Du Big Bang à l’Antéprédicatif
Commentaires Livre 1, 2 et 3
“L’Être, la Praxis, le Sujet”
( à reprendre)

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Pourquoi le Big Bang?
Malgré tout … !

 

Certains ont peut-être vu la conférence l’introduction générale au dernier ouvrage publié de Clouscard que j’ai faite au Centre Suzanne Masson.

Elle valait ce qu’elle valait et il se trouve que j’avais commencé mes conférences en Janvier 2016  prévenu mi décembre 2015 ( merci ! )  J’avais donc commencé par un long exposé sur les différents peuples de la planète, la question du racisme et l’histoire matérielle de l’évolutionnisme à partir du Big Bang !  Et pourquoi cela ? Tout simplement parce que c’est le sens cette théorisation du genre humain dans l’histoire universel. 

 

Certains auront trouvé l’exposé bien long ou parfois confus et je m’en excuse. Mais d’autres n’ont tout simplement pas vu le lien avec “L’Être, la Praxis, le Sujet” ! Cela est plus préoccupant pour l’intelligence de l’ouvrage. Et vraiment, l’organisation de mon intervention avait justement pour objectif d’expliquer le moment dialectique de l’histoire du genre humain qui occupe Clouscard dans son dernier ouvrage publié à ce jour. 

En revanche, on m’a rapporté qu’un illustre professeur de philosophie et ami de l’auteur aurait déclaré que “Repartir du big bang! Michel Clouscard doit se retourner dans sa tombe! ” Je ne sais pas dans quelle mesure l’autorité de ce personnage ou encore l’excellence de ses commentaires sur “L’Être, la Praxis, le Sujet” a pu prémunir les lecteurs débutants contre mes démarches, mais je persiste et je signe. Mais, considérer que de tels rappels étaient “totalement hors sujet” pour l’analyse matérialiste de l’histoire du genre humain est une position très discutable. Et l’histoire de la philosophie montrera même que c’était ajouter la plus naïve suffisance à la médiocrité de sa compréhension. 

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Avant tout développement, je précise qu’il fallait bien donner, pour une introduction générale, produire les références et les repères idéologiques fondamentaux autour desquels doit graviter la lecture de “L’Être, la Praxis, le Sujet”.

Certains lisent l’ouvrage comme en méconnaissant réellement que Clouscard est dialecticien et qu’il faudra suivre les moments dialectiques que sont pour Clouscard l’antéprédicatif, la survie, le montage identitaire du corps-sujet pour entendre comment ce “roi du concept” a rejoint les problématiques de l’anthropologie historique débutée dans “l’Être et le Code”.

Et, de plus, Clouscard va explicitement analyser le passage de la logique de l’être, donnée par le parcours évolutionniste de la matière et du vivant, à la logique du genre dans laquelle la praxis et la subjectivité émergente sont mises en relation dans les premiers moments dialectiques (ceux de l’antéprédicatif).

Rappeler et exposer que l’ontologie temporelle de l’être est concrètement un devenir du devenir parce que l’être donné, reçu n’est ni figé, ni éternel ou cyclique, mais bien l’être de l’évolutionnisme. Ce n’est plus la notion classique de “l’être de la nature”, au sens où il existerait une “nature éternelle” de l’être. Le devenir du devenir explique la constitution du premier moment dialectique de la relation entre “L’Être, la Praxis, le Sujet”.

Et cela prépare la lecture du livre III.

 

Dépasser l’idéologie épistémologique néo-kantienne et dualiste commune:

Je vais partir d’un exemple pour tenter d’introduire aux problèmes typiques de “l’Être, la Praxis, le Sujet”.

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«Les premiers hommes ont découvert le feu» dit-on et jamais «le feu existait comme phénomène naturel et ayant un certain stade de développement social et intellectuel, les hommes existaient en tant que groupe capable de s’ emparer collectivement du feu comme phénomène social . Le genre avait déjà accompli un parcours dialectique dans la constitution de la logique du genre et du “se faire” pour parvenir à rajouter la praxis pyrotechnique à un procès de production plus rudimentaire».

