l’Éthique de la Praxis
et La Laïcisation du “Péché Originel”
(“L’Être, la Praxis, le Sujet” – Résumé 2003 )

Download PDF

Illustration : ” Adam et Eve, chassés du Jardin d’Eden” – Charles Foster – 1897


Nous présentons cet extrait de “Refondation Progressiste” (2003) qui permet de comprendre l’axe idéologique de “L’Être, la Praxis, le Sujet”. 

 

10-refondation-progressiste-recto

Car pourquoi étudier l’étymologie de la praxis, le commencement du genre humain?  Pour le plaisir de savoir ou pour que la connaissance transforme la conscience de soi et la raison pratique 

Un principe simple de lecture est que rien n’est gratuit dans la recherche de Michel Clouscard, qui articule la modélisation théorique des ensembles logico-historique (moments de l’histoire)  et la recherche d’une connaissance déterminante pour sortir du système du “non-dit” et du “non-su” conditionné par l’histoire des modes de production et la lutte des classes, par le codage néo-kantien.  Et même, dans “L’Être, la Praxis, le Sujet”, c’est l’étude des premiers moments de la praxis qui précède la constitution de tout mode de production “formel”, dans lequel le “procès de production” originel impose au genre humain de se produire d’abord comme genre et comme corps-sujet. 

Il est plus facile de suivre la “genèse de la praxis” (livre 1 à 7) et la “genèse de la psyché” (livres 8 et 9) dans “L’Être, la Praxis, le Sujet” lorsqu’on comprend globalement  la visée théorique qui conduit à articuler les moments dialectiques du passage de l’ontologie à l’anthropologie, de la logique du genre à la phénoménologie du genre, de la phénoménologie du genre à la critique de la culture idéaliste, néo-kantienne, bourgeoise.  

Face à l’immoralisme immanent véhiculé par la culture mondaine du libéralisme libertaire et les idéologues, une “refondation progressiste” est nécessaire. Pas une restauration métaphysique naïve, empirique, stalinienne ou fascisante, pas une réflexion profonde sur les dynamiques anthropologiques qui travaillent la société. 

Produire pour consommer, consommer sans produire… L’énonce est simple, le système des médiations et des déterminations réelles est plus complexe.

Tandis que Clouscard va se livrer à l’étude exhaustive et dialectique des moments de l’ensemble-logico-historique “originel” (de l’hominisation à l’antiquité esclavagiste) dans “L’Être, la Praxis, le Sujet”,  il se livre dans ce texte précieux au résumé synthétique de ses démarches.  

Il critique donc l’ignorance sous-jacente de la dérive du “stalinisme” simplement en tant que faible compréhension des défis anthropologiques de toute société, capitaliste, socialiste ou communiste.  

Au fait, “laïciser” veut simplement dire “rendre  compréhensible pour une pensée laïque” … 

S.B.


La morale citoyenne et l’éthique de la praxis

à partir des rapports dialectiques 

de l’homme originel et de l’homme naturel.

 

MICHEL CLOUSCARD

Extrait de «Refondation Progressiste» 2003.
L’harmattan, Paris, 2003, p. 90 à 99

A / Le corps-sujet et l’hominisation

“Le corps-sujet est né de la dialectique du corps et du sujet.
Ce dédoublement peut se faire relation de la fin et du moyen,
tantôt le réflexif supportant la pratique, tantôt l’inverse.
C’est le principe de l’hominisation.

L’homo Erectus (pour la phylogenèse) et le prématuré (pour l’ontogenèse) deviennent le corps autonome, façonné par la praxis, qui peut devenir l’athlète complet de la nature.
“Être maître et possesseur de la nature” est une formule devenue creuse. “Être l’athlète complet de la nature” est une formule polémique qui prétend dépasser la catégorisation habituelle qui repose sur le postulat que l’homme s’est fait ce qu’il est par son intelligence. Tout au contraire, l’homme a eu cette intelligence, grâce à la praxis, à son travail, de résoudre la problématique pascalienne – des deux infinis, infiniment grand et infiniment petit.

Dépourvu de crocs et de griffes, mais ayant grâce à Prométhée, le feu, l’étincelle, les forges, il a su devenir assez résistant et endurant pour surmonter les embûches de la prédation, de la concurrence naturelle, de l’adaptation au milieu.

Survivre est la devise du prématuré et de l’homo Erectus.

L’homme est l’athlète complet de la nature car de par la première proclamation des droits du corps (humain), il est le seul qui sait faire les trois gestes constitutifs du corps (humain… et du travail): courir, sauter, lancer.

