Sartre, lecteur sérieux de Clouscard ?
(“L’Être et le Code”)

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Au début des années 1970, Jean-Paul Sartre n’est pas un inconnu, ni pour le grand public, ni pour Michel Clouscard. Mais avait-il lu Clouscard ?   Il se trouve qu’il a effectivement lu “L’Être et le Code” et qu’il fut membre du jury de thèse. 

Alors quel rapport Clouscard entretenait-il avec Sartre ? 

Lors de son entrée à la Faculté des Lettres de Toulouse, vers 1948, Clouscard ne pouvait pas ignorer les “existentialistes” qui était une tribu sociologique évidente dans le contexte de l’époque. Celui-ci aurait été séduit initialement par l’existentialisme sartrien, car comme le confiait Jean-Marc Gabaude et Bernard Charles lors d’entretiens, Clouscard aurait fréquenté des étudiants qui étaient dans une mouvance ‘existentialiste’.

Mais rapidement, poursuivant sa formation théorique, notamment en anthropologie, en sociologie et en psychologie, Clouscard s’est démarqué progressivement de Jean-Paul Sartre. Jusqu’à être en opposition théorique majeure avec l’approche de l’existentiel et de la phénoménologie. 

Critique de la Raison Dialectique 

En effet, un ouvrage philosophique majeur de celui-ci a été publié dans les années 1960: Critique de la Raison Dialectique, dont le sous-titre était “ Théorie des ensembles pratiques ” ( voir le contre modèle de Clouscard “le modèle d’ensemble logico-historique” ) 

Dans cet ouvrage, Sartre mène une analyse critique de la tradition initiée par la dialectique de l’idéalisme absolu de Hegel jusqu’au matérialisme historique et dialectique de Marx et Engels.   Sartre  considère que le matérialisme historique fournit la seule interprétation valable de l’Histoire mais, en même temps, il considère que l’existentialisme est la seule approche concrète de la réalité.  Car notamment la phénoménologie initiée par Husserl serait préférable à celle qu’initie Hegel dans sa “Phénoménologie de l’Esprit“. ( voir “Question de méthodes” ) Dans l’ouvrage; cela le conduit à penser notamment la tension entre le marxisme et l’existentialisme, tension qui était importante dans la vie intellectuelle de l’époque. 

Cet ouvrage est intéressant pour étudier la genèse de la problématique de “L’Être et le Code” de Clouscard. En effet, Sartre présentait ainsi sa “Critique de la Raison Dialectique” 

“Y a-t-il une Vérité de l’homme?

Personne – pas même les empiristes – n’a jamais nommé Raison la simple ordonnance – quelle qu’elle soit – de nos pensées. Il faut, pour un “rationaliste”, que cette ordonnance reproduise ou constitue l’ordre de l’Être. Ainsi la Raison est un certain rapport de la connaissance et de l’Être.

De ce point de vue, si le rapport de la totalisation historique et de la Vérité totalisante doit pouvoir exister et si ce rapport est un double mouvement dans la connaissance et dans l’Être, il sera légitime d’appeler cette relation mouvante une Raison; le but de ma recherche sera donc d’établir si la Raison positiviste des sciences naturelles est bien celle que nous retrouvons dans le développement de l’anthropologie ou si la connaissance et la compréhension de l’homme par l’homme impliquent non seulement des méthodes spécifiques mais une Raison nouvelle, c’est-à-dire une relation nouvelle entre la pensée et son objet.

En d’autres mots: y a-t-il une Raison dialectique ? “

De la critique de l’épistémologie bourgeoisie à la raison dialectique

Justement, l’introduction de “l’Être et le Code” s’intitule ” De la critique de l’épistémologie bourgeoisie à la raison dialectique “.  Sartre prenait appui sur la refondation d’une philosophie de la connaissance à partir des arguments des “Méditations Cartésiennes” de Husserl, tandis que Clouscard débute sa critique de l’épistémologie bourgeoise par une critique méthodique de Husserl et de la vision de l’homme qu’elle induit. Il propose de partir d’une connaissance de l’anthropologie des classes dominantes pour analyser la relation de l’être, de la praxis, du sujet. Ainsi, si la connaissance est bloquée, c’est par le refus de la raison dialectique. 

Autant dire que le choc avec Sartre était frontal …. c’est le moins qu’on puisse dire !  ( Ce qui ne signifie pas que nous ayons examiné, ici, la confrontation conceptuelle entre Sartre et Clouscard. 

 

Sartre, jury du thèse de Clouscard

Alors que Michel Clouscard rédige sa thèse, “L’Être et le Code”, il cherche à faire connaître ses travaux. Notamment parce que sa proposition répond aux problèmes épistémologiques posés par la tension entre la marxisme, l’existentialisme, la phénoménologie, la théorie de l’histoire, ….