On ne parle jamais comme cela… quel dommage !

Donc notre culture conceptuelle dominante relativement peu dialectique résume un processus de longue durée par un instant de l’intellectualité. L’habitus synchronique s’impose à l’évidence diachronique de l’histoire du genre.  

Ce serait donc l’intellectualité qui s’empare des lois de l’univers, et cela sans le concours du procès de production comme fondement du genre, du groupe ?  Anthropologiquement, un groupe d’hominidés, unis par la logique de la survie, abriterait en son sens une  empirique division du travail en scientifiques, découvreurs, et chasseurs, producteurs ? C’est probable, et même sans doute logique, cependant c’est la logique du genre et le procès de production qui conditionnent cette possibilité. 

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Par cet exemple , j’essaie d’introduire la “longue durée”, thème fondamental chez Clouscard depuis “L’Être et le Code”.  

La prise en compte de l’histoire de longue durée du genre humain permet de sortir de nos projections idéologiques de nos conditions sociales et de notre culture épistémologique sur les déterminations des moments antérieurs. Or, logiquement et ontologique, c’est la praxis la plus rudimentaire qui est fondatrice et qui doit précéder et permettre l’émergence des conquêtes conceptuelles.

Mais, dans l’idéologie dominante, naïve et grossière, trop occupée à revendiquer les avancées de son économie politique et de sa gestion de classe, ce serait l’histoire des «grandes inventions» qui pourrait marquer le monde des premiers hominidés à nos jours. Ainsi, par exemple, on nous raconte la fable de «l’invention» du feu.  Le mot est impropre, tout le monde le conçoit, mais qui se préoccupe d’établir cela dans l’usage courant.

Et pourtant,  avant d’aborder “L’Être, la Praxis, le Sujet”, ce sont contre de tels usages idéologiques communs qu’il faut se tenir en alerte, car sinon l’objet même du livre et la mise en place de la polémique idéologique de Clouscard contre le néo-kantisme font irruption sans prendre sens.

 

Ni l’ontique, ni l’invariant structural

La critique de la donation de sens par l’ontique et de la donation de sens par l’antéprédicatif sont pourtant les conséquences de la naïveté idéologique dans son schématisme de la longue durée.

Ce n’est pas l’être seul qui produit l’appropriation sociale du feu par un groupe humain.

Certes, l’être a produit les déterminations et les qualités du feu, et donc en soi, le feu permet de se réchauffer, de cuire des aliments. Mais de telles qualités de l’être produisent des brûlures et effraient l’animal. Les qualités de l’être ne sont pas immédiatement “désirables”. Et par ailleurs, l’animal désirerait-il s’approprier le feu, comment pourrait-il le faire sans disposer de la poussée évolutionniste qui a produit l’adaptation de la patte des primates en une main avec un pouce opposable? Ce processus d’adaptation morphologique de longue durée peut-il être méconnu pour penser l’émergence de la praxis?

L’évolutionnisme est une donnée de l’être à partir de laquelle la praxis émergente des hominidés peut s’établir. Donc si ce ne sont pas les qualités – en soi – de l’être qui produisent la valeur d’usage d’un phénomène naturel comme le feu, pour pouvoir parler de qualité subjectives, valeurs ajoutées à la praxis, il manque une médiation ontologique : celle de la longue durée.

Clouscard récuse la donation de sens par l’ontique dans la phénoménologie néo-kantienne de Husserl et Heidegger, c’est parce que l’être n’est pas seul dans la phylogenèse à apporter des déterminations – en soi. Et par ailleurs, si Clouscard montre que la donation de sens par l’ontique ne peut que déboucher sur une conception fascisante de l’être, de la cité, de la crise historique et nourrir le projet de restauration fascisante et ontique de Heidegger, notamment “Être et Temps”, et s’il se place sous la patronage de la démarche analytique et synthétique de Platon dans “La République” pour constituer une ontologie, une difficulté conceptuelle est apparue : celle de la prise en compte de l’évolutionnisme par l’ontologie.

