Le Frivole et le Sérieux –
Vers un Nouveau Progressisme
(Le Travailleur Collectif 1977)

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“Je m’estimerais satisfait
si ces nouvelles catégories de la lutte des classes 
étaient prises en considération…”

 

En 1978, Giscard d’Estaing préside la France avec un projet ultra-libéral, moderniste alors que la France découvre le chômage, l’austérité, la crise. Le contre-choc pétrolier vient de mettre un terme aux Trente Glorieuses. 
Au Congrès d’Epinay, le Parti Socialiste a pris un virage nouveau avec Mitterand. La synthèse de la social-démocratie et du gauchisme libertaire s’opère sociologiquement, idéologiquement, théoriquement.  
Les théoriciens du PCF observent l’évolution sociologie et les métamorphoses de la lutte des classes. En 1971, un ensemble de théoriciens marxistes (économistes, sociologues, statisticiens,…) de haut niveau ont publié “Le capitalisme monopoliste d’État, traité marxiste d’économie politique”. Et la direction du PCF a ratifié une stratégie d’Union de la Gauche, espérant profiter de la crise économique et sociale. Clouscard tente de leur dire qu’ils n’ont pas vu venir le “marché du désir” et sa fonction dans un “néo-fascisme et idéologie du désir”.  En vain…  

Face à la stratégie de “classe unique” portée par l’offre politique du Parti Socialiste qui sera progressivement adoptée par la Droite, Michel Clouscard propose de nouvelles alliances révolutionnaires et publie  “Le Frivole et le Sérieux – Manifeste pour un Nouveau Progressisme” en 1978. 
Clouscard se savait-il déjà battu  face à l’hégémonie de la société civile du libéralisme libertaire et aux nouvelles couches moyennes?

Que pouvait peser l’alliance entre la situation éthique du prolétariat et une morale bourgeoise du sérieux reconnaissant les valeurs du travail et la force productive? 

S.B.


 

Extrait de la Conclusion

MICHEL CLOUSCARD — “(…) Car il faut bien poser les termes de cette logique.
Le mode de consommation n’est jamais qu’un effet. Et l’effet du mode de production.
Par conséquent, en der­nière instance, la cause doit s’imposer à tous ses effets. La nouvelle causalité [le travailleur collectif] doit déborder le vieux mode de consommation. Alors elle pourra proposer ses propres modèles de consommation.

La social-démocratie libertaire n’est donc qu’un effet de la production, celle du travailleur collectif. Le sys­tème de la marginalité n’est qu’un effet du procès de production.
Et si le parasitisme de la marginalité généralisée a été possible, c’est par la réalisation du nouveau mode de production. C’est parce que la révolution technologique et scientifique s’est accomplie que le modèle de consommation parasitaire a atteint sa perfection.
L’affrontement est bien celui des effets – les modalités du profit – et de la cause – l’exploitation du travail­leur.

Cette remise en ordre des relations des deux sys­tèmes nous permet donc de proposer les nouvelles alliances révolutionnaires. En un premier moment, certes, l’Union de la Gauche [PS, MRG, PCF à partir d’un “programme commun”] était nécessaire. Comme meilleure réponse à la nouvelle société de Chaban­-Delmas et de Giscard d’Estaing. Mais union tellement ambiguë qu’elle s’est remise en question d’elle-même.

Aussi doit-on, d’une part, redéfinir les alliances poli­tiques, mais aussi, par ailleurs, situer ces catégories  politiques en référence à l’ensemble des rapports de production.
Selon l’affrontement du principe de réalité, du principe de pouvoir, du principe de plaisir.
Selon l’affrontement de la situation éthique du prolétaire, du système de la marginalité, de la morale transitoire.
Selon la dialectique du procès de production et du procès de consommation.”

LE CRITIQUE — “De là votre stratégie: l’alliance de la situation éthique du prolétaire et de la morale bourgeoise. D’une morale devenue progressiste, qui consent enfin à recon­naître le prolétaire.”