 Or, la constitution du jury est un moyen important pour obtenir une reconnaissance universitaire et c’est l’occasion de solliciter les plus prestigieuses figures intellectuelles capables de comprendre les travaux d’un doctorant de haut niveau comme l’était Clouscard. Par ailleurs, la polémique étant le premier moment de la proposition méthodologique et du discours de “l’Être et le Code”, il est intéressant d’inclure Sartre à l’examen de sa thèse. 

Clouscard va donc se rapprocher de Jean-Paul Sartre au travers de l’administration de l’Université.  

“Sartre avec lequel j’ai eu en tout et pour tout un entretien de cinq heures était intéressé par ma démarche de travail et c’est à ce titre – fait rare – qu’il accepta d’être de mon jury de thèse.

Pour autant, cela n’entraînait en aucun cas un soutien enthousiaste à ma pensée pas plus que le mien à la sienne, nos positions sur bien des aspects étant totalement divergentes.

Michel Clouscard –   “Aux antipodes de ma pensée”” (3 Mars 2007).

Christian Riochet raconte qu’il avait accompagné Michel Clouscard qui était monté à l’adresse de Jean-Paul Sartre, tandis qu’il l’attendait dans la rue. Le père de l’existentialisme français était très occupé et relativement arrogant d’après Clouscard. Alors, l’entretien avait été très bref et il  serait redescendu en déclarant: “C’est un connard! Il m’a snobé… tu te rends compte: quel connard, ce type!”

Michel Clouscard avec son accent du sud-ouest et ses manières de provincial pouvait-il faire jeu égal avec un maître à penser et juge des élégances intellectuelles comme Sartre? Surtout s’il venait  lui porter la contradiction…  

 

 

“L’Être et le Néant” ,  la phénoménologie, la question du corps-sujet

 

Par ailleurs, Clouscard a repris en partie les problématiques de l’approche de la phénoménologie du corps-sujet de Merleau-Ponty ( voir “corps-sujet” dans le lexique ) et il s’est donc inscrit en rupture avec l’approche de Sartre dans la mesure où l’approche de la conscience s’établit également à partir du primat de la perception et sur le corps vécu mais selon le vécu de classe des individus. Nouvelle rupture avec l’ontologie de Sartre dans “ L’être et le Néant“.  Chez Clouscard, l’intersubjectivité et la raison dialectique sont en relation via l’histoire et la logique de la production puisque le procès de production nie l’Être et produit la conscience historique de cette négation de l’Être par la praxis.

Il peut être très intéressant de porter ses travaux à la connaissance de Sartre car il porte une approche historique de la phénoménologie qui répond directement aux interrogations de Jean-Paul Sartre dans “La Critique de la Raison Dialectique”. D’ailleurs, dans sa lettre au jury de thèse, Sartre concède que le livre II sur “La génétique du sujet” est très intéressant à son avis ( voir plus bas ) 

D’ailleurs, le titre même de l’ouvrage “L’Être et le Code” est une subtile réponse à un manifeste phénoménologique (port-husserlien) de Sartre: “L’Être et le Néant”.

Dans quelle mesure, Sartre avait-il pris acte de l’approche de Clouscard ? Et quelle est la nature et le sens de ses critiques adressées à Clouscard ?  

 Jean-Paul Sartre livrera cette courte note au jury de thèse, présidé par Henri Lefebvre: 

““L’Être et le Code”

“L’Être et le Code” témoigne d’une entreprise très ambitieuse. Mais à mon avis, c’est cette ambition même qui rend le livre valable. Il ne s’agit rien moins que de montrer l’histoire sous forme d’une totalisation génétique. L’auteur veut tenter de restituer “le procès de production d’un ensemble précapitaliste”.

Cet ensemble n’est autre que l’Hexagone qui se constitue comme nation au cours du procès. On définira d’abord le champ de production et la “raison dialectique” nous montrera à l’œuvre la logique de la production: celle-ci fournit le code qui impose à l’être ses normes.

L’histoire a pour moteur la lutte des classes “cause de toute chose”. On va donc nous montrer un ensemble précapitaliste qui va du Haut Moyen-âge au milieu du siècle dernier et nous y verrons la lutte des classes produisant l’histoire et réduisant l’histoire évènementielle à n’être que la logique de production se développant dans la dimension de la facticité. Il s’agit d’effectuer une totalisation véritable, rendant compte de tout, même de l’individuel, dans tous les domaines de façon que ce qui s’est manifesté empiriquement comme hasard apparaisse comme rigoureusement conditionné et produit par la logique de la production.

De ce point de vue, les chapitres les plus frappants sont peut-être ceux qui tentent d’établir la “génétique du sujet” au sein d’un ensemble relationnel, dominé par les exigences de la production.

On peut évidemment se demander si l’histoire dialectique qui nous est proposée retrouve et dissout en elle exactement toutes les “histoires” péniblement constituées au cours du XIXème siècle comme des niveaux historiques différents. La féodalité, autrement dit, est-elle expliquée?

