La condition féminine
“L’Être et le Code”

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En 1975, Christian Riochet utilise la base conceptuelle de “L’Être et le Code” pour étudier en quoi la démographie historique est un marqueur de la lutte des classes.
Il vient d’achever la rédaction de son ouvrage “La Logique du Concret – Introduction à la lecture de ‘L’Être et le Code’ de Michel Clouscard.” et s’est employé à remettre en question certains postulats et certaines conclusions de Clouscard. Il publie alors un article intitulé “Populations, Subsistances et Modes de Production – La condition féminine”.

Clouscard critique ce qu’il qualifie de “féminisme mondain” dans “Le Capitalisme de la Séduction”, mais son analyse consiste à décoder le discours d’un certain féminisme, idéologique et issue de l’idéologie freudo-marxiste qui prônait une “lutte des sexes”. Il existe pourtant une tradition féministe progressiste qui articule l’analyse du rapport au travail et la condition féminine.

Ainsi, Christian Riochet analyse l’évolution du statut de la femme dans l’ensemble historico-logique pré-capitaliste en reprenant l’épistémologie fournie par la démographie historique et l’analyse selon les classes sociales. Son approche théorique montre comment les femmes des classes dominantes ne participant plus à la force de travail (agricole, industrielle) mais seulement leur fonction de mère interprètent un statut privilégié de façon idéaliste, donnant lieu à une confusion idéologique par rapport aux femmes des classes laborieuses qui subissent la double journée: travail productif, procréation (gestation) et gestion de la progéniture 

 Il écrit notamment: “Plus la femme s’éloigne du procès de production, plus la différenciation des sexes s’accentue, formellement. Cette différenciation des sexes pourra devenir une opposition formelle — lorsque la femme aura perdu tout contact avec le monde du travail.”

Sylvain Bourgois


 

POPULATION, SUBSISTANCES
ET
MODE DE PRODUCTION

ou

LA CONDITION FÉMININE

par Christian RIOCHET

 

Article paru dans la revue communiste: La Pensée, Février 1975, n°179 page 50 et suivantes. 
L ‘APPROCHE scientifique de la condition féminine est rendue difficile par un interdit épistémologique, interdit qui répond lui-même aux exigences idéologiques de la société capitaliste.
Nous avons d’abord cherché à déterminer la nature de cet interdit, afin de reconstituer un ensemble théorique explicatif.

1 – CRITIQUE DE L’ÉPISTÉMOLOGIE BOURGEOISE

L’interdit épistémologique néo-kantien autorise l’avènement du modèle idéologique freudo-marxiste. Il faut renverser cet interdit pour fonder une étude marxiste- léniniste.
L’interdit épistémologique néo-kantien.
L’épistémologie moderne, est actuellement dominée par le néokantisme. Le néokantisme voudrait que le savoir soit limité. Kant, dans la “Critique de la Raison pure”, proposait une épistémologie révolutionnaire qui s’appuyait sur une dénonciation de la métaphysique comme science. La conséquence première — pour Kant — était qu’il ne pouvait en aucun cas exister une intuition intellectuelle. En somme, le sujet est transcendantal, c’est-à-dire non pas au-delà du savoir, mais bien plutôt comme le permettant, comme étant à son origine. Pour Kant, la raison est limitée dans ses prétentions par le champ de l’expérience possible. Hors des objets saisis par la sensibilité, point de savoir. Dès la parution de la “Critique de la Raison pure”, les néo-kantiens trouvent un alibi à l’irrationalité. Si la raison est bornée par le trancendantal, disent-ils, c’est qu’il existe un savoir irrationnel, un ineffable, un monde au-delà de la science, d’autant plus riche et plus important qu’il reste mystérieux et pur.

Ce néo-kantisme suppose implicitement qu’il existe une intuition intellectuelle, ce que Kant refusera à nouveau avec violence dans une note de la seconde édition de la “Critique de la Raison pure”. Le néokantisme est donc né comme interdit épistémologique. Il permet à tout irrationalisme d’être apparamment justifié sur un plan conceptuel. L’idéalisme est venu prendre racine dans le premier rationalisme moderne. Le savoir transcendantal — c’est-à-dire le savoir antérieur à toute expérience concrète — fut transformé par les néo-kantiens en savoir transcendant — c’est-à-dire en savoir hors de toute expérience concrète. Les conséquences scientifiques de ce truquage sont importantes. Il suffira désormais aux idéalistes de considérer tel ou tel objet ou domaine comme transcendantal pour être accrédités abusivement par le néokantisme.
La condition féminine a été ainsi frappée, dans la science contemporaine, d’un interdit épistémologique. Il est évident que le néokantisme ne trouve pas là sa finalité ultime. Il ne faudrait pas instituer ici un rapport de cause à effet. L’interdit épistémologique néokantien est théorique. Les cas de figure de son actualisation sont multiples.

