Ce que “L’Être, la Praxis, le Sujet” n’est pas. (Lire Clouscard 2)

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Les Editions Delga ont eu beau se risquer à un changement de titre invitant à emprunter les “Chemins de la Praxis” pour étudier “l’Être, la Praxis, le Sujet”, on ne trouve guère de lecteurs pour goûter et comprendre l’enchaînement des livres.

Or j’entends souvent les lecteurs commenter les moments de “l’Être, la Praxis, le Sujet” comme des vérités métaphysiques, figées. Et je conçois bien que faute d’indications précise et de consignes de lectures, le lecteur est aussi désarçonné devant l’ouvrage qu’il ne le serait devant “La Science de la Logique” de Hegel.

Si personne n’éclairait le principe de l’exposé dialectique qui chemine d’une “doctrine de l’être” vers une “doctrine du concept” dans les trois tomes de la “science de la logique” de Hegel, il serait bien difficile de faire étudier la dialectique de Hegel (déjà que ce n’est pas un roman à l’eau de rose).

Or je fais remarquer que Clouscard va partir d’une “doctrine” de l’être, puisqu’il va produire dans le livre II une “ontologie temporelle” qui permet d’établir que l’être [de la nature] est l’être de l’évolutionnisme, porteur en soi d’une dialectique qui lui est propre, mais dont la dialectique de longue durée n’est pas constitutive pour soi pour le genre humain. D’ailleurs, cette dialectique n’est guère perçue en tant que telle par l’humanité concrète, disons avant le XVIIIème siècle et plus particulièrement avec les théories évolutionnistes en biologie adaptative (Darwin), d’ailleurs discutées et en pleine évolution.  

Sans entrer dans le débat de l’évolutionnisme, Clouscard établit qu’ontologiquement, l’être est un devenir en devenir.

Et cela lui permet d’analyser le premier moment de la dialectique de “l’Être, la Praxis, le Sujet”.

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Cette précision fondamentale dans la mise en place de la dialectique de “l’Être, la Praxis, le Sujet” est si importante que Clouscard intitule son livre II sur l’ontologie temporelle  “Refondation Progressiste”. Cela permet de dépasser l’aporie entre Héraclite et Parménide, aporie qui bloque toute pensée de l’ontologie et de la phénoménologie du genre humain. 

 Cela fait suite à la critique du restauration commune à Heidegger et Lévi-Strauss devant la déroute du modèle idéaliste de connaissance pour sortir l’humanité de la crise de la modernité. Car  l’expression de “refondation progressiste” pour désigner son discours sur “l’ontologie temporelle” s’éclaire si on comprend tout la dualité de complémentarité néo-kantienne indépassable entre l’être de l’ontique et l’antéprédicatif au sens de la structure de l’invariant structural exposés dans le livre I.

Leur dualité de complémentarité bloquait toute pensée du commencement du genre, notamment pour l’ontologie et l’anthropologie. ( je n’explique pas, j’indique ici seulement la thèse pour comprendre l’organisation des livres )

 Leur dépassement par le modèle de l’ontologie temporelle et de l’antéprédicatif comme moment dialectique et non comme invariant structural est un sacré pas en avant pour Clouscard et pour nous : une “refondation progressiste” de l’épistémologie, notamment pour penser la question des origines. Question qui était livrée à l’aporie des antinomies depuis le modèle de connaissance de Kant. 

 

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En admettant que la critique du néo-kantisme ne soit pas bien claire pour vous, comment prendre pied ?

En comprenant que Clouscard est dialecticien.

 

Et comment parvenir à comprendre ce que signifie que Clouscard est dialecticien ? Autrement dit comment lire ” l’être, la praxis, le sujet” ?

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A entendre certaines personnes, on croirait que “l’Être, la Praxis, le Sujet” est un long poème lyrique à la gloire de la “praxis”. C’est exactement ce que n’est pas l’ouvrage. Premier point important.  Ce n’est pas un poème et on ne trouvera pas dans l’ouvrage de “fondements ontologiques du marxisme” !  Il suffit de lire l’avant-propos de l’ouvrage pour comprendre que Clouscard articule clairement son ouvrage dans son étude systématique des moments de l’histoire, selon le modèle théorique des ensembles logico-historiques.  

