“Philosopher face au marxisme-léninisme”
(Lettre ouverte aux communistes 1977 )

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Le dernier ouvrage publié de Clouscard s’intitule “Lettre ouverte aux communistes“. Le texte s’ouvre par ces premières phrases qu’Aymeric Monville, préfacier pour les éditions Delga devrait relire attentivement  :

Sans doute, vous penserez qu’il est bien présomptueux de vouloir philosopher face au marxisme-léninisme. Que je semble ignorer que le marxisme-léninisme a pris en charge les interrogations de la philosophie. Et que celle-ci en est morte, depuis belle lurette. Et qu’il est inutile d’y revenir.
Le philosophe attendait cet argument : il va inaugurer mon discours. Bien mieux: le légitimer.
Car moi aussi, en tant que philosophe,
je consens à cette prise en charge des catégories et des interrogations philosophiques par le marxisme-léninisme.
Nous ne reviendrons pas sur cette opération fondamentale. Bien au contraire.
Sa ratification va nous permettre de proposer l’implicite corollaire.
Car de même que nous avons concédé le transfert de la philosophie dans le marxisme-léninisme, celui-ci devrait concéder une réciprocité.
En effet, cette prise en charge de la philosophie ne doit-elle pas autoriser un échange de bons procédés dialectiques, un droit de regard du philosophe?”

(Lettre ouverte aux communistes, 1977)

§

Pour les “non marxistes” et les “marxistes”, il semble que la première chose difficile au sujet de Michel Clouscard est de comprendre ce que peut être un “philosophe marxiste”? Car, il est manifeste que Clouscard revendique ouvertement et même frontalement cette qualité, et cela face au “marxisme-léninisme”. S’agit-il d’une confrontation ou bien d’une interpellation constructive? Or, il se trouve que dans l’œuvre de Clouscard, son étude historique et sociologique des mœurs, des classes sociales et de la pensée a conduit à dévoiler ce qu’il désigne comme des “enjeux philosophiques de la lutte des classes”. Comment la pensée marxiste peut-elle analyser un tel discours et éventuellement se l’approprier?

§

Tout d’abord, faire réfléchir à la relation de Michel Clouscard à la philosophie et au marxisme-léninisme conduit à exposer la nature du “dépassement de la philosophie” revendiquée par le marxisme-léninisme. Par ailleurs, après un tel exposé didactique, il sera bon de faire également réfléchir l’école marxiste-léniniste à son positionnement face aux philosophes? Si Marx avait reproché aux philosophes d'”interpréter” le monde, et non de le “transformer”, la “transformation” des bases sociales peut-elle se faire sans le concours technique d’une certaine philosophie? La réflexion sur ce lien à la nécessité de la “philosophie” pourra être l’occasion de problématiser la relation que le marxisme-léninisme a pu entretenir face à la société civile, face aux masses alliénées comme face aux oppresseurs de classe? Est-ce l’occasion d’un révisionnisme larvé ou d’une actualisation épistémologique? Par exemple, dans quelle mesure, la connaissance de l’anthropologie historique de la lutte des classes et l’analyse du parcours existentiel des individus au sein des rapports de production permet-elle d’interroger les conditions de réalisation de ce qui était envisagé par l’humanisme du marxisme-léninisme?

De plus, si pour des raisons historiques, l’anthropologie de la modernité et le “bloc historique” du néo-capitalisme ont totalement métamorphosé une lutte des classes toujours plus criante, comment s’opèrent les clivages décisifs au stade du libéralisme libertaire social-démocrate? Et selon quelles nouvelles alliances politiques peut-on enrayer la dynamique de l’initiation mondaine à la civilisation capitaliste (voir “Le Capitalisme de la Séduction”)? Peuvent-elles s’établir sans parvenir à dépasser l’idéologie de la “social-démocratie libertaire” sans pour autant renouer avec une restauration métaphysique? Si on peut dire que le mode de vie véhicule une doxa, comment l’ idéologie de l’émancipation transgressive et de la consommation ludique, libidinale et transgressive comme vécu de la société de classe pourrait-elle se voir confrontée par une idéologie de l’émancipation vertueuse et collective et d’une consommation dépassant l’exploitation de l’homme par l’homme comme condition objective? Et cela, sans renoncer au cadre philosophique de la laïcité ni à la possibilité d’une compréhension du codage des rapports sociaux qu’assumaient les métaphysiques les plus diverses.

Une transformation objective, matérielle, politique et juridique des fondements de la société est-elle possible sans l’implication de l’ensemble du corps social? Et si on veut envisager une éducation citoyenne qui puiserait ses références éducatives dans l’éthique de la praxis, c’est à dire dans l’équité entre le procès de production et le procès de consommation, comment la technicité propre de la philosophie, ses thèmes et ses réflexions doivent-elles être reprises? Et cela non pour l’interprétation idéaliste, mais pour leur capacité de réaliser un but politique!