MICHEL CLOUSCARD — “Cette alliance révolutionnaire ne fait que reprendre l’alliance, habituellement proposée en termes sociologiques et politiques, du travailleur collectif et des couches moyennes. Mais en définissant les conditions culturelles des modalités productives. En tant qu’énoncé théorique des raisons de l’alliance.”

LE CRITIQUE — “Vous voulez faire apparaître ses valeurs éthiques, spirituelles.”

MICHEL CLOUSCARD — “Pour écarter les réductions économistes ou politiciennes. Pour écarter aussi les récupérations mon­daines et libertaires.”

LE CRITIQUE — “Vous voulez rappeler, en définitive, ce que l’enga­gement tactique et stratégique a pu faire oublier: les enjeux philosophiques de la lutte des classes.”

MICHEL CLOUSCARD — “L’enjeu révolutionnaire? De quoi se libérer, bien sûr. Mais aussi et surtout: pourquoi se libérer? A quelles fins? La “révolution” ne peut être réduite à la révolte contre l’autre. Elle est, en dernière instance, pour l’autre. Ses fins sont la communauté. Et non les meilleures conditions de la jouissance individualiste et libertaire.
Aussi le dernier énoncé de la philosophie est aussi l’ultime problème de la stratégie révolutionnaire: à quelles conditions peut-on se libérer de la social-démocratie libertaire?
Ce ne peut être que par l’alliance que j’ai longuement justifiée. Alors la nature du pouvoir social-démocrate peut être définie, dénoncée.
Alors le pouvoir mondain, dérivé de l’extorsion de la plus-value et consommation libertaire, peut être réduit, isolé. Il est pris en tenailles entre la situation éthique du prolétaire et la nouvelle morale réflexive de la bourgeoisie.
Alors une argumentation commune peut faire apparaître toute la vanité de ce pouvoir. La reproduction idéologique peut être empêchée en son lieu opératoire: la mode. Il faut interdire le cycle de la mode, l’éternel retour idéologique. Il faut démoder le mondain.”

LE CRITIQUE — “Pour ce faire, vous proposez toute une stratégie de la récupération des mondains: la maïeutique socra­tique en tant que progressive conscience de classe.
Votre provocation réflexive a prévu tous les moments de la reconversion de ces mondains : les niveaux de la morale transitoire.”

MICHEL CLOUSCARD — “Sans trop espérer une prochaine victoire sur le mondain, ses tabous, ses prescripteurs. Mon ambi­tion ne consiste, pour le moment, qu’à définir le pro­blème et à proposer une stratégie.
Je m’estimerais satisfait si ces nouvelles catégories de la lutte des classes étaient prises en considération.”

§

LE CRITIQUE — “Vous m’avez demandé mon opinion. Vous souhaitiez même recevoir des conseils. Etant maintenant suffisamment informé, je vais vous dire très franche­ment ce que je pense de votre entreprise.
Vous conviendrez que j’ai suivi l’exposé de vos projets avec le plus grand intérêt. Je vous ai même aidé à expliciter certaines propositions particulièrement difficiles. J’ai joué le jeu et même me suis laissé prendre au jeu. Cela m’autorise maintenant une très nette prise de position, sans aucune complaisance.

Restez-en là. N’entreprenez pas le long travail encore nécessaire pour mettre au point ces projets. Vous vous épargnerez de lourds déboires.
Qui peut entendre un tel discours ? Vous n’aurez aucun auditoire.
Vous l’avez établi vous-même: tout le monde est plus ou moins complice de ce que vous avez défini comme social-démocratie libertaire. C’est le lieu de rencontre des stratégies politiques, des concessions libérales, des conquêtes sociales. En tant que compromis, alliances, confusions. Aussi tout le monde est d’accord pour ne pas dire certaines choses.
Ce n’est pas le mensonge organisé, mais le refus de dire la vérité.

Pour certains, c’est trop tard; pour d’autres, trop tôt. Pour tous, ce n’est pas un problème prioritaire.

Vous dites bien que le compromis est devenu la loi? Puisque ceux qui prétendent s’y refuser, les gauchistes, les marginaux, sont les plus compromis dans le compromis. Alors comment pouvez-vous croire que sa dénon­ciation soit acceptée?”

