que reconduire l’Union Européenne et sa piteuse politique d’austérité? Outre les “clientèles” acquises du “Front National de Papa” (celui de Marine Le Pen), quels sont les nouveaux segments de la société française qui se tournent vers le F.N.? Comment penser la dynamique des conquêtes sociologiques du Front National? 

Certes, il y a le rejet légitime de la gestion ultra-libérale et objectivement anti-sociale d’une élite libérale, de gauche comme de droite. Mais cela n’explique pas toute la dynamique sociologique convergente depuis la rénovation idéologique et politique entreprise depuis notamment l’arrivée de M. Florian Philippot. Selon quelles alliances synchrétiques et selon quels compromis historiques (parfois source de tensions internes dans le F.N.),  un nouveau bloc historique est-il en train de  contester le bipartisme libéral traditionnel?  

Michel Clouscard concluait sa tribune du 30 Avril 2002 par ces phrases:

“A la permissivité de l’abondance, de la croissance, des nouveaux modèles de consommation, succède l’interdit de la crise, de la pénurie, de la paupérisation absolue. Ces deux composantes historiques fusionnent dans les têtes, dans les esprits, créant ainsi les conditions subjectives du néo-fascisme. Voici venu le temps des frustrés revanchards…”

La réflexion de Clouscard demeure-t-elle pertinente pour penser l’actuelle dynamique “Bleue Marine” qui s’annonce importante et symptomatique d’une crise sociale réelle? L’expression des “frustrés revanchards” est clairement polémique et elle demande plus d’explications sur le sens précis que lui donne Clouscard. Car il soutient que “c’est la société mise en place par Cohn-Bendit qui est à l’origine de l’électorat de Le Pen.” Quelle thèse!! Et pourtant…  

Nous proposons à la lecture un nouvel extrait de “Refondation Progressiste” (2003) qui éclaire la signification de cette expression. J’indique que j’ai rajouté une ligne sur le tableau original au sujet du passage de la “double exploitation” au “narcissisme”…  

Tiens Marine Le Pen est devenu un motif de “selfie”…   Le “diable” de la répression et de l’austérité “répressive” a-t-il compris qu’il fallait être “permissif” pour accéder au pouvoir? Ne jamais sous-estimer des gens très intelligents et qui ont fait un travail théorique considérable notamment à partir de et  autour de Clouscard. A mon humble avis…  

On lira sans doute avec profit cette analyse de Clouscard, issue d’une modélisation plus conséquente encore de l’évolution idéologique de la droite “anti-mondialisation”… 

S.B.

 

La synthèse du populisme et du national-socialisme

(Extrait de “Refondation Progressiste”, III, A, 5) 

 

5 •  La synthèse du populisme et du national-socialisme

a/  Le recyclage du surplus – La nouvelle hiérarchie de classe

Il y a deux genres d’étudiants. Ceux qui font des études pour ne pas être ouvriers et ceux qui font des études pour être patrons (ou managers). On pourrait ajouter la troisième composante minoritaire: ceux qui se sont voués“aux disciplines d’éveil”, enfant, et qui se retrouvent – adolescent – les intermittents du spectacle.

Le populisme estudiantin est un état de surplus
J’ai déjà proposé ce statut du surplus à travers les siècles, du surplus féodal – le cadet et le chevalier [L’Être et le Code] – au double recyclage colonial et artistique [Le Frivole et le Sérieux]. Car les surplus peuvent se recycler… selon des vocations contradictoires. Ce phénomène mécaniciste de la classe sociale, son recrutement et son rôle, permettent d’accéder à un point de vue inédit sur l’artiste de masse (Montparnasse, Montmartre, St Germain des Prés) [Le Frivole et le Sérieux].