Si Clouscard expose comment la subjectivité désirante des masses des sociétés post-industrialisées est soumise au “dressage permissif ” et comment les modèles culturels façonnent une répétition machinale alimentant les industries du loisir, de la mode, etc. comment aborder la question de la jouissance sans la philosophie pour arbitre? Comment le conflit entre le citoyen du libéralisme soumis à la confiscation de la souveraineté politique et le travailleur confronté à la répression sur la force de travail peut-il s’établir être pensé sans médiations philosophiques et sans médiations anthropologiques? Comment réconcilier le sujet et le citoyen, l’individu aliéné et le producteur si on ne parvient pas à comprendre le relation dialectique qu’une civilisation cherche à établir entre le procès de production et le procès de consommation? Si les buts généraux de la philosophie politique révolutionnaire du marxisme-léninisme demeurent valables asymptomatiquement (collectivisation des ressources, équité dans la participation sociale au procès de travail, fin de la famine, du paupérisme, …), les termes précis et les modalités de la philosophie de la révolution marxiste-léniniste ne sont-il pas en crise, totalement remis en question par notamment par les termes sociétaux et sociaux de l’économie du “marché du désir”? Comment faut-il sortir de l’impasse? Le communisme est-il uniquement un programme totalitaire de transformation objective du réel par une “dictature du concept” (dixit Clouscard) ou une méthode totalisante de transformation absolue (objective et subjective) du réel et du concept par l’action?

Refuser la réduction de la question sociale au “sociétalisme libertaire”, certes, en dénonçant cela devant des auditoires conquis ayant déjà été en quête du “concept” marxiste ou bien critiquer justement le “sociétalisme libertaire” non pour sa “liberté”, mais par ses conditions de possibilité et les contradictions internes portées par ce sociétalisme débridé, sans limite, sans critère, voire totalitaire? Par quels moyens faire penser l’articulation entre la “société civile” capitaliste et l’exploitation de l’homme par l’homme, sinon avec le concours de la philosophie? Selon quels enjeux théoriques sinon les “enjeux philosophiques de la lutte des classes”? Et selon quelles révisions théoriques le marxisme-léninisme (ou le communisme) doit-il renouer une relation critique mais constructive avec la philosophie et ses pratiques? Une certaine nécessité de la philosophie s’impose-t-elle pour interpréter et faire interpréter le vécu des rapports de production? Quelle place la subjectivité joue-t-elle dans le rapport des masses à l’ontologie sociale? Comment la philosophie de la conscience peut-elle éclairer la relation concrète des individus à leur condition existentielle? En quoi la philosophie permet-elle d’aider à dévoiler la réalité des rapports de classes? Quelles médiations sont nécessaires pour transformer le monde en transformant également l’approche des pratiques militantes et des connaissances anthropologiques et psychologiques qui peuvent les structurer?

Quelle place l’honnête homme, marxiste ou non, doit-il accorder à l’anthropologie historique de Clouscard? Si l’étude de la dialectique du frivole et du sérieux aura été établie méthodologiquement via les postulats théoriques du matérialisme historique et dialectique (transfiguré dans le modèle de l’ensemble logico-historique), comment la signification “éternelle” de la frivolité dans son rapport au sérieux peut-elle être abordée idéologiquement?
(Voyez à ce propos “Refondation Féodale” à paraître.)

L’analyse socio-économique du matérialisme dialectique et historique a-t-elle besoin de produire une intelligibilité pour le sens communs des médiations anthropologiques qui structurent le “moteur” de la lutte des classes, accompagnent et organisent les moments dialectiques de la logique de la production et des rapports entre les classes sociales? Est-il si polémique d’interroger les prémisses de la philosophie politique du marxisme-léninisme à la lumière du sérieux épistémologique de “L’Être et le Code”?

Est-ce trop offensant pour la superbe et l’infaillibilité de l’idéologie originelle des pères fondateurs de la “dictature du prolétariat” d’envisager plus prudemment de viser une intersubjectivité révolutionnaire et morale face à l’impossibilité désastreuse du monde du recel de l’accumumulation primitive et du “calcul égoïste”? Cela selon de nouvelles alliances productives et sociologiques?

Est-ce un “péché d’humilité” de la part de Clouscard d’écrire un “manifeste” pour une “alternative progressiste”? Faut-il immédiatement sortir sans revolver face à un recul dialectique nécessaire?

“Donc, est-ce que la prise en charge des interrogations de la philosophie (de certaines interrogations ratifiées par le marxisme-léninisme), n’autorise-t-elle pas, réciproquement, en corollaire, un droit de regard de la philosophie, selon certaines conditions à définir, sur les solutions marxistes-léninistes proposées ?

Il ne s’agit en rien d’ouvrir le débat. Mais de se référer à ce que le marxisme-léninisme consent. Et non seulement à ce qu’il consent mais à ce qu’il revendique: l’autonomie relative de la philosophie. Nous allons donc définir cette autonomie relative, notre droit de regard.

La philosophie renonce donc aux solutions. Elle ne propose même plus des énoncés. Elle ne fait qu’intervenir pour vérifier la rigueur épistémologique des solutions proposées. Le rôle de la philosophie ne consiste plus qu’à dire si les conclusions marxistes-léninistes répondent effectivement aux questions philosophiques prises en charge. Quel est le niveau de cohérence du discours ? Et des réalisations.

Cet arbitrage est légitime: l’autonomie relative de la philosophie n’est autre que l’autonomie de sa technologie.”

(Lettre ouverte au communisme)

On remarque que la philosophie n’est pas donc un contenu, mais bien une technique, une praxis. Il est totalement paradoxal de refuser une praxis pour réaliser le principe de réalité:

produire pour consommer.