Et, plus profondément, l’histoire dialectique qui nous est proposée, n’a-t-elle pas été construite à partir des savoirs historiques communs?

En ce cas, il faudrait inverser l’ordre et voir en elle, au contraire, une pensée s’exerçant sur de la pensée et finissant par retrouver ce qui était, d’abord, donné. Il faut remarquer cependant que certaines interprétations (celle du couple, par exemple) semblent parfaitement inadéquates et me paraissent, en conséquence, nullement relever d’une connaissance simplement empirique mais plutôt d’une négation a priori; en d’autres passages, au contraire, la méthode suivie met en relief des relations jusque là inconnues ou mal établies (le chevaleresque devenant ludicité, par exemple).

De toute manière, l’hybris constante de l’ouvrage vient de ce qu’il nous cache la certitude qu’il ne pouvait être fait par un seul. Mais qu’il est, en vérité, au commencement de travaux devront être faits en commun par des groupes de chercheurs. A le prendre ainsi, il faudrait remplacer toutes les assertions par des questions qui devront attendre longtemps leurs réponses.

Il reste que, sous cette forme même, le travail n’en est que plus alléchant, plus excitant pour le lecteur. Son grand mérité revient  indiquer les meilleures conditions pour que l’histoire se révèle concrètement qui ce qu’elle est: une totalisation en cours.  

Jean-Paul Sartre

Les références conceptuelles et la polémique avec Sartre au travers des thèmes de l’oeuvre. 

Le débat conceptuel entre Clouscard et Sartre en resta là du point de vue de Sartre ou des sartriens.

Aucune rencontre n’eut lieu. Il ne semble pas que Sartre a aidé Clouscard à faire connaître ses thèses critiques.

 Ce  fut une grande initiation mondaine pour Clouscard qui découvrait comment les “maîtres à penser” pouvait congédier leur détracteur tel un laquais ou un parvenu de province.  “C’est un connard! Il m’a snobé… tu te rends compte: quel connard, ce type!” répétait furieusement Clouscard à son ami Riochet. Quelle déception polémique ! Quelle naïveté mondaine ! A l’inverse du rugby, ” La philosophie est un sport de gentlemen joué par des voyous ” ai-je coutume d’ironiser. 

Mais pour revenir au concept, il sera intéressant de se reporter également aux “Critiques du Jury de Thèse” que nous publions et que nous devons à la retranscription de la soutenance de thèse par Christian Riochet dans son ouvrage “ La Logique du Concret “.

Je pense que le débat reste ouvert pour analyser la tension théorique entre Jean-Paul Sartre et Michel Clouscard. D’autant plus qu’un ouvrage entier semble poursuivre cette polémique de Clouscard contre Sartre De la modernité : Rousseau ou Sartre. Un autre article y sera consacré dans notre site. 

Il est évident que l’œuvre de Clouscard contient nombre de réponses implicites à la “Critique de la Raison Dialectique” de Sartre, mais aussi nombre d’emprunts critiques comme la notion de “mauvaise foi” dans “Le Frivole et le Sérieux” mais plus profondément  la reprise matérialiste de la notion de “cogito pré-réflexif” dans la phénoménologie et la logique du corps-sujet  dans la dernière partie de “L’Être, la Praxis, le Sujet”… 

C’est sans aucun doute une clé importante pour comprendre “l’Être et le Code” et mieux saisir l’enjeux de la critique de l’épistémologie post-husserlienne de l’époque, désignée comme “épistémologie bourgeoise”.  

On pourra apprécier la détermination de Clouscard à se positionner contre le “moment sartrien” alors dominant : 

La critique du néo-kantisme a permis de définir notre problématique histori­que : la théorie d’un ensemble pré-capitaliste, selon la production de ses catégories cognitives et de ses modes d’existence. Elle permet aussi de lever les interdits. La raison dialectique ne se laissera pas intimider par le terro­risme culturel du néo-kantisme et de la démagogie libérale, qui, hélas, sont les références implicites d’une intelligentsia qui se dit (et se croit) révolution­naire.
Et maintenant nous pouvons dire le positif de toute cette démarche criti­que. Nous pouvons dire la praxis, la logique de la production, la lutte des classes. Et comme totalité, selon la logique interne au devenir de la réalité sociale.
La théorie d’un ensemble pré-capitaliste, par la praxis, dit positivement le négatif du néo-kantisme. Elle reprend et intègre le néo-kantisme comme terme constitué de l’ensemble pré-capitaliste. La critique spéculative, du néo-­kantisme, est reprise, dans la praxis, comme un mode d’expression de la réa­lité. L’idéalisme se fait l’un des termes du réalisme radical. ”

( conclusion de l’introduction de “L’Être et le Code”

S.B.