Le pré-Mai 68 est cette période d’impossible reconversion des surplus – démographiques, familiaux, culturels – après la fin de l’empire colonial et l’aventure populiste de l’OAS [Organisation Armée Secrète, fraction dissidente de l’Armée Française pour le maintien de l’Algérie Française vers 1961]. Ce qui était le principe d’expansion colonial se fait la raison de l’implosion nationale (guerre civile : suraccumulation de surplus.
Mai 68 est le constat de la fin des deux recyclages traditionnels de ce surplus: l’empire colonial et la vie d’artiste. Table rase du passé, donc. Mais béance de masse, stupeur existentielle: pré-chômage de masse.

Si on a fait des études pour ne pas devenir ouvrier on se retrouve chômeur… car ce ne sont pas celles qui permettent de devenir cadre ou patron! 

Mai 68 est bien une contre-révolution. L’estudiantin de masse se souciait bien peu du marasme – le minimum – à part quelques prétendus mao et non moins prétendus léninistes qui comme par hasard s’en prenaient à la cible de papa – le PC -, déjà hors du coup: le coup de pied de l’âne. Mais il était en état de candidat potentiel aux nouveaux métiers venus d’Amérique — terre du libéralisme…— aux nouveaux métiers de la hiérarchie de l’animation et de celle du management.

Il ne faut pas réduire le promotionnel libéral à un opportunisme arriviste de quelques individus qui deviennent exemplaires avec leur repentance littéraire, gogos abusés pour désabusés, qui auront vécu “la totale” — papa ne me comprend pas — je m’éclate sur les barricades — j’étais bien con —: que de variantes d’une même partition! On entend dire “ils ont réussi parce qu’ils ont trahi”. Tout au contraire: “ils ont réussi parce qu’ils ont été fidèles à eux-mêmes”: libéraux libertaires jusqu’à la mœlle, radicaux du Marais, du centre mou avec l’indéniable talent de s’inscrire dans la nouvelle hiérarchie sociale des deux encadrements de “la nouvelle société”: l’animation et le management.

 


Car c’est toute la société qui est rénovée par ce double contrôle du libéralisme, double création d’emplois.
La modernité n’est autre que le passage de la société sans tertiaire – embryonnaire – à la société de la saturation du tertiaire et du quaternaire, celle des métiers du culturel et du mondain.

La jeunesse de France, déjà libérée de Poujade [opposition historique des petits commerçants face à la grande distribution] et de Salan (OAS) [opposition historique à la fin de l’Empire Colonial] — des deux populismes de la fin du mode de production et de la fin du colonialisme — est alors totalement disponible pour constituer la hiérarchie de classe de cette nouvelle société. Un bel exemple de la disponibilité gidienne.

C’est toute une refondation de l’esprit public, un basculement de la société française qui passe quasiment sans transition de la Vieille France de la ruralité à [la France] de la modernité.

Comme une génération spontanée, cette généalogie du libéralisme libertaire, que l’on peut représenter par un tableau:

• de part et d’autre, les figures se répondent dans une dynamique sociale;

• une fois que l’initiation mondaine a pu être accomplie et que la consommation transgressive est établie (catégories  déjà établies dans mes deux ouvrages précédents [“Néo-fascisme et Idéologie du Désir” et “Le Capitalisme de la Séduction“]), le libéralisme libertaire ne peut qu’en venir à ses ultimes conséquences;

• le narcissisme est à l’origine d’une éducation duale, nécessairement manquée, à partir de laquelle se développe une pathologie sociale. Du narcisssime à la schizophrénie sociale, quel parcours!

 schizophrenie-sociale

 

[N.B. Il faut lire ce tableau dans les deux sens: du bas vers le haut comme parcours ontogénétique du bébé — consommateur absolu — aux jeunes cadres des métiers du tertiaire. Mais également du haut vers le bas, puisque les métiers de l’encadrement que sont l’animation (loisirs, etc.) et le management (production) permettent aux modèles culturels de la civilisation capitaliste de façonner le corps social . S.B. ]

Ce tableau permet de proposer la progression pathologique de la civilisation du libéralisme libertaire: le narcissisme en est à la fois l’origine et le terreau.