Les autres animaux manquent de l’une ou de l’autre des fonctions. Certes, les animaux sauvages peuvent, par l’hypertrophie d’un organe, compenser le manque de l’un ou de l’autre, de même que les singes supérieurs sont capables de conduites suivies et élaborées. Mais l’homme s’est sorti du jeu “naturel” par le jeu pour en faire l’enjeu de son jeu. L’homme joue avec son A.D.N. alors que le singe supérieur le récite. (…)

B / L’ETHIQUE DE LA PRAXIS

1 • L’antistalinisme méthodologique et politique [de la refondation progressiste de Clouscard].

Il faut bien distinguer les deux ordres :
[l’ordre] de la morale – citoyenne – et [l’ordre] de l’éthique – de la praxis.

• [la morale citoyenne] :

Le premier ordre autorise le défi du “fais ce que voudras”.

C’est selon le jeu de l’adversaire – le libéralisme libertaire – qu’il faut gagner, sur son terrain.

Le “fais ce que voudras” implique évidemment la tolérance et l’humour du roman d’apprentissage.

La citoyenneté se doit d’être bon enfant (elle arbitre).

• [l’éthique de la praxis] :

Il n’en est pas de même pour l’éthique de la praxis.

Tout au contraire: [l’éthique de la praxis] amène la loi, celle de l’immanence de l’éthique et de la praxis, sans tergiversation possible.

Le problème des préséances, du pouvoir de décision, est définitivement réglé. On n’a plus à se demander si c’est l’éthique qui fait la praxis ou si c’est celle-ci qui engendre l’éthique: [il y a immanence de l’éthique et de la praxis]. 

 

2 • L’homme originel et le procès de production

Le corps est procès de production. Il est pouvoir de faire, du devoir-faire. Il est le montage de la fin et du moyen, du corps-sujet et du corps-objet, le pouvoir démiurgique de l’homme ordinaire, cadeau de Prométhée. C’est une création continuée qui se confond à l’existence.

Narcisse et Vulcain – les frères ennemis – constituent la dualité de la conscience, de l’anthropologie, de la phénoménologie, de l’Occident.

C’est le dispositif d’un dysfonctionnement du procès de consommation et du procès de production que l’éthique de la praxis doit énoncer pour en venir à la résolution du problème posé par la phylogenèse et l’ontogenèse.

Car cette anthropologisation doit reprendre le processus de l’évolutionnisme qui a mis en place l’homme originel – celui du procès de production – et l’homme naturel – celui du procès de consommation.

Il y a donc une originelle et constitutive dichotomie des deux ordres.

L’homme originel est celui du procès de production, de l’intervention de la praxis dans l’évolution. L’homo erectus peut être proposé comme le commencement de la praxis, lorsque le corps se fait instrument du corps.

Le procès de production apporte le faire. Il est geste qui commence et qui s’achève, une continuité qui peut s’articuler sur une autre continuité, une cause qui peut s’accomplir selon une finalité. Le temps et le faire sont en réciprocité et peuvent servir de moyen et de fin (cela donnera le corps-sujet).

L’intentionnalité constante ordonne temps et espace selon causalité et finalité. Ce qui fait que le réel est rationnel et le rationnel réel est que les choses s’ordonnent selon le sens de la collaboration de l’intentionnalité et de la finalité.

Le tout de l’humain est cette création continuée de procès en procès, d’individu à individu, création de faire multipliés et accumulés.

L’espace et le temps se font spatio-temporalités matricielles.

Et la praxis se fait outillage du corps selon le fonctionnel, le relationnel et ces spatio-temporalités.

Ce procès de production enchaîne les procès de production pour en faire la chaîne de la vie et la trame sociale, l’unité de mesure du temps et de l’existence.
Que peut-il y avoir de plus simple et de plus élémentaire que le gestuel du procès de production ? Le miracle de la Genèse ?

L’impératif catégorique est déjà en place : “il faut”. “On doit”. Le faire – le procès de production – doit se proposer comme un devoir-faire. Mais alors que Kant réduit cet impératif catégorique à un formalisme volontariste, le procès de production se fait constitutif de l’être social. Ce que l’on peut faire, ce que l’on sait faire, doit devenir impératif catégorique pour faire la cité (totem, dieux, dieu, sorcier, prêtre, morale, interdit, etc.).

Il ne s’agit donc pas d’un simple bricolage. Pour qu’il y ait au moins égale concurrence – pour qu’il n’y ait pas procès d’ethnocentrisme – il faut que le procès de production soit une force au moins égale à la nécessité de l’être, à la certitude de devenir.