La condition féminine est un de ces cas de figure, elle n’est pas le seul et nul ne prétendra qu’elle est le plus important ou le catalyseur. Il faut donc chercher une justification, car pourquoi la condition féminine? Quel que soit le cas de figure, l’interdit épistémologique d’une part autorise la constitution d’un modèle idéologique et, d’autre part, empêche l’élaboration d’un savoir réel.
Il faut reconstituer le modèle idéologique correspondant à la condition féminine d’une part et d’autre part permettre l’élaboration d’un savoir matérialiste de la condition féminine.
Le modèle idéologique freudo-marxiste.
Puisque le néokantisme frappe la condition féminine d’interdit épistémologique, cette condition féminine va relever d’un modèle idéologique idéaliste, qui est rendu possible par la mise à distance de la rationalité. Pour permettre un savoir concret de la condition féminine, il faut connaître ce modèle idéologique et le repousser. Il faut reconstituer ce modèle et, pour ce faire, retrouver les éléments qui le composent. Le principe néokantien touchant à la condition féminine prend prétexte de la fonction génétique de la femme.

Le mystère de la procréation est entier, malgré les extraordinaires progrès de la biologie, de l’embryologie, de la gynécologie et de la bio-chimie. La révolution scientifique n’est qu’à ses débuts. La femme reste donc — pour les néokantiens — aussi mystérieuse que ce mystère. La femme est par excellence «naturellement» transcendantale, même si certains néokantiens admettent ce caractère comme provisoire.
La femme sera pour eux celle qui détient un des premiers ineffables, sinon le principal, puisqu’il est la vie. La fonction génétique fonde en fait une condition féminine transcendantale par excellence. Si pourtant le problème de la fonction génétique est dépassé, dans un acte volontariste typique de l’idéalisme, c’est à la psychanalyse qu’il est fait appel.
La psychanalyse est la seconde composante du modèle idéologique.
La psychanalyse se présente en effet comme apte à résoudre l’équation des relations sexuelles. Comme théorie de la famille, elle veut rendre compte, entre autres, de la condition de la femme. Mais la psychanalyse se fonde elle-même sur l’hypothèse simpliste selon laquelle la seule condition sexuelle détermine la condition féminine ou masculine. La condition féminine — puisqu’il est ici question d’elle seule — est réduite à une condition sexuelle. Même si certains psychanalistes admettent cette réduction pour simpliste, ils n’en dénoncent pas pour autant le vice originel. Déjà moins prohibitive, la psychanalyse n’interdit pas, à strictement parler, un savoir, puisqu’elle paraît en autoriser un. Mais ce faux savoir laisse croire que toutes les relations sont entièrement connues par la psychanalyse. Il n’y a donc pas interdit, mais escamotage. Nous verrons combien l’intelligente tactique de l’idéalisme a, depuis Freud, porté ses fruits.

Fondé d’une part sur le mystère de la procréation et d’autre part sur le pseudo- savoir psychanalytique, le modèle idéologique a son accomplissement dans l’esthétique. La fonction artistique peut ici jouer à plein et d’ailleurs elle ne s’en prive pas, la condition féminine étant un de ses axes principaux. La femme peut être cernée par l’artiste, qui sait aller dans cet univers transcendantal, qui peut «intuitionner» le plus secret sentiment et qui parvient à l’exprimer avec la plus parfaite compréhension. L’art se substitue à la science, quand la psychanalyse ne se fait pas passer pour elle.
Pressée par le matérialisme historique, l’idéologie bourgeoise veut à tout prix protéger ses modèles idéalistes. Une certaine intelligentsia est au service de ces impératifs et répond à ces exigences. Elle élabore pour ce faire toute une prétendue transgression de ces interdits qui ne fait que déplacer les problèmes. La prétendue transgression de ces interdits est le freudo-marxisme.

