Le piège de la lecture qui “picore” -(Lire Clouscard 1)

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La lecture qui “picore” dans Clouscard  sans rien comprendre à la méthode dialectique est une grave erreur  !  Un péché contre l’esprit ? Sans doute, si on pense que l’esprit est dialectique !  

D’autant plus, lorsque cette lecture qui “picore” se risque à rechercher de “nouveaux paradigmes” qui incluent l’œuvre de Clouscard, alors qu’il est manifeste que de nombreux enjeux théoriques, de nombreuses thèses épistémologiques et de nombreuses propositions précises de Clouscard pour étayer une nouvelle “philosophie politique du socialisme démocratique et autogestionnaire” ne sont ni compris, ni intégrés, ni relayés loyalement. Plus grave, il semble qu’en pratiquant un droit d’inventaire légitime mais relativement fantaisiste, certains intervenants importants pour la promotion et la diffusion de l’œuvre et de la pensée de Clouscard commettent de graves contre-sens.

Je ne suis ni un procureur, ni un juge, mais plutôt ici un plaignant. Notamment parce que j’ai constamment relevé chez Clouscard une critique interne du marxisme par un éminemment théoricien marxiste et on galvaude le terme de “dialecticiens” lorsqu’on craint d’accueillir la critique interne, voire la critique externe. L’attitude quasiment autistique et pathétique consistant à ne pas traiter les contradictions théoriques, idéologiques et politiques internes au nom de l’importance cruciale du communisme est un paralogisme criant et mortifère.

Et si l’enjeu précis de mes paroles n’est pas clair, je vous renvoie notamment à la thèse 83 sur les “philosophies révolutionnaires” dans “Les Dégâts de la Pratique Libérale”.

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J’aimerais par ailleurs apporter une part de mes lumières pour éclairer le péril qui entoure une exégèse à mon sens dogmatique et idéologique de Clouscard. Il s’agit d’éviter l’émergence d’une vulgate réductionniste dans lequel la charge critique de Clouscard à l’endroit du formalisme dogmatique marxiste serait censuré et rendrait alors totalement inopérants les efforts de Clouscard pour actualiser la philosophie politique du marxisme. Je n’instruis pas un procès d’intentions mais j’établis ma vision de certains faits observables.

Au cours de discussion avec des personnes très engagées dans la promotion de l’œuvre de Clouscard, celles-si s’avèrent même réticentes à envisager le besoin d’une actualisation du marxisme. Au travers de cette posture, ces personnes méconnaissent d’une part les nombreuses crises théoriques internes du matérialisme dialectique et historique, et, d’autre part, en l’espèce, ignorent ou marginalisent l’implication de Clouscard pour contribuer à les résoudre.

Alors, le droit d’inventaire légitime, signe d’une visée critique et dialectique, n’est plus que le symptôme d’une lecture qui “picore” à la recherche de matériaux actuels à ramener les composantes de l’œuvre de Clouscard dans un vague cadre théorique  académique (et par ailleurs totalement guère maîtrisé techniquement) qu’il s’agirait d’étoffer, de compléter, d’élargir avec la contribution de Clouscard sur la “philosophie de la praxis”. Ainsi, avec une bonne foi évidente (car je ne fais pas de procès d’intentions),  on peut cheminer tranquillement sur les “chemins” du contre-sens.

Une chose sembler déranger: Clouscard est clairement un “réformateur”. Mais des réflexes conditionnés et une pensée binaire peuvent faire identifier les termes de “réformateur” et de “réformiste”.
A vouloir défendre le tombeau du maître, les prêtres du pharaon éviscèrent, prélèvent des organes, récupèrent des tissus, mettent enfin toute l’anatomie particulièrement cohérente et précise de l’œuvre sans dessus dessous et enfin embaument un souvenir défiguré. L’icône serait d’autant plus adorée que le processus de fabulation se nourrit de toutes ces “petites” lacunes majeures dans l’établissement du parcours conceptuel réel et non fantasmée du “maître” et du “génie”.