L’impératif catégorique est cette force au moins égale au logos de l’être.

Le devoir-faire, le “il faut faire”, doit se proposer comme une loi, un absolu. “Il faut” et “il faut-être” deviennent l’égal de “il est”.

L’être (social) ne peut être que par la loi.

[La loi] ne tombe plus du ciel. [La loi] est la nécessité qui fait l’être: le pouvoir de créer, qui a fait l’être, devient le pouvoir de créer, grâce à la loi. [La loi] a valeur ontologique.

Ce rôle sera aboli quand la cité aura acquis son fonctionnement pour devenir simple axiologie.

La praxis, par le procès de production, peut imposer à l’être la concurrence du devoir-faire.

“Faire” égale “être” – c’est le même pouvoir de création – quand ce faire se fait devoir-être: totem, Œdipe, loi non-écrite, commandements, morale, système de la parenté…, outil, infrastructure…

L’homme étant procès de production se fait auto-engendrement: l’acte ponctuel du faire se fait sens et finalité du vivre.

L’homme [originel] s’engendre de devoir-faire en savoir-faire.

 

3 • Le procès de production de l’homme naturel

L’homme originel est l’expression de la phylogenèse: le diachronique.  [Le diachronique] est l’articulation de l’évolutionnisme et du devoir-faire. C’est l’œuvre de la praxis.

L’homme naturel est l’expression du synchronique.  [L’homme naturel est l’expression] de l’ontogenèse modulée par le principe de plaisir.

Il y a une différence entre la phylogenèse et l’ontogenèse, celle de notre liberté.

Mais au-delà de ce constat, il convient de faire du dysfonctionnement des deux ordres, une dualité:  celle de la contradiction du procès de production et du procès de consommation.

Notre démarche est la quête d’une spiritualité laïque.
[La spiritualité laïque] récuse le péché originel – spiritualisme chrétien – et le droit naturel – naturalisme positiviste. Mais elle ne peut être reconstituée que par ces deux interprétations, ces deux grilles de lecture. Le procès de production est celui de la production et de la consommation.

Le principe de plaisir, qui est à l’origine de l’ontogenèse, sera désigné par la praxis comme situation du consommateur absolu. Précisons bien que l’interprétation proposée ici est opérée dans le cadre de la dialectique de la production et de la consommation. Alors, cette situation du bébé – du point de vue de la praxis – inerte, passif, qui ne fait que digérer, qui, par le rythme de l’allaitement, satisfait le besoin dès qu’il apparaît, qui reçoit tout et qui ne produit rien.

Le droit naturel considère cette situation comme… naturelle. Cette situation de l’individu dans l’espèce, la théologie en a fait le péché originel.

Tout commence par la satisfaction du besoin en tant que consommation qui n’a pas créé ses moyens d’existence: c’est le principe de plaisir à l’état brut.

C’est une marque indélébile qui scelle le destin et qui s’impose comme référence de l’existence.

C’est le paradis terrestre duquel nous avons été chassés.

Nous sommes trop imbus de christianisme et d’Œdipe pour admettre, sans positivisme et idéalisme, cette proposition de l’économie humaine: le bébé est le consommateur absolu, situation objective, qui n’est ni un droit, ni un péché, mais l’acte constitutif et originel du corps-sujet.
La philosophie de la praxis se doit de considérer la consommation comme l’acte élémentaire du corps sans qu’aucune praxis de production ne l’ait créée, justifiée, légitimée.  Je prends sans savoir, sans faire, sans rendre.

Ce sera dur de se relever de cette quadruple chute de l’assomption consumériste! Elle nous a propulsés dans un paradis originel qui, dès qu’il apparaît, est déjà un paradis perdu.

Mais ce péché originel – consommer sans rien donner en échange – s’enracine aussi dans la phylogenèse. Le péché est non seulement à l’origine de l’ontogenèse – le prématuré – mais aussi à l’origine de la phylogenèse – l’homo erectus suivi par l’homo habilis. Double fatalité, double objectivation des rapports de production.
Il ne peut y avoir que deux manières de s’arracher à cette aliénation: l’Esprit Saint ou la praxis.

L’homo erectus n’accède pas à l’économie de subsistance. Il en reste à la survie. Alors, c’est l’Autre qui est le moyen de survivre.

Le péché [situation originelle du consommateur absolu], qui est à l’origine même du Moi, de la relation corps-sujet (le prématuré), s’avère être aussi à l’origine de la relation à l’Autre : la prédation, la domestication, l’esclavage.