D’ailleurs, quelle sottise : “fondements ontologiques du marxisme ” ! Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ?!! Le marxisme réfère à une théorie et une méthode pour penser l’histoire et la sociologie, donc il existe des fondements théoriques, à savoir des postulats, pour décrire par exemple la démarche de Marx et la différencier de celle de Hegel, mais les seuls fondements “ontologiques” du marxisme, ce seraient les fameuses “varices” de Marx, trop longtemps assis à sa table de travail ! 

Si on ne va pas chercher dans l’organisation du discours comment Clouscard met en place les moments dialectiques de la dialectique de “l’Être, la Praxis, le Sujet”, ni comment il propose de penser leurs dépassements successifs, on ne pourra pas suivre la mise en place ontologique et phénoménologique des termes du procès de production du genre humain.  

 

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Le modèle théorique de l’ensemble logico-historique : la dialectique.

 

On doit absolument lire l’ouvrage en saisissant l’organisation des livres à partir de la méthode dialectique. Sinon, on n’y comprend rien et on “picore”, donnant lieu à toutes les fantaisies interprétatives imaginables. 

Cette méthode dialectique fait suite à la présentation par Clouscard de sa problématique et de son modèle théorique dans l’introduction de “l’Être et le Code” et le premier chapitre consacré au modèle d’ensemble logico-historique.

C’est à partir de ce modèle théorique que la méthode dialectique est repensée, après “l’idéologie allemande” de Marx (dont Clouscard reprend le principe polémique de la critique de l’idéalisme comme discours structuré de classe) et après “le Capital” (qui fournit la critique de l’économie politique et le non-dit et le non-su de l’accumulation primitive dans la culture mondaine ) mais également après la séquence épistémologique et phénoménologique débutant avec ” La critique de la raison pure ” de Kant et s’achevant avec ” La Science de la Logique” de Hegel. 

Un conseil de lecture simple et structurant pour aborder la lecture de “l’Être, la Praxis, le Sujet” est de considérer qu’il faut étudier avec le plus grand sérieux “L’Être et le Code” pour comprendre notamment les problématiques et le modèle théorique de l’ensemble logico-historique. Je renvoie au besoin les lecteurs à l’indispensable  La Logique Du Concret  de Christian Riochet, “ Introduction à la lecture de “l’Être et le Code” de Michel Clouscard“, ouvrage que nous publions.

 

Lorsque ce principe de lecture de l’ouvrage sera acquis, cela permettra de comprendre l’organisation simple et logique de la table des matières.

Chaque livre constitue soit l’étude de problématiques épistémologiques et idéologiques et la mise en place d’un contre-modèle théorique à partir de la critique de l’approche néo-kantienne ( livre 1) , soit l’étude progressive des moments dialectiques de l’ensemble logico-historique “originel” [l’expression n’est pas de Clouscard]  allant de la plus lointaine hominisation à la fin de l’antiquité.

Il conviendra alors de comprendre la division entre “genèse de la praxis” ( livre 1 à 7 ) et “genèse de la psyché” ( livre 8 et 9 ) ( voir l’article sur “Les passages manquants de “L’Être, la Praxis, le Sujet” ) pour comprendre les dernières contradictions les plus décisives que Clouscard veut déterminer.

Car lorsque dégénère l’anthropologie politique du système esclavagiste qui est au résultat du parcours de l’ensemble logico-historique “originel”, on trouvera dans l’étude de la “répétition entropique” qui détruit le corps social, une compréhension du terme du parcours de l’ensemble logico-historique. 

Alors, on pourra repérer les composantes exposées dans chaque livre et suivre clairement le cheminement dialectique de l’ensemble logico-historique originel  du genre humain des origines les plus lointaines (moment de l’antéprédicatif) à l’apparition de la praxis et de la subjectivité (moment de la survie) pour parvenir à une véritable “phénoménologie du genre” qui débute lorsque l’accès aux conditions d’existence permettra même une “phénoménologie de l’en-soi et du pour-soi du genre” (moment du montage synthétique du corps-sujet).

 Le pouvoir de création de la subjectivité n’est alors pas identifié en tant que tel par la culture ou s’il l’est, c’est pas une poignée de philosophes, dialecticiens et idéalistes, conscients et courageux, qui peinent avec le problème de la surdétermination et de l’idéologie sans parvenir à comprendre la “logique du corps social” et la “logique du corps-sujet”, logiques dont Clouscard dévoile une approche théorique inédite depuis “L’Être et le Code”. 