Clouscard fuyait cela comme la peste et n’était pas dupe. Il s’était permis d’affubler certains des petits sobriquets comme “mange-cervelle” mais, en bon matérialiste, il savait que ses œuvres devaient être diffusées avant tout. Les premiers moments de l’exégèse pourraient véhiculer un certain réductionnisme, “l’honnête homme” finirait par se confronter au texte réel et non à l’image de celui-ci dans l’idéologie et l’horizon d’attente préexistant.
Clouscard  préférait la solitude à l’admiration dans le contre-sens.

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Certes, lire Clouscard n’est pas chose aisée et les “consignes” manquent. De plus, la littérature secondaire commence à peine à se mettre en place, parfois hélas dans un premier moment réductionniste de la réception théorique des enjeux de l’œuvre. C’est pourquoi on se doit d’être indulgent et bienveillant face aux efforts méritants et à la bonne volonté qui anime les lecteurs.

Par ailleurs, je dois préciser que lorsque j’ai acheté “L’Être et le Code” et débuté la lecture de l’Introduction, je fus littéralement abasourdi par le niveau technique et la nature épistémologique du discours. C’est pourquoi, j’ai d’abord “picoré” dans Clouscard. C’est donc un premier stade dans le parcours de tout lecteur de Clouscard. Et je ne crains pas d’affirmer que même l’universitaire à la formation théorique transdisciplinaire la plus étoffée serait contraint à aborder le chantier de l’exégèse en pratiquant certains “biais de sélection”.

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Mais picorer n’est pas jouer.
A l’insu de son plein gré, le lecteur qui “picore” peut donc réaliser un montage qui va s’avérer aller dans le sens de ou renforcer son cadre idéologique, ses postulats théoriques.
Si Lénine avait pu concevoir qu’il existait des “maladies infantiles du communisme”, je crois qu’il avait en tête la conception dialectique de la “Phénoménologie de l’Esprit” de Hegel, dans laquelle la conscience chemine vers une capacité critique pour arriver à un stade plus mature.

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Quel est le problème? Pourquoi peut-on lire Clouscard et n’y rien comprendre? Comment remédier à cela si c’est possible? C’est ce sur quoi j’aimerais proposer des explications personnelles à partir de mes observations et de ma compréhension des écrits de Clouscard.
Certains participants ont pu voir comment, un jour,  j’avais été pris d’une profonde exaspération suite à un échange avec un lecteur de Clouscard! J’en vins littéralement à hurler et à céder à une rage philosophique la plus inextinguible qui fut coupée au montage (quoique je maintiens mes propos sur le fond).
Alors que l’assistance se relevait péniblement de l’audition d’une longue lecture d’un passage ardu et guère contextualisé du livre 2 de “L’Être et le Code”, à savoir de la “génétique du sujet” par un ami, mes commentaires mettaient clairement en doute la pertinence d’une lecture orale en réunion, notamment si on entrait, ex abrupto, dans  un  des “moments dialectiques” d’une “génétique du sujet “sans s’intéresser le moins du monde au parcours dialectique de l’ontogenèse.

En méconnaissant l’organisation dialectique de l’analyse de l’ontogenèse, les “moments du sujet” peuvent apparaître comme  une simple “ontologie du sujet”. Et on ne voit pas que la problématique de la subjectivité est comment sa relation “libre” au monde peut ou non l’amener au “concept”, c’est à dire à une recherche progressive d’un cadre conceptuelle pour se penser. C’est tout l’objet de la “génétique du sujet”.

Si on “picore” et qu’on n’identifie pas la méthode dialectique à l’œuvre dans le discours de Clouscard, c’est toute sa prose qui est offerte à l’interprétation dogmatique de fait (et non en intention).  Par ailleurs, dans le lien entre la “génétique du sujet” et la question de la “subjectivité” et de la “démocratie” chez Clouscard, on ne comprend rien alors ni à l’anthropologie de la modernité qui faite suite à la “génétique du sujet” dans “L’Être et le Code”, ni à la question de la visée d’une “philosophie politique socialiste démocratique et autogestionnaire” pour le Travailleur Collectif (qu’on adhère ou non inconditionnellement aux thèses de Clouscard à ce propos).