Le freudomarxisme — pour ce qui touche directement à la condition féminine — prétend qu’une révolution sexuelle est possible et que cette révolution pourra libérer la femme. Le freudo-marxisme ne répond que formellement aux exigences du marxisme-léninisme. Il parle bien de révolution, mais réduit celle-ci à la révolution sexuelle. Il confond propriété privée des moyens de production et propriété privée des sexes. Il appelle à une lutte des sexes, condition d’une lutte des classes. Il prétend que le sexe féminin est exploité par l’homme, comme l’ouvrier l’est par le patron. Le sexe féminin finit par former, pour le freudo-marxisme, une classe autonome, opprimée, qui doit se libérer de l’homme. La lutte des classes devient pour le freudo-marxisme une lutte gigantesque éternelle des sexes, qui doit s’exprimer dans la vie quotidienne et d’abord dans la vie sexuelle familiale.
Et ainsi cette prétendue solidarité sexuelle finit par submerger la réalité du capitalisme: les classes sociales.
Le confusionisme petit-bourgeois en arrive ainsi à satisfaire l’idéologie la plus réactionnaire, qu’il sert peut-être inconsciemment; en tout cas, efficacement. Le freudo-marxisme repose pour beaucoup sur une compréhension dénaturée de la fonction sexuelle. La liberté sexuelle n’adviendra que dans une société sans classes, parce que l’oppression sexuelle est autorisée par et dans la société de classes. Le renversement des classes sociales rendra possible le renversement des oppressions sexuelles et non l’inverse. Le rapport sexuel n’est pas une cause, mais un effet.
Nous disions que la psychanalyse était un escamotage en ce qu’elle permettait un faux savoir. Le freudo-marxisme est un autre escamotage en ce qu’il permet un faux combat politique. L’interdit épistémologique est subtil: le combat est substitué au savoir. Mais ce combat, sous des couverts politiques grossiers, dirige la pensée conceptuelle vers des déserts où le chercheur s’empêtre dans des contre-sens historiques. Le freudo-marxisme répond ainsi aux mêmes exigences que l’idéalisme bourgeois. Il accomplit le modèle idéologique. Le renversement de l’interdit épistémologique.

La pensée marxiste-léniniste ne doit pas être victime du terrorisme idéologique. Elle doit tenter l’étude matérialiste et historique de la condition féminine. C’est l’aboutissement de cette étude qui achèvera le renversement de l’idéologie dominante, sur ce point. Rappelons à toute fin utile que nous ne prétendons pas focaliser l’ensemble du problème capitaliste sur la condition féminine. Au contraire, nous souhaitons replacer la condition féminine à sa vraie place, dans une société capitaliste.
Pour ce faire, nous avons, depuis plusieurs années, engagé une recherche pluridisciplinaire, sous la direction de Madame Madeleine Guilbert, et ce, dans le cadre d’une thèse de doctorat d’Etat de Sociologie à la Faculté de Tours.
(Les Femmes et le Travail – Du Moyen-Âge à Nos Jours – ouvrage Madeleine Guilbert)

II. – L’ÉTUDE MARXISTE-LÉNINISTE DE LA CONDITION FÉMININE

A la suite de la parution de “L’Être et le Code”, nous avons travaillé dans le même ensemble historique pré-capitaliste que celui choisi par Michel Clouscard. Nous avons admis le procès de production analysé par lui et accordé l’idée philosophique selon laquelle l’être est nié par ce procès.
Mais cette négation de l’être par le procès de production ne nous conduit pas exactement, il faut le souligner, aux mêmes aboutissements, d’une part hégéliens, d’autre part politiques.
Ce double différend — dont nous voudrions éviter de débattre ici sans penser en fuir la nécessité et bien qu’il soit minime — ne parait pas devoir remettre en cause pour autant la concordance de vues conceptuelle qui s’est établie.

Nos recherches ont donc pour cadre la période allant du Haut Moyen-Âge à la Révolution, en France. Pourquoi? Cette période forme un ensemble historique: un mode de production s’achève, un autre mode de production — féodal — se constitue, s’accomplit et sera dépassé par le mode de production capitaliste. Le mode de production féodal est donc le seul mode de production français qui ait achevé son parcours historique, qui soit un ensemble fini, dont tous les termes soient recensables. Dans cette mesure, replacer la condition féminine dans l’ensemble en question devient possible.

MODES DE PRODUCTION ET RAPPORTS DE PRODUCTION

Un mode de production définit des rapports de production. Il faut d’abord reconstituer le mode de production pour saisir la nécessité des rapports de production. L’ensemble historique que nous nous sommes fixé est dominé par le mode de production agricole et sera dépassé par le mode de production industriel.