b/ Le triplé électoral de Le Pen :
les repentis, les ratés et les réussis

On doit en venir à une situation qui serait comique si elle n’était pas à l’origine de toute une pathologie sociale (schizophrénie et dépression nerveuse) et si elle ne conditionnait pas l’avenir démocratique du pays.
Cette situation relève d’un infantilisme social désolant, d’une naïveté comportementale telle que l’on pourrait se laisser aller au nihilisme si on ne dispose pas de l’armature conceptuelle qui permet d’interpréter ces comportements par le libéralisme libertaire. Cette situation révèle un jeu social, un jeu de société, qui est à la fois comédie humaine et drame social. On pourrait gloser à l’infini sur la typologie mi allégorique, mi psychosociologique de ces états d’âmes.

On aura les parvenus et les ratés de la nouvelle société du libéralisme libertaire. Tout un autre jeu serait celui des repentis du gauchisme. Toute cette dramaturgie sociale échappe à l’esthétique post-moderniste. Celle-ci s’entête en un esthétisme permissif qui empêche de saisir la dialectique du permissif et du répressif.
La crise va révéler le principe de cette relation :
c’est la société mise en place par Cohn-Bendit qui est à l’origine de l’électorat de Le Pen.

On peut proposer la systématique de ce jeu social.

crise-frustres

Quelques lois fondamentales apparaissent, totalement méconnues du discours consensuel.
La crise révèle :

  1. une auto-régulation intime du permissif;
  2. le parvenu qui relève le pont-levis;
  3.  le raté du permissif frustré et revanchard.

 

Trois électorats potentiels de Le Pen.

La loi: une société qui accède au permissif doit proposer une autorégulation de ce permissif et, ce, à trois niveaux:

— Premièrement, dans l’opposition, le discours contestataire est une radicalisation provocatrice. Au pouvoir, face à la crise, il doit se normaliser, assurer le minimum de fonctionnalité.
Le petit prince du populisme estudiantin sera la parfaite illustration de cette loi. Dans l’opposition, il provoque, se vante d’une certaine pédophilie. Accédant au pouvoir écologique, il met de l’eau dans son vin, procède, tout penaud à son autocritique. Et il amène le monstrueux sophisme qui fonde le libéralisme libertaire: il y aurait une sexualité infantile réprimée, pourquoi pas?
Mais le fait ne doit pas engendrer la loi: la prétendue libération sexuelle sera la soumission au fait naturel. Prétendant se libérer, le petit prince du populisme estudiantin est soumis à l’impitoyable pression de la nature. Sa proclamation immoraliste est une proposition anti-sociale, anti-républicaine, anti-démocratique. Elle n’est autre que l’alibi qui cache qu’il est le parvenu du permissif.
Ne faut-il pas dire au contraire que, puisque sexualité infantile il y aurait, mais potentielle, virtuelle, il faut d’autant plus la prévenir, la cultiver par l’interdit pour qu’elle puisse atteindre sa totale plénitude civique! L’interdit est donation de sens à ce qui manque d’être, d’existence. Il charge, il apporte les conditions de la plénitude. Si l’on fait jouer la loi naturelle, la soumission à la dictature du fait, on pourrait dire que, la femelle n’étant en chaleur et disponible à l’acte sexuel qu’une très courte période du cycle menstruel, l’homme – par respect naturaliste – ne devrait pas connaître de vie sexuelle en dehors de ce moment. La loi naturelle doit jouer dans l’ensemble si elle est promulguée dans une partie. Le fait de la sexualité infantile devrait avoir comme conséquence le respect du fait menstruel, la non instrumentation de la femme en dehors de son “désir”.