Consommer sans produire n’est pas chercher la mort de l’Autre – ce serait perdre un capital effectif ou potentiel – mais chercher à l’instrumentaliser, à l’exploiter.

Le “tu gagneras ton pain à la sueur de ton front” va prendre un toute autre signification.

La philosophie de la praxis opère un radical renversement de sens. Ce ne sera plus une condamnation, mais l’espérance même. Ce n’est plus une punition, c’est être chargé de mission. Le message divin désigne la rédemption, le chemin de la liberté.

Le biblique et le théologique – avec la notion de péché – n’ont fait qu’interpréter les deux situations consuméristes originelles.

Péché originel il y a puisque la phylogenèse et l’ontogenèse convergent pour constituer l’homme naturel deux fois consommateur sans produire. [la prédation, prélèvement de la faune, et le prématuré, consommateur sans produire]

“Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front” [message divin à Adam et Eve, chassé du paradis] prend alors toute sa portée spirituelle.
C’est le fondement de l’éthique de la praxis et non la condamnation du pécheur.

Une fois la connaissance acquise (l’arbre de la connaissance), l’arbre de vie peut et doit se développer comme mise en pratique, praxis, qui rédempte et même légitime la consommation.

Puisque tu consommes sans produire, rachète-toi, en mettant les choses dans l’ordre:
produit sans consommer parce que tu as consommé sans produire.

“Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front” se révèle alors comme proclamation de la praxis par le divin lui-même, comme le seul moyen de se re-créer, de s’arracher aux déterminations ontologiques du consumérisme, à la jouissance narcissique de se consommer soi-même.

Le péché originel passe de la fatalité organique à la responsabilité sociale. Il est dit que l’homme peut se rédempter, racheter son péché.

Péché originel il y a, incontournable.
Mais sa fatalité organique peut être remise en question par l’homme lui-même quand il fait de la praxis le principe de son action, le faire comme devoir-faire.

Cette théologie peut être transcrite en philosophie de la praxis:

Consommer sans produire et produire sans consommer seront les deux actes constitutifs du genre humain.
L’éthique consistera à rétablir le sens occulté par le péché originel et le droit naturel.
Pour que le bébé consomme sans produire, il a fallu cette antériorité logique: que les parents apportent, donnent, que ce bébé-enfant-adolescent absorbe, consomme.

C’est la loi de la reproduction de l’espèce, un échange à sens unique, mais qui, du coup, désigne le péché originel: un consommer sans produire qui empêcherait la reproduction elle-même. Le prématuré est ce consommateur parfait qui ne donne rien en échange, bien que le rôt et le pot et les fèces soient une première symbolique, combien immanente, mais sans effectivité pratique et sociale d’un corps voué à sa propre édification.

Cette dualité de complémentarité est originelle et matricielle.

Elle reprend et subsume tous les couples de l’unité des contraires proposés par les religions et les civilisations.

La dialectique du maître et de l’esclave de Hegel – laquelle est au plus près de la philosophie de la praxis – doit être, elle aussi, reconsidérée selon cet a priori.
La dualité religieuse et morale elle-même doit être redite selon cette élémentaire praxis.

L’inné et l’acquis de l’évolutionnisme doivent être transposés dans les rapports dialectiques de l’homme originel et de l’homme naturel.

Enfin, la conscience et l’inconscient deviennent la relation d’un passé non dit et non su – la phylogenèse – et d’une présence au monde ontogénétique, les deux acquisitions de la praxis. La différence de l’homme originel et de l’homme naturel apparaît en sa radicalité.

L’homme naturel se constitue selon l’immanence du principe de réalité et du principe de plaisir.

Il faut remettre en question les fondamentaux de la psychanalyse: il y a bien une relation antagonistique [entre principe de réalité et principe de plaisir], mais c’est [la relation antagoniste] de l’homme originel et de l’homme naturel, [la relation antagoniste] du procès de production et du procès de consommation.
L’homme naturel est l’engendrement réciproque de l’identitaire et du consumérisme: je suis puisque je consomme sans être et que mon être sera la résultante de ma consommation.
C’est l’antéprédicatif, le cogito pré-réflexif.

Avant l’autonomie du corps, il y a toute une existence de dépendance telle que je ne peux être que par la seule consommation.

Cette situation d’immanence exclut a priori toute praxis.

Le corps devient le grand renfermement monadique du stade du miroir.

L’homme originel, la praxis, le procès de production interviennent alors comme des causes extérieures, transcendantes…, divines, cheminement du “Saint-Esprit”.

 

MICHEL CLOUSCARD, 2003