Le mode de production agricole féodal est fondé sur le manse, unité autarcique de production, organisée autour de la famille patriarcale. Le mode de production industriel capitaliste est fondé sur la propriété privée des moyens de production, organisée pour permettre des profits. La famille patriarcale n’a plus sa nécessité d’origine. L’unité originelle de production agricole est subordonnée aux rapports de production industriels. Ce sont les forces productives qui — par une logique de la production — ont conduit le mode de production agricole au mode de production industriel ou pour être plus exact, ce sont les forces productives qui ont fait que le mode de production industriel est devenu le mode de production dominant.
Cette transformation de l’économique implique une transformation des rapports de production. On passe de la famille comme unité sociale aux classes sociales, classes sociales dans lesquelles la vieille unité sociale — la famille — va prendre des formes diverses, répondant à une double nécessité: la procréation, d’une part — nécessité naturelle — et, d’autre part, la mise en réserve et la restructuration d’une force de travail — nécessité économique.
En reconstituant l’histoire du mode de production féodal, on reconstruira du même coup l’histoire des rapports de production et partant l’histoire de la condition féminine.
L’objectif est clair: la femme est une force productive, absolument non différenciée de la force productive masculine, dans l’unité autarcique de production familiale. La dynamique du procès de production va bientôt modifier ce mode de production. Au cours de cette modification, les rapports de production se modifient. Dans ce cadre, le statut de la femme se transforme.

La force productive féminine va être différenciée. Pourquoi et comment?

A l’origine, dans le Haut Moyen-Âge, la femme ne peut être différenciée. La lutte pour la vie n’autorise qu’un moindre décalage. La nécessité de la production ne permet pas de distinguer telle ou telle particularité. La production des biens de première nécessité occupe l’homme comme la femme. Pourtant déjà la nécessité de la procréation fait se créer des aménagements — très localisés, mais indispensables. Le faible niveau de vie provoque un taux de mortalité infantile très élevé. On peut admettre que dans un premier temps d’accumulation primitive la fonction productive et la fonction reproductive sont à ce point imbriquées que leur identification est indifférente. La distinction des sexes n’est que biologique.
Mais avec la progression des moyens de production, l’accumulation va permettre bientôt une élévation du niveau de vie et cette élévation va autoriser une première différence des sexes. Le passage d’une distinction indifférente à une différence des sexes est capital. Il faut souligner les conséquences. C’est parce que les biens de première nécessité sont acquis que la différence des sexes peut advenir. Or, ce résultat est atteint grâce aux forces de travail, quel que soit leur sexe.

Mais la redistribution des biens de première nécessité ne va pas, elle, être effectuée quels que soient les sexes. Il faut en effet d’abord réduire le taux de mortalité infantile. Pourquoi d’abord? Par simple réflexe de conservation et d’humanité. Dans la hiérarchie des urgences, la reproduction de la vie est première. Pour ce faire, il faut pouvoir instituer une infrastructure de la procréation et du sevrage. Cette infrastructure propose le minimum de sécurité. Une telle infrastructure ne saurait fonctionner sans un minimum d’apport productif. Aussi la première force productive qui va bénéficier de la première accumulation sera la femme ou plus exactement la mère.
Dans l’unité autarcique de production agricole, les forces productives ont une première nécessité: équilibrer populations et subsistances

L’ÉQUILIBRE DÉMOGRAPHIQUE ET ÉCONOMIQUE

Nous sommes ainsi conduit à aborder, en première instance, le problème démographique.
Les plus récents travaux en ce domaine ont tous souligné un double fait: du Moyen-Âge à la Révolution française, la population est restée stable, d’une part, et, d’autre part, dès 1720, la France ne connaîtra plus de crise de subsistances[1]. Ce double fait est important. Il indique que la population s’imposait une loi d’équilibre, d’une part, et que, d’autre part, les forces productives parvinrent à atteindre un équilibre économique.

Trois questions surgissent, auxquelles nous devons trouver une réponse.
La première question relève de l’historiographie. Comment s’est complètement déroulée l’histoire de la population et l’histoire économique? Les faits sont connus, il suffit de les recollecter. Ce travail est en cours.