— Deuxièmement : la crise se manifeste dans la société globalement rénovée (double contrôle et dressage par l’animation et le management). Il s’agit alors, pour toute une population de parvenus, de conserver les privilèges acquis et de se défendre contre ceux qui voudraient prendre leur place, profiter aussi du permissif.
De là cette situation bizarre, paradoxale, comico-dramatique: une société de “réussis” et de ratés. Les réussis de la refondation que Mai 68 a imposé (parce que nécessaire à la survie du capitalisme) : un corps élitaire de gens qui ont su profiter de la création d’emplois, ou de leurs transformations selon de nouvelles compétences. Ces individus doivent faire face à l’énorme cohorte des victimes de la crise, des suppressions d’emplois, des emplois précaires, de la flexibilité, masse informe des victimes du système, ratés objectifs.
Les deux vieux copains que l’on disait inséparables, et qui s’étaient perdus de vue, se rencontrent fortuitement: “Viens prendre un pot!”, “que deviens-tu?”. On informe l’autre de son parcours depuis Mai 68 et l’on se remet à discuter… Jusqu’à ce qu’une violente dispute les sépare à jamais: “Moi, je n’ai pas trahi!”. “Toi, tu n’es qu’un rêveur!”
Ce ratage objectif s’alourdit de toutes les retombées de la permissivité par temps de crise. Les petits boulots s’avèrent impossible survie; c’est là où il y a, paradoxalement, le plus de concurrence. Le retour à la terre qui, en période d’euphorie de la croissance (les Trente Glorieuses) a pu se vivre comme vacances bucoliques, s’avère création de néo-surplus, héritiers de la non formation professionnelle de l’après Mai 68, celle de gens qui n’ont pas suffisamment de qualification pour exercer un métier qui fait vivre à la campagne et qui interdit aussi d’envisager une réinsertion sociale à la ville.
Après la fin de l’amitié, la fin de l’amour, la rupture avec la compagne rencontrée à la manif, femme libérée et qui jette l’éponge, ultime trahison. Elle épousera un métier, car il faut bien que vivent ses enfants. Quelle amertume pour le raté de Mai 68. “Les salauds! Le Pen a bien raison”.

— Troisièmement – et c’est l’ironie de l’histoire et du transcendantal (de la connaissance) – les opposés votent pour le même parti, le F.N.! Mais aussi, inquiétant constat: Le Pen fait l’unanimité. C’est toute la modernité qui vote pour ce ringard. Il peut ratisser large. Les réussis et les ratés de Cohn-Bendit – c’est lui qui est le symbole de la société permissive – vont se retrouver dans l’électorat de Le Pen. Engendrement réciproque du permissif et du répressif. Faut-il s’étonner, étant donné la logique de l’ensemble, de trouver dans cet électorat des jeunes, des chômeurs, des employés, des ouvriers?

On peut alors mesurer toute la portée de la menace Front National. C’est celle d’un populisme moderne qui traduit et récupère l’inquiétude d’une société en crise, qui a normalisé le permissif mais qui reste toujours dépendante des effets contradictoires de la crise: l’arrogance d’Alcibiade, le jeune fils à papa, et la frustration du quidam de base, qui a cru que tout était permis et pour qui rien n’est possible. L’un attend sa revanche, l’autre est prêt à tout pour conserver sa consommation libidinale, ludique, marginale.

Ce pouvoir syncrétique du lepénisme est très préoccupant: c’est toute la modernité qui adhère à la contre-révolution libérale, qui la façonne. Mais ce syncrétisme n’est pas la seule prouesse de Le Pen. Il amalgame ce populisme du Front National et le national socialisme, du moins ce qu’il en reste. Il y a toute une vieille clientèle d’extrême droite à récupérer et toute acquise à un leader charismatique. Le petit patron et même la grosse entreprise, dont la production et la distribution restent délimitées par le territoire national, opposent à la mondialisation un néo-nationalisme. Les petits vieux retraités redoutent la dévaluation de leur retraite. Toutes les composantes du national socialisme redressent la tête.

Il faut bien convenir de la fécondité de la méthode qui consiste à définir un corps social, un mouvement de société, le populisme lui-même, par la relation dialectique production-consommation.
La sociologie électorale est le moyen de cacher cette dialectique et d’imposer des critères purement descriptifs, des repérages qui sont proposés comme des explications.

 

Michel Clouscard, 2003.