Je sais bien que, pour vaillamment rejoindre Clouscard dans son combat théorique contre la psychanalyse, on souhaite faire utile mettre en lumière la réduction idéologique à l’œuvre dans la théorie du développement de Freud, et tous les contresens de l’idéologie psychanalytique, tel que Clouscard la décrit, etc. Certes, mais en évacuant totalement la compréhension de la première dialectique de “l’ontogenèse” présente dans “L’Être et le Code” au profit d’un “combat de rues” contre l’idéologie de la psychanalyse, on oublie en route la dialectique, cette “voie royale de l’inconscient”…

Cela même alors que reste encore trouble l’enjeu théorique de l’ontogenèse dans la constitution des catégories existentielles de la connaissance dans la critique du néo-kantisme. Dès lors, on désorganise l’enchaînement des moments dans la philosophie de l’action visée par les marxistes. Car l’idéologie, même scientifique, pour la diffusion d’une conscience plus théorique du monde, ne peut se faire en sacrifiant le moment épistémologique de la théorie. C’est la clarification théorique du discours d’un auteur qui permet son examen critique comme premier moment de la traduction concrète des compréhensions qu’il apporte en “pratique sociale”. Sinon, c’est justement cette “anthropologie de la vulgate” qui travaille le collectif concret des marxistes qui s’invite à la table du travaille collectif des “ateliers théoriques”.

Il se trouve que Clouscard avait par ailleurs clairement établi un périmètre programmatique pour traduire les avancées conceptuelles de “L’Être et le Code”  pour saisir “l’anthropologie de la lutte des classe” en une praxis militante, notamment dès “Le Frivole et le Sérieux” (1978) avec sa proposition d’une “maïeutique socratique” pour que les forces de progrès organise le dévoilement éducatif de la “culture mondaine” aux citoyens soumis à la “civilisation capitaliste”. Mais l’urgence des “ateliers théoriques” autour de Clouscard consiste d’abord à s’emparer de l’usage progressiste de différents champs disciplinaires (la psychologie du développement, l’anthropologie historique, etc.) pour parvenir à comprendre et à penser comment ne pas confondre le “combat de rue” idéologique autour de notions imprécises avec un nouveau progressisme patient et méthodique, forgé par la conscience historique et la confiance entre la capacité de la collectivité à s’emparer des premiers moments de la conscience des “enjeux philosophiques de la lutte des classe”.

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Ainsi donc, j’écoutais depuis de longues minutes, un camarade employé autour du “saint livre” qu’est “L’Être et le Code”, mystérieux réservoir d’épistémologie et d’énoncés critiques. Mais je sentais bien que nous “marchions dans les airs”.
Frustré et quasiment physiquement oppressé par un tel malentendu, m’ennuyant tristement comme à la messe alors que j’aime tant le vin nouveau de l’Évangile, mollement emporté par la lecture des propos du “maître” par une litanie respectueuse d’embaumeur, je songeais à Monsieur Clouscard, comme je l’appelais, et à tous les efforts mis en œuvre par un mourant pour travailler les finitions de son exposition dialectique.

Ayant réussi à me contenir au  terme du long supplice d’une partition sublime devenue grinçante,  je commentais la lecture en rappelant qu’il ne s’agissait d’un des moments dialectiques dans la “génétique du sujet” et qu’il fallait contextualiser l’objet du livre II dans le projet d’ensemble de Clouscard contre le “néo-kantisme”, employant un terme abscons pour nombre d’entre nous.
Par ailleurs, connaissant bien la marotte anti-psychanalytique de mes camarades qui n’intègrent guère comment Clouscard est continuellement en train d’interroger la psychologie du développement dans son anthropologie, et comment l’analyse synchronique d’un moment des rapports de production est le cadre conceptuel pour rénover l’approche marxiste du problème de l’idéologie, j’essayais de me lancer dans quelques remarques. La conférence avait pour thème “l’ontogenèse” dans “L’Être, la Praxis, le Sujet” et il fallait encore préciser les déterminations du concept chez Clouscard.
Ce qui déclencha mon ire fut que le camarade qui avait fait la lecture pris ombrage du ton sec et péremptoire avec laquelle je m’étais exprimé (Hé ! je ne suis pas le Christ, diantre!). Or, il s’adressa à moi en défendant “la pensée de Clouscard”, me tenant sans doute pour un idéologue social-démocrate réformiste venu l’attaquer. C’était le comble!