La seconde question est déjà plus complexe. Quelle fut la participation de la femme à cette double histoire, des populations et de l’économie? Les faits sont moins connus. Il s’agit de reconstituer l’histoire de la famille et l’histoire du travail féminin, avec des objectifs précis. Tout d’abord, comment est-on passé de la famille patriarcale du manse à une autre famille? Selon quelles formes les groupes sociaux, puis les états, puis les classes sociales se sont organisés sur ce point? On pourrait croire que cela est acquis. Malheureusement, les anthropologues français préfèrent depuis longtemps les tribus primitives aux villae ou aux clans gaulois et la pauvreté des matériaux est éclatante. Sur le plan économique, la situation est aussi déplorable. Le travail féminin n’a pas reçu d’apport décisif. Cette histoire est à faire. Nous l’avons entreprise, tout en étant conscient des obstacles qui resteront infranchissables.

La troisième question est décisive. L’équilibre démographique dépend-il de l’équilibre économique ou est-ce l’inverse? Disons que jusqu’ici la plupart des chercheurs sont malthusiens. Pour eux, la population est déterminante. Notre objectif est de tenter de montrer l’inverse, à savoir que l’économique est déterminant en dernière instance, ici comme ailleurs et ici en première nécessité. Nous voudrions nous attarder sur cette difficulté.

Le malthusianisme prétend que l’autostabilisation s’opère grâce à un apport pondéré des hommes. La population s’élève, le nombre des forces productives grandit, l’économie est stimulée, le niveau de vie augmente. Les crises qui surviennent, en économie moyen-âgeuse. tous les 30 ou 100 ans, sont provoquées par un excédent de bouches à nourrir. La mortalité se charge de rééquilibrer le pays. Puis la population, profitant de son sous-nombre, s’élève après la crise, et ainsi de suite.

Nous prétendons que le processus est inversé. Les forces productives autorisent une élévation du niveau de vie qui autorise, elle-même, une augmentation de la population. Cette population vient grossir les forces productives qui continuent ainsi à élever le niveau de vie. C’est la dynamique du travail qui force la population (au sens démographique) à progresser. Nous schématisons considérablement. Il n’est pas lieu, ici, nous semble-t-il, de développer trop longuement des conceptualisations ardues.

Ces deux positions, contradictoires, ne sont pas conciliables. La première suppose que, d’une manière ou d’une autre, la population a pu, jusqu’à la Révolution française, et, a fortiori, après elle, s’autoréguler, par moyen contraceptif ou par attitudes devant la vie. La seconde que, au contraire, malgré la formidable pression des forces populaires, les classes productives ont été frustrées des fruits de leur travail et qu’ainsi l’équilibre s’est institué au minimum pour la presque totalité de la population, au maximum pour les autres.

On oppose couramment à la position marxiste-léniniste que nous avons choisie, l’objection, des crises. Comment, nous demande-t- on, expliquez-vous les disettes, famines, épidémies et autres cataclysmes naturels? Justement, nous considérons que ces cataclysmes n’ont rien de naturel, rien de fatal. Ils sont les conséquences d’un système économique qui est déjà basé sur l’exploitation de l’homme par l’homme. Les crises sont provoquées par la lutte des classes, inévitables dans une société de ce type, inévitables déjà dans une société pré-capitaliste. C’est la progressive transformation de cette société en une autre société plus juste — la société capitaliste — qui fera que dès 1720 et donc surtout après 1789, les crises de subsistances disparaîtront. C’est la Révolution de 89, c’est-à-dire la victoire des forces populaires, qui fera triompher le système économique nouveau.
Malheureusement, la bourgeoisie saura récupérer le terrain perdu avant même qu’il ne soit effectivement gagné. Insistons sur ce problème des crises.

La position malthusienne admet que, à un moment donné de l’histoire de la population, l’ensemble des hommes est arrivé à un niveau de vie décent. Les biens de première nécessité seraient, selon les malthusiens, assurés à tous. Ce serait à partir du moment où, tout bonnement, l’homme ne meurt plus de faim, qu’il contrôle la progression démographique. L’hypothèse est idéalement cohérente.
Malheureusement, l’histoire en dément la réalité.
Car qui ne meurt pas de faim en économie féodale? Le seigneur ou le bourgeois. Le paysan et l’ouvrier font les frais des crises de subsistances. Le paysan et l’ouvrier sont maintenus jusqu’à la Révolution, dans des conditions sociales et économiques très précaires et plus ces deux forces augmentent leur production, plus le niveau de vie du bourgeois et du seigneur s’élève.
Alors, certes, le bourgeois et le seigneur, sous la poussée formidable de l’économie, peuvent modifier leur genre de vie et devenir Malthusiens. C’est leur intérêt politique.
D’un côté donc, les forces de travail sont arbitrairement maintenues dans des conditions matérielles qui relèvent du mode de production féodal, agricole, de l’autre, les classes dominantes profitent du travail de ces forces productives pour passer sous une autre loi de population, qui relève, elle, d’un autre mode de production, celui industriel.
L’équilibre des uns se fait au dépend d’un autre équilibre des autres. Chaque mode de production a sa loi de population.