MICHEL CLOUSCARD — “C’est que cette situation n’est que conjonc­turelle. Une sorte de neutralisation provisoire des rap­ports de forces.
Aussi doit-on proposer ce qui permettra de dépasser ce moment.”

LE CRITIQUE — “Mais quand? Vous dites bien le comment, mais la réalisation me semble bien aléatoire. En attendant, personne ne voudra vous entendre.

Les communistes ?
Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, si l’on veut faire la conquête des couches moyennes. Pourquoi admonester et morigéner, au risque d’indisposer, alors qu’il faut plaire, du moins ne pas déplaire. Croyez-vous les intéresser par votre conceptualisation du “pouvoir mondain”? Et votre déterminisme, d’ordre spinoziste, croyez-vous qu’il convienne à leur “campagne sur les libertés”?

Les humanistes libéraux ?
Où en sont ces derniers représentants de la culture traditionnelle? Ils sont solidaires de leurs fils, bon gré, mal gré. La plupart sont secrètement complices (sinon complaisants) de la culture de la marginalité. En tout cas, ils s’efforcent de garder le contact, de “dialoguer”, terrifiés à la pensée de ne plus être dans le vent. Les autres se taisent, ne voulant pas servir de cible aux contesta­taires et aux provocateurs.
Et puis les bourgeois savent bien que tant que leurs enfants sont libertaires ils ne sont pas au PC. Et même qu’ils renouvellent ainsi l’argumentation anti-communiste (les nouveaux philo­sophes). Ils savent bien aussi que les régulations de classe autorisent ce qui n’est en définitive qu’une nou­velle pédagogie libérale.

Croyez-vous reconvertir certains gauchistes, margi­naux ?
Tous souriront d’un discours que toute la culture actuelle rend moralisateur et “répressif“. Ils le diront “vieux jeux” et jugeront inutile de le relever. A moins qu’ils ne s’en servent comme faire-valoir de leur émancipation.

Aussi votre travail est promis à toute une gamme de sanctions. Vous vous heurterez tout d’abord à un mur : le mur du silence.
Le boycott — vous savez bien ce que c’est [1] — sera encore la réponse. Puis viendra la déri­sion. Vous serez le vieux “con” qui n’a rien compris.
Et pour finir la disqualification, par coup bas: stalinien.
Certes, vous êtes conscient de tout cela.
Votre entre­prise a je ne sais quoi de désespéré. Elle se veut une conceptualisation exemplaire, une synthèse philoso­phique comme on n’en fait plus. Alors que vous vous adressez à des critiques que vous savez entièrement  soumis aux tabous de la social-démocratie libertaire.”

MICHEL CLOUSCARD — “Je pourrais même rédiger la critique que feront — ou plus exactement que ne voudront même pas faire — Le Nouvel Observateur et Le Monde.”

LE CRITIQUE — “Convenez donc que vous courez à l’échec. Vous vous en prenez à trop forte partie. Ce que vous définis­sez comme la dernière conjoncture du CME est au contraire le commencement d’une nouvelle civilisation. Vous attaquez, seul, une “idéologie” au-dessus de tout soupçon.
Vous prétendez que les Foucault, Deleuze, Lacan, etc., ont mis en place l’idéologie du néo-capita­lisme, de la Ve République! Alors qu’ils apparaissent comme des innovateurs, des libérateurs. Alors que les communistes eux-mêmes se réfèrent de plus en plus à leurs oeuvres. Vous apparaîtrez odieux et ridicule.

Savez-vous ce qu’il arrive aux gens de votre espèce, aux contempteurs de la consommation libertaire? Dès le début du libéralisme, les tièdes, les mous, les malins — le Marais éternel — ont su les éliminer. La critique radicale, de droite ou de gauche, a été radicalement écartée. Que ce soit celle de Pascal ou celle de Rousseau. Certes, les procédés ont changé. Pourquoi brûler Savonarole lorsqu’il n’est plus qu’un Royer [Jean Royer, le candidat de droite de l’ordre moral en 1974] dont on rigole? Tout discours de droite, spiritualiste, sera inexorablement ridiculisé.