Et c’est pourquoi l’ontologie temporelle de Clouscard posera  que l’être est un devenir en devenir. Il n’y a pas de crise de l’Être, mais une crise de l’histoire, crise dans le devenir de la succession des ensembles logico-historiques du genre humain.

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L’évolutionnisme, le devenir du devenir dans l’être, est donc le premier moment d’une cosmogonie et même d’une ontologie matricielle dans laquelle on pourra penser le temps.

«L’évolutionnisme est donc le temps – le nôtre! – comme devenir sans origine autre que le big bang qui d’un instant à l’autre passe de la métaphysique à la physique, qui devient avec un sens sans finalité. Drôle de temps! Le sens est  [juste] le devenir!  Mais alors on dispose de suffisamment d’éléments pour proposer une cosmogonie et même une ontologie car il y a quand même immanence de l’être, du sens, du temps.
L’être de l’évolutionnisme a le temps du sens et le sens du temps.

[l’être] est
1 ) en devenir
2 ) qui donne sens
3 ) au temps. 

L’existence [dans l’être] et l’essence [dans l’être] sont alors en relation d’engendrement réciproque: l’essence du devenir est le devenir comme l’essence de l’existence du devenir est le devenir. Ce constat d’évidence (!) apporte une mesure et la méthode, le fil conducteur que la praxis doit suivre pour s’engendrer» (p.44).

Ainsi, Clouscard explique clairement qu’il vient de traiter dans le livre deux, la dimension diachronique du premier moment de la phylogenèse: à savoir que l’être en devenir apporte le temps matriciel.

Nous n’avons procédé qu’à une première présentation de l’évolutionnisme, celle de sa situation générale, de son temps global, macro-cosmique, longitudinal: celui de la phylogenèse.”

Ce n’est pas suffisant, car il a également précisé une autre dimension de l’ontologie temporelle: l’instant, à savoir le point de contact entre l’être en devenir, la praxis émergente et la subjectivité.

Dès lors, il va mettre en place le premier moment logique de l’existence dans l’être de l’individu:

A l’autre bout de la distribution du temps immanent, se trouve le temps de l’individu (de l’espèce humaine): le temps synchronique.  Alors que pour la cosmogonie et l’ontologie classiques, l’individu, ainsi que la praxis apparaissent comme surajoutés à l’être, avec un statut ambigu, embarrassé, l’individu de l’évolutionnisme dispose d’un statut très précis, organique et fonctionnel: transmettre la vie, se reproduire pour reproduire l’espèce.”

On le voit, dès la mise en place de l’ontologie temporelle, Clouscard va pouvoir alors penser le premier moment de la relation entre l’être, la praxis et le sujet. Car ce qu’il va nommer “la logique de l’être” est porteuse d’une logique pour l’individu comme pour le groupe. Le premier moment de l’antéprédicatif dans la conception progressiste est donc le premier moment d’une praxis commune à l’animal et à l’homme, mais qui va constituer le “devoir faire du genre”, c’est à dire apporter les contenus du dépassement de ce premier moment dialectique comme saisie dans la relation praxis-subjectivité des conditions de la “survie” (putain, c’est simple et logique!).

Le premier moment sera celui des “filiations ontologiques” qui permettra de constituer le moment de l’antéprédicatif (on verra plus loin pour Clouscard va les distinguer des “filiations œdipiennes” au moment où l’achèvement du parcours de l’ensemble logico-historique originel permet d’atteindre le “stade” de l’anthropologie, et donc d’aboutir à “l’exogamie monogamique”).

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Et donc l’organisation du discours de Clouscard répond à la phénoménologie naïve de Husserl et de Heidegger qui méconnaissent la longue durée dans leur conceptualisation synchronique de la phénoménalité. Il n’y pas pas de cosmogonie et d’ontologie en devenir dans leur conception, car la problématique du dépassement dialectique des contradictions de l’ensemble logico-historique est absente de leur conceptualisation (néo-kantienne) de la phénoménologie.