LE PASSAGE A L’ÉCONOMIE CAPITALISTE

Que s’est-il passé entre le Haut Moyen-Âge et 1789?
Comment la condition de la femme a-t-elle évolué, de la production agricole à la production industrielle?

Nous travaillons actuellement dans trois directions:
— Quelle a été la participation de la femme au procès de production?
— Quel type de médiation existe-t-il entre le démographique et l’économique?
— Quel rôle la femme joue-t-elle dans la lutte des classes?

Il serait prématuré de répondre complètement à ces questions. Mais donnons rapidement quelques résultats propédeutiques.

Quelle a été la participation de la femme au procès de production?

La division du travail est une nécessité historique. La distinction des sexes est naturelle. La division du travail ne peut tenir compte de la distinction des sexes, à l’origine. Il faut un certain niveau de vie — qu’au moins les biens de premières nécessités soient assurés — pour que cela soit possible. Mais — comme nous le disions déjà — distraire une force de travail du procès de production sera nécessaire à la procréation. La division du travail va donc rendre possible la différenciation des sexes. Malheureusement, un phénomène va venir perturber ce premier équilibre. La première différenciation des sexes — fondée sur une division du travail et sur une première victoire des forces productives — va être compliquée par une division de la population en classes sociales. Attention: il ne faut pas lire ici que la différenciation des sexes a pour origine la division du travail. La divison en classes sociales a pour origine l’exploitation de l’homme par l’homme. Seulement, la femme va profiter différemment, selon les classes sociales, de cette nouvelle situation. Le profit des femmes va être en effet proportionnel au profit de la classe à laquelle elles appartiennent. Plus la classe sociale profitera des forces productives, plus la différence des sexes sera prononcée. Plus la femme s’éloigne du procès de production, plus la différenciation des sexes s’accentue, formellement. Cette différenciation des sexes pourra devenir une opposition formelle — lorsque la femme aura perdu tout contact avec le monde du travail. Ainsi pourra apparaître une opposition des sexes indépendante d’une division du travail, mais directement dépendante des profits produits par cette division. L’histoire serait implacable sans la dynamique des luttes de classes. En effet, plus la femme travaille, plus son aliénation grandit — d’ailleurs proportionnellement à son destin ontogénitique (double journée). Il y a là une contradiction d’autant plus scandaleuse que sa participation au travail productif fait augmenter les plus-values et donc fait s’éloigner d’autant la femme des classes possédantes. On peut dire que la participation de la femme au procès de production n’a jamais été complète. Elle a été soit rendue impossible par la fonction génétique — à laquelle il faut bien répondre — soit rendue inutile par l’exploitation d’une classe par une autre. Dans le premier cas, la distinction des sexes est restée naturelle, n’atteignant la différenciation objective qu’occasionnellement. Dans le second cas, la différenciation a été formelle et la femme a été réduite à sa fonction de procréation et à une fonction idéologique, que nous aborderons plus tard.

Quel type de médiation existe-t-il entre le démographique et l’économique?

Le rôle de la femme dans l’économique n’est pas univoque. Il est rendu complexe par son rôle démographique. La femme ne peut être seulement une force de travail. Elle doit aussi procréer. Elle est donc à la fois force productive et force reproductive. Si l’économique est déterminant en dernière instance — comme nous le pensons — la fonction reproductive est soumise à la fonction productive. Les rapports de production régulent les rapports de reproduction. Les relations sexuelles sont dépendantes des rapports de classes.
Il s’agit donc des rapports de classes dans les questions sexuelles. Toutes les relations sexuelles sont soumises à la logique des rapports de classes. L’économique «contrôle» le démographique par les relations sexuelles qu’il impose. Les types de relations sexuelles dépendent des modes de production. A chaque mode de production correspond un type de relations sexuelles, relation sexuelle différenciée selon les classes sociales. Les comportements sexuels sont aussi des comportements de classes. La médiation établie entre l’économique et le démographique est donc purement et simplement mécaniste, en régime féodal ou plus exactement en régime pré-capitaliste. Pourquoi mécaniste? Parce qu’il faut maintenir un équilibre population et subsistances.