Quant à la critique de gauche, la social-démocratie libertaire a su l’utiliser: bien de ses thuriféraires ne se réclament-ils pas de Rousseau?
Si vous persistez, vous deviendrez la cible parfaite des mondains. Vous serez à la fois boycotté, ridiculisé, “stalinisé”. Rappelez-vous que Voltaire voulait la tête de Rousseau sur un plateau d’argent. La tolérance prônée par les libéraux a ses limites. Ils sauront neu­traliser et même récupérer votre discours.
Je vous prédis même que vous aurez les pires des disciples: ceux du malentendu. Gauchistes ou réactionnaires qui sauront infléchir d’un rien ce discours pour en faire, par exemple, une nouvelle philosophie du refus, du grand mépris des masses de la social-démocratie.

Je vous le répète: votre projet est voué à l’échec. Une nouvelle civilisation se met en place. Vous n’y pouvez rien.
Le Capitalisme a su récupérer le projet révolutionnaire. Ce n’est pas le prolétariat qui est le moteur de l’histoire, mais les couches moyennes. Celles-ci ont fait la synthèse du capitalisme et du socialisme. La révolution libérale a su mettre la production capi­taliste au service de la consommation ludique et libidinale.
La social-démocratie libertaire sera éternelle.”

MICHEL CLOUSCARD — “Telle est donc l’attitude du critique le plus favorable: la condamnation au silence!
Comme marque de la bienveillance et de la compréhension.
Ainsi même le critique de bonne volonté, celui qui veut bien m’entendre, discuter, admettre certaines de mes thèses, ne pourrait consentir à les divulguer!

Cette condamnation au silence me semble très révélatrice. Votre attitude est un test. Elle permet de situer les limites de la bonne volonté de l’intelligentsia. Elle témoigne de l’ultime effet de la pression idéologique. Le plus courageux des critiques ne peut que se soumettre aux tabous et interdits de cette social-démocra­tie libertaire.
Voilà une belle illustration de la liberté d’expression du libéralisme. On peut tout dire, certes. Mais à condition de moduler les différences du Même, selon les multiples clientèles du libéralisme. Et on ne doit surtout pas évoquer le sérieux révolutionnaire, esquisser la moindre critique de l’idéologie libertaire de la nouvelle social-démocratie. Le meilleur des critiques ne peut que recommander le silence à ce sujet. Il a constaté une telle soumission à l’idéologie dominante qu’il renonce à toute dénonciation. Le défaitisme est le corollaire de la soumission. A quoi bon, après tout! Et puis, pourquoi pas?

Vous me permettez ainsi de proposer une dernière formulation des alliances révolutionnaires. Car vous bouclez la boucle. Vous tirez le pont-levis sur le grand renfermement de la culture libérale. Ou bien la complaisance aux nouveaux pouvoirs de la social-démocratie. Au nom de la liberté. La radicalisation du libéralisme étant proposée comme conquête de cette liberté. C’est l’idéologie libertaire. Ou bien le pessimisme, le défaitisme, l’indifférence, le silence.
Aussi, ne doit-on entretenir aucune illusion sur le rôle révolutionnaire de cette intelligentsia, puisque, par définition, elle ne peut sortir du ghetto de ses complaisances et soumissions. Les alliances proposées face à la social-démocratie libertaire devront même se constituer contre elle.

La révolution socialiste se fera contre la révolution du libéralisme.”

MICHEL CLOUSCARD, 1978.

 

 

[1] L‘Être et le Code et Néo-fascisme et idéologie du désir.

[2] L’Union de la gauche est un terme utilisé pour désigner en premier lieu une alliance électorale conclue entre le Parti socialiste (PS), le Mouvement des radicaux de gauche (MRG) et le Parti communiste français (PCF), de 1972 à 1977, sur la base du Programme commun de gouvernement.
Il est utilisé ensuite, lors de diverses élections, pour désigner des alliances électorales à gauche.