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Ainsi, Clouscard va-t-il suivre le genre humain du “commencement du genre” au “devenir du genre” (repérer bien ces expressions). Ainsi, on pourra raccorder le parcours de l’ensemble logico-historique originel du commencement du genre  à celui du devenir historique “l’Être, la Praxis, le Sujet”. Non, Clouscard n’aura décidément pas “chômé” dans sa vie intellectuelle !

On passera des stades antérieurs à l’homo erectus  (pour prendre un repère partagé) déterminés par les “filiations ontologiques” jusqu’à  la première crise historique d’ampleur, celle de l’antiquité, à savoir la Chute de Rome, crise déterminée par les “filiations oedipiennes”.  Crise totalement logique si on suit la modélisation de Clouscard car on le verra le “divorce” entre l’éthique de la praxis et la phénoménologie du genre débute avec d’une part, en termes de matérialisme historique, l’esclavagisme, et d’autre part, en termes d’anthropologie historique clouscardienne, l’ontogenèse idéaliste, le montage identitaire du corps-sujet. Clouscard dévoilera alors la genèse du dualisme entre le corps et le sujet (voir “res cogitans” )

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L’ouvrage est relativement inachevé puisque Clouscard imaginait de traiter sans doute plus spécifiquement le passage de “l’endogamie clanique” à “l’exogamie monogamique”. Dans le manuscrit, les derniers moments de “l’Être, la Praxis, le Sujet” (livre 8 et 9 ) sont même titrés “l’ontogenèse – l’exogamie monogamique”. On trouvera la compréhension anthropologique de ce dernier moment dans le “Traité de l’Amour Fou” qui est un ouvrage charnière pour comprendre ses derniers écrits. A l’issue de l’effondrement historique de l’empire esclavagiste, un nouveau système d’organisation de la parenté émerge en Europe : l’exogamie monogamique. En termes dialectiques, c’est une synthèse qui va permettre à un ensemble relationnel de prospérer et il est constitutif des premiers moments de l’ensemble logico-historique pré-capitaliste étudié dans “l’Être et le Code”.

Le passage à l’exogamie monogamique comme derniers moments des “filiations œdipiennes” est sans doute inachevé, mais cela n’induit aucune ambiguïté pour le projet conceptuel de Clouscard dès lors qu’on aura suivi l’organisation dialectique de son étude de la relation entre “l’Être, la Praxis, le Sujet” relation qui permet même l’émergence de la relation entre “le genre, l’individu, le corps-sujet”.

Le passage de l’endogamie clanique à l’exogamie monogamique était donc l’ultime moment dialectique à partir duquel est possible une lecture du dernier grand ouvrage fondamental de Clouscard, inédit pour le public: “Refondation Féodale”.  Il est en effet littéralement impossible d’entendre quoique ce soit à cet ouvrage si on n’a pas d’abord compris la dialectique entre phylogenèse et ontogenèse telle qu’elle apparaît à la fin de “l’Être, la Praxis, le Sujet”.

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Le problème des “rêveries”

L’ouvrage de Clouscard n’est donc pas un long poème célébrant la praxis.

Certes, la praxis permet le procès de production du genre humain, mais selon l’enchaînement de moments dialectiques dont il faut comprendre les éléments constitutifs.
Le procès de production n’est donc pas originellement constitutif en tant que tel. Certains semblent faire réellement du réalisme logique donné par le procès de production un système de “métaphysique réaliste”, synchronique et plat. Quelle sinistre nostalgie métaphysique et quel malentendu épistémologique. Quel picorage opportuniste ! La lecture “poétique” fait obstacle au décodage de la dialectique présentée.

Par ailleurs, certaines émotions esthétiques profondes sont perçues dans l’organisation syntaxique très libre de sa prose ! En effet, on le verra Clouscard se perd dans des “rêveries”,  mais à quoi faut-il les rattacher ?
Par ailleurs, souvent dans l’ouvrage,  Clouscard semble emphatique ou lyrique lorsqu’il évoque les moments dialectiques de l’émergence du genre humain, ou encore quand il dévoile la centralité ontologique du procès de production. Comment comprendre cela dans l’exposition des moments dialectiques parcourus ?
Il s’agit parfois d’une emphase didactique pour souligner, parfois encore d’une émotion esthétique et logique à partir d’une certaine simplicité opératoire de cette conceptualisation, enfin.
La rêverie est dit le dictionnaire une “activité mentale dirigée vers des pensées vagues, sans but précis. tre perdu dans de continuelles rêveries”. A chaque fois que de telles rêveries émergent dans le texte, c’est parce que Clouscard semble livrer un compte-rendu esthétique du séjour dans un moment dialectique. Mais très vite, il reprendre l’étude du parcours dialectique traité. D’où l’expression de rêveries. 