Cet équilibre ne peut être maintenu que par une incessante production agricole — conditionnant tel type de relations sexuelles. Le passage d’un mode de production à un autre entraîne la modification des relations de classes, donc des relations sexuelles. Mais, nous dira-t-on, pourquoi postuler une médiation mécaniste là où le superstructural va jouer à plein? C’est que justement la médiation ne restera pas mécaniste en régime capitaliste. Un des effets du passage au mode de production capitaliste va être de faire perdre à cette médiation son caractère mécaniste. C’est l’appareil d’Etat qui va rendre possible une gestion planifiée de l’économie et partant qui va permettre des relations sexuelles non directement conditionnées par l’économique. [voir la modernité ]

Expliquons-nous: lorsque — dès 1720, d’ailleurs — les forces de travail auront atteint ce seuil de production qui fera que les subsistances ne manqueront plus, le champ démographique pourra être libéré. L’explosion de la fin du XVIIIe et du début du XIXe n’est qu’une conséquence du progrès économique. La médiation est mécaniste pour autant que les subsistances ne sont pas assurées sur de longues périodes. Les classes possédantes pourront libérer leur évolution démographique dès le XII-XIIIe et n’auront pas besoin d’attendre 1789. Car dès le XII-XIIIe, les nobles d’abord, puis les bourgeois, ne meurent pas de faim. Ils peuvent donc différencier les sexes et par là, libérer la procréation. Résumons en deux mots la nature de la médiation: plus sera précaire la production des biens de première nécessité, plus les populations auto-contrôleront, mécaniquement, leur procréation, par des relations sexuelles contraignantes. Plus sera assurée la production des biens de première nécessité, plus la population devrait libérer sa procréation de l’auto-contrôle mécaniste. Mais comme la distribution des biens de première nécessité est bouleversée par l’exploitation d’une classe par une autre, la liberté de procréation ne sera possible qu’aux classes possédantes. Et par une ironie de l’histoire, c’est à ce moment que les classes possédantes vont devoir être malthusiennes, c’est-à-dire s’auto-contrôleront volontairement, pour maintenir une unité au capital dont elles profitent. Pour finir avec cette question, soulignons une conséquence importante en ce qui concerne l’histoire de ces deux disciplines. La démographie historique ne saurait avoir son sens réel, profond et définitif qu’en étroite relation avec l’histoire économique. L’INED – Institut National d’Etudes Démographiques — a depuis longtemps impulsé des recherches en ce sens. Le travail de Braudel “Civilisation matérielle et Capitalisme” est un exemple que tout marxiste doit méditer. C’est en tout cas après l’établissement de la relation de causalité matérialiste que les questions théoriques restées sans réponse jusqu’à ce jour pourront trouver un début de solution.

Quel rôle la femme joue-t-elle dans les luttes de classes?

Les classes possédantes pouvaient accéder à la liberté démographique – la procréation rendue possible par l’assurance des biens de subsistance – quelque cinq siècles avant les classes exploitées. Libérées de la médiation mécaniste, elles ne trouvent rien de mieux que de s’imposer une contrainte de procréation, soucieuses avant tout de l’unité de leur capital. Parallèlement, les classes — exploitées malgré le tragique parcours qui leur est imposé — progressent vers la stabilité de l’équilibre des subsistances. Une fois atteint cet équilibre, ces classes seront libérées de relations sexuelles archaïques et pourront démographiquement s’exprimer. Le rôle de la femme dans les luttes de classes dépend donc de l’évolution du procès de production. Si le mode de production est féodal, les luttes de classes sont entre la bourgeoisie, la noblesse et la paysannerie. Si le mode de production est capitaliste, les luttes de classes sont entre la bourgeoisie et le prolétariat. Dans un cas comme dans l’autre, le rôle de la femme est différent selon les classes sociales.

LE RÉALISME MARXISTE

La transgression de l’interdit épistémologique touchant la condition féminine est-elle profitable? Pourquoi cette transgression plutôt qu’une autre? Nous pouvons maintenant répondre. La stratégie de l’idéalisme bourgeois est claire: transformer la lutte des classes en lutte des sexes. Car qui oserait prétendre que l’amour par exemple est déterminé par l’économique? Qui oserait soumettre la subjectivité à l’objectivité? Qui oserait faire l’histoire des relations sexuelles?
Toute l’intersubjectivité se dresse devant ce projet scientifique. Le poids de l’idéologie ici est immense. Il faut au marxisme un grand réalisme pour dépasser cet épouvantail et aller plus loin. Mais une fois ce pas effectué, le réalisme marxiste se révèle pour ce que l’idéologie l’a obligé à être en cette occasion: un volontarisme formel. Insistons, avant de finir, sur ce point.
Nous disions que, par un effet du progrès économique, les femmes des classes dominantes sont à la fois de plus en plus éloignées du procès de production et — suivant en cela leur classe — sont de plus en plus malthusiennes, c’est-à-dire contrôlent de plus en plus les naissances. Elles sont, dans ce cas, de plus en plus éloignées de la fonction naturelle. On a donc un double processus qui fait que la femme est mise à distance, en même temps et à la fois, du monde de la production et du monde de la reproduction. Ni travail, ni enfant. Ce double processus ôte à la femme des classes possédantes sa nécessité économique d’une part et, d’autre part, sa nécessité naturelle, au moins pour une partie de sa vie.
Bien malgré elle et par l’effet de la société d’exploitation, la femme est tenue à distance des valeurs fondamentales. Le sérieux du travail et la nécessité de la procréation lui sont étrangers. Elle devient un sujet disponible pour l’idéologie dominante, qui va lui procurer un ensemble de références culturelles pour la justifier malgré tout. Ainsi, la culture a sur ce point une fonction historique précise: autoriser la frivolité, permettre une force de travail non productive, garantir à la femme des classes possédantes et par suite à toute femme qui voudra se rallier à ces modèles de classes — la sécurité, le respect et l’attention bienveillante des exploiteurs et des naïfs.
On se souviendra d’un avis de Lénine, à qui l’on soumettait le problème de la condition féminine et qui répliqua:

«Il faut bien mettre au point la question du lien indestructible entre la situation de la femme, en tant qu’être humain et membre de la société, et la propriété privée des moyens de production. De cette façon, nous sommes sûrs de nous désolidariser du mouvement bourgeois en faveur de l’émancipation de la femme».

(Sur l’émancipation des femmes, Ed. de Moscou)

Christian Riochet – 1975


[1] Le XVIIIe siècle retrouve le niveau d’équilibre démographique du début du Moyen-Âge.

Post-face

Si on comprend la démarche de Riochet, cet article est très intéressant pour les études Clouscardiennes. Car Riochet explique sa démarche et son objet d'étude de la condition féminine. En effet, la force de travail de la femme et son statut social dans les rapports de production permettent de préciser l'étymologie de la culture mondaine, mais aussi d'analyser l'origine des crises et donc d'organiser une étude de la condition féminine au travers d'une étude du mode de production, des équilibres entre population et subsistance, d'une analyse de classe. Les crises de subsistance frappent plus durement la classe paysanne par exemple et la femme des classes supérieures meurt moins de famine ou en couches que la paysanne. Tandis que Clouscard dénonçait les contradictions idéologiques du freudo-marxisme et du féminisme mondain, Riochet développe dans cet article un décodage de l'intersubjectivité mondaine et de l'idéologie qui entoure la condition féminine avec une parfaite compréhension des résultats scientifiques de "l'Être et le Code". Cet article par ses résumés synthétiques apporte une aide intéressante pour l'étude de "L'Être et le Code" de Michel Clouscard. Notamment parce que la méthode suivie est très semblable: refuser l'épistémologie bourgeoise dominante néo-kantienne et mettre en place une méthodologie théorique affranchie des interdits épistémologiques. Quitte à être considéré comme un exégète sulfureux en ce qui concerne Clouscard parce que je considère que la polémique conceptuelle entre Riochet et Clouscard mérite une attention soutenue, la publication de cet article avec cette introduction ne fera que renforcer la défiance instinctuelle et clanique de certains gardiens du temple pour se prémunir contre un possible déviationnisme. Publier des textes de Riochet pour mieux faire comprendre Clouscard n'est pourtant que le signe d'une connaissance réelle des écrits de Clouscard. En l'état de la compréhension actuelle et de l'intégration effective des enjeux théoriques de "L'Être et le Code" et de sa modélisation par le modèle théorique de l'ensemble logico-historique, je reste relativement serein face aux critiques et aux fondements épistémologiques de celles-ci. Si le coeur vous en dit, lisez avant de vous forger votre propre opinion !

Sylvain Bourgois