L’exposition de l’ontologie temporelle permet de préciser donc de préciser la nature du moment dialectique à partir duquel il va penser les premières filiations dites ontologiques de l’être et du genre,  et donc constituer le premier moment du genre humain, à savoir l’antéprédicatif. Noter que Clouscard distingue entre le premier moment de l’ “ontologie temporelle”, le temps substance et le premier moment du “commencement du genre”.

“L’antéprédicatif rend compte de cette double transformation: de l’être au genre et du genre au genre, de l’humanisation de son héritage évolutionniste et de la création du genre par lui-même. Il est le lieu logique où l’être s’achève et le genre commence” (“L’Être, la Praxis, le Sujet”, livre 3, I , A).

Or, ce n’est pas non plus pourtant l’antéprédicatif qui peut expliquer la relation entre l’être, la praxis et le sujet. L’antéprédicatif est déjà le résultat du passage de la logique de l’être au devoir faire du genre.  Il est constitutif pour la praxis et la subjectivité en tant que celles-ci n’existent pas comme instances autonomes dans le premier moment. C’est pourtant grâce à la conceptualisation inédite de l’antéprédicatif qu’il a mise en place que Clouscard articule le dépassement du moment de l’antéprédicatif vers un stade plus “phénoménologiquement autonome”, à savoir la “survie”.  Clouscard était particulièrement fier de son travail sur l’antéprédicatif comme moment et il s’amusait d’avoir produit la notion de “filiations ontologiques” en réponse aux “filiations œdipiennes“, en me disant “quand même, c’est mariole, le coup des filiations ontologiques!”

C’est à dire que Clouscard récuse en fait le cadre théorique du structuralisme de Lévi-Strauss. Résoudre la difficulté d’une articulation entre la structure et l’histoire est chose aisée au stade où le procès de production existe en tant que mode de production (voir “l’Être et le Code”). Mais comment faire avant même qu’on puisse parler de procès de production?

La différence entre l’usage progressiste de l’antéprédicatif et l’usage réactionnaire est celle de la différenre entre une conception dans laquelle l’antéprédicatif est un moment dialectique et une conception dans laquelle l’antéprédicatif constitue une structure invariante dans laquelle la relation entre l’être, la praxis et le sujet obéirait à un système de relations substantiellement fixes.

Pour revenir à l’exemple du feu, tous les mythes sur l’origine du feu, thèmes classiques de l’analyse comparative dans l’anthropologie théorique, utilisent justement des éléments qui n’appartiennent pas à l’antéprédicatif, mais bien au procès de production du genre humain, à savoir les relations de parentés, les séquences de la recherche des moyens d’exister (et non des conditions d’existence) au travers de la chasse, voire différents éléments de la production matérielle. Donc, la modélisation théorique du structuralisme n’a fait que s’emparer des éléments préalables à l’organisation dans la pensée sauvage d’une représentation de ce qui était déjà travaillé par la praxis, au stade où l’ethnographie a pris connaissance de l’épistémologie de la “pensée sauvage” des peuples. Donc, l’invariant structural bute sur le problème logique et ontologique de l’origine des termes même des relations invariantes.

Pourtant, Clouscard n’élude pas non plus le problème d’une relation d’immanence entre l’être, la praxis émergente et la subjectivité émergente, car il faut expliquer comment l’intentionnalité peut cheminer dans les premiers moments de la praxis et de la subjectivité.

On pourrait résumer le problème (en changeant les termes de la pensée de Clouscard): comment la praxis émergente a-t-elle pu se développer grâce à une saisie subjective du procès d’existence qui évolue dialectiquement vers un procès de production spécifique?

Mais une telle formulation élude quasiment toutes les médiations qui sont mises en place.
Elle servira de repère pour suivre le discours de Clouscard dans les livres 1, 2 et 3.