Les œuvres de Clouscard ne sont ni des imprécations métaphysiques ni des envolées lyriques. Il ne faut pas confondre un ton solennel et même épique avec un registre lyrique. La différence se place justement dans le suivi des moments dialectiques, donc il faut marquer les articulations et l’enseignement démystificateur apporté par la compréhension de l’enchaînement des moments de l’ensemble logico-historique originel. Le fait même que Clouscard ait utilisé le terme de “rêverie” indique justement la continuïté de son analyse dialectique.
Il existe un enivrement dialectique à poursuivre les méandres du roman logique de l’humanité.
Certes, les philosophes n’ont jamais fait le deuil du lyrisme, mais celui n’est qu’un moyen poétique du sens, pas un élan passionné ou formel en tant que tel.

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Ignorer l’organisation dialectique à l”oeuvre dans “l’Être, la Praxis, le Sujet”, c’est comme si on confondait les propos d’Aristophane avec les conceptions de Platon sur l’amour. C’est souvent le cas lorsqu’on “cite” Platon en lui attribuant les propos les plus plats qui sont ceux de ses personnages. Comme si on attribuait à Brecht les conceptions d’Arthuro Ui (voir la pièce éponyme).

Comment ignorer que même la mise en scène de Platon est dialectique (au sens idéaliste de la dialectique, il esrt vrai) et comment passer des visions de Diotimée  aux ultimes moments du “Banquet” en méconnaissant le cheminement vers le dépassement dialectique de l’esthétique commune? Ce n’est pas possible. Ce n’est pas la règle du jeu.

Je me souviens même des propos de l’entourage de Clouscard expliquant qu’il y avait “beaucoup de redites dans l’œuvre”. A l’époque, je dois dire que j’avais le même sentiment, n’ayant rien compris à la mise en place de “l’Être, la Praxis, le Sujet”. Evidemment, la récurrence du discours sur le procès de production, sur le genre, sur le corps-sujet, etc. peut induire en erreur un lecteur qui ne comprend pas pourquoi la nature dialectique même du commencement du genre et du devenir du genre induisent une constante évolution interne entre les termes conceptuels de la dialectique entre l’être, la praxis et le sujet.

On croira peut-être que Clouscard est  “philosophe pour ne rien dire”. Mais on sera bientôt surpris par l’économie et la densité de l’œuvre comme par la pertinence de ses énoncés. J’en fus convaincu près avoir passé plusieurs semaines à travailler la table des matières en demandant fort diplomatiquement un sous-titrage des paragraphes au “maître” comme l’appelaient la caste des prêtres.

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En conclusion.

La chose la plus urgente à faire pour comprendre ” l’Être, la Praxis, le Sujet” est de vous mettre en quête des moments dialectiques (parfois imbriqués) dans l’organisation des matières. Toute l’organisation d’ensemble des livres, des sous parties et des paragraphes obéit à la méthode dialectique, évidemment une dialectique matérialiste, bien qu’on notera que Clouscard n’a pas dédaigné parcourir quelques rêveries  matérialistes sur le “divin horloger” (ce qui va laisser perplexe nombre de “camarades”).

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Et pour finir, j’y reviendrais au sujet de la logique de l’être, le premier moment dialectique est bien le “Big Bang”, puisque dans l’idéologie scientifique commune actuelle, c’est le moment constitutif de l’Être. Je persiste et je signe, donnant rendez-vous à tout philosophe digne de ce nom pour me livre avec lui au commentaire philosophique du livre II de “l’Être, la Praxis, le Sujet” (sans bave aux lèvres, si possible).

Mais attention,  ce n’est clairement qu’un moment dialectique de l’ontologie de l’être.
Si vous parvenez à intégrer cela, vous pourrez alors mieux comprendre le moment de l’antéprédicatif dans l’étymologie de la praxis et le commencement du genre. Les enjeux épistémologiques sont cruciaux, car sinon je crains fort que le reste de l’oeuvre ne soit “picoré” sans saisir l’articulation des médiations entre les moments dialectique.
Car l’antéprédicatif de Clouscard n’est pas une donation de sens par l’antéprédicatif, mais la reconnaissance logique d’un moment dialectique.

Et le tour de force est d’en avoir conceptualisé le dépassement dans les moments de la relation entre “l’Être, la Praxis, le Sujet”.

A suivre…

shéma3