Tandis qu’on désarticule à l’envie la dialectique conceptuelle et les moments de la “philosophie de la praxis”, tandis même qu’on censure également la “philosophie politique du socialisme démocratique et auto-gestionnaire” de Clouscard tenue pour un vague renoncement au courage volontariste du marxisme-léninisme, voilà qu’en rappelant la nature dialectique de la compréhension marxiste à mes “camarades”, ce serait moi le traître au concept, le fossoyeur du texte de Clouscard!

Après un dialogue de sourds qui me fait rire désormais, mais qui n’a guère levé les malentendus, moi, outré et piqué au vif, emporté et violent comme je dois confesser l’être trop souvent, et m’estimant victime de la plus profonde injustice, je laissais céder le barrage de ruminations et de ressentiments solitaires, contenues depuis environ huit années.
Bref, j’étais littéralement bave aux lèvres à mener une violente diatribe contre l’état misérable de la conscience dialectique des communistes réels avec des propos comme : “Ah! ces marxistes léninistes! Ils n’ont que le mot de dialectique à la bouche, mais ils n’y entendent rien! Hegel, tu connais?” Après d’autres mises au point, hélas, mon interlocuteur ne comprenait pas que j’essayais de critiquer la méthode suivie et non les propos de Clouscard. Je crois bien que le malentendu a pu être d’imaginer que je défendais l’idéologie de la psychanalyse contre la critique de l’ontogenèse, je suppose. En  mettant en avant “la négation du procès de production”, thèmes et variations, on me demandait si je voulais “censurer la pensée de Michel“?
Je lançais à l’endroit de mon camarade “Et “La Phénoménologie de l’Esprit” de Hegel, ça te dit quelque chose?”. Puis, pris d’un délire pythique et pitoyable, je conclus mon intervention scabreuse par “Les marxistes ne savent plus lire leurs livres! Vous crachez sur Soral mais valez-vous mieux que lui si vous aussi abandonnez la compréhension de la dialectique! Vous ne comprenez rien à Clouscard parce que vous ne comprenez rien à la dialectique! ”  Puis après d’autres propos que la rage m’a empeché de fixer mais qui étaient cohérents sans doute, j’éructais: “La dialectique! la dialectique! la dialectique! toujours la dialectique!” en frappant du poing sur la table, comme Khroutchev avait saisi sa chaussure à l’O.N.U.

Avant de conclure par quelques excuses piteuses à l’auditoire et un assez burlesque : “Désolé, mais, ça fait du bien!” Stupeur dans la salle. Malaise. Il faut dire que comme le sait mon ami Christian Riochet, je suis parfois “emporté” comme il dit.

Après une courte pause, je mis en place des repères sur l’irruption de la problématique de l’ontogenèse dans “L’Être et le Code” (“Putain, on a oublié le bébé!”) jusqu’à l’analyse des trois âges et des niveaux d’initiation et d’intégration à la civilisation capitaliste dans “Le Capitalisme de la Séduction”.

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Tout cela était bien dommage. Et cela n’a pu que préparer mon retrait définitif des “ateliers théoriques” du PCF et de la CGT.
Rares étaient ceux qui avaient pu comprendre le désespoir qui fut le mien en constatant que nombre de lecteurs de Clouscard qui s’étaient fatigués les yeux des dizaines de fois sur sa prose, n’avaient pas été formés à la méthode dialectique. C’est tragique et c’est triste.
Certes, il est vrai qu’on n’étudie guère “la Science de la Logique” de Hegel alors même qu’on se fait fort de défendre le matérialisme historique et dialectique. Et Bernard Bourgeois s’étonne de trouver encore dix hégéliens à Paris.
Mais je persiste et je signe. Vous voulez comprendre Clouscard? Comprenez d’abord la méthode dialectique.
Sinon, et je ne jette pas la pierre, votre “picorage” ne fera qu’alimenter le “retard théorique” et la “crispation dogmatique” d’une rationnalité marxiste qui doit dépasser ses contradictions historiques. Surtout si elle souhaite pouvoir revendiquer d’avoir intégré la pensée de Michel Clouscard.
Sinon, il ne faudra pas s’étonner de voir la lecture “droitière” de Clouscard faire jeu égal dans le registre d’une exégèse idéologique et partisane…

Logique!
Chacun “picore